vendredi 6 avril 2007

Les Saint-Jacques

Elle prend une longue inspiration avant de plonger les mains dans le sac en plastique humide. Elle déteste éplucher les Saint-Jacques. Le sable anthracite qui se répand sur la faïence blanche, la vase informe qui stagne au fond de l'évier, l'odeur qui s'incruste si l'on ne se débarrasse pas très vite des poubelles... Et puis cette dentelle poisseuse qu'il faut dépiauter au couteau, et qui finit toujours par s'enrouler autour des doigts.

« Vous ne préférez pas les cinq kilos d'épluchées ? », avait insisté la vendeuse. Non, elle ne préfère pas. Elle veut sentir le mollusque se débattre. Pas par sadisme, par précaution. Dans ces boîtes transparentes, on ne sait pas combien de temps c'est resté au soleil. Une seule noix gâtée et c'est toute la poêlée qui sentira l'ammoniac, et qu'il faudra jeter.

Elle saisit les coquilles une à une, glisse la lame du côté bombé, force l'ouverture. Tranche sur le côté plat, en un geste expert qui libère la noix. S'applique à bien séparer l'espèce de poche noire, sur le côté. Etouffe un juron quand un corail se détache de la chair blanche malgré ses précautions.

Les petits oignons blondissent doucement, pendant qu'elle termine son rinçage. Le four est déjà chaud. Ce sera bientôt le moment de découvrir les champignons, puis d'attaquer la Béchamel.

Autrefois, on la félicitait pour sa spécialité de Saint-Jacques. Elle apportait le plat fumant en le tenant à deux mains, et un long murmure gourmand s'élevait dans la salle à manger au moment où elle le posait sur la table. Les convives trop pressés se brûlaient la langue et le palais dans leur hâte, les enfants se taisaient comme par magie, et tout le monde sauçait sa coquille vide avec de larges morceaux de pain. Le Muscadet coulait dans les verres, éclairait les joues de la cuisinière qui piquait son fard sous les compliments. Elles sont toujours aussi délicieuses, tes coquilles. Pour masquer son trouble, elle filait à la cuisine surveiller le gigot.

Mais les saisons passent et entraînent dans leur sillage des modes qu'elle n'a jamais su suivre. Il faudrait qu'elle trouve le courage d'arracher le papier peint à fleurs et la moquette bleue du salon. De changer les fauteuils imitation Empire, aussi, qui prennent la poussière, avec leur accoudoirs grotesques. Mais à quoi bon, au fond ? Les enfants ont grandi. Ses repas du dimanche, elle les prend la plupart du temps seule, dans la cuisine. La salle à manger ne vibre plus que des fantômes qui surgissent, le dimanche soir, quand elle s'installe « pour le film ». Un bref instant, elle croit entendre encore les chamailleries sur le choix du programme, la voix du père qui demande si les devoirs ont été faits, les cris dans l'escalier : « Maman, il m'a donné un coup de pied ! »

Ils viennent de moins en moins souvent. Ces semaines-là, ce sont des préparatifs à n'en plus finir. Les courses au supermarché, la viande chez le boucher, et les poissons à la débarque, sur le port. Elle essaie de se rappeler leurs biscuits favoris pour l'apéritif, la marque de bière qu'ils lui avaient conseillée, leurs pâtisseries préférées. Tiens, et si elle leur préparait des Saint-Jacques ? Ils les aimaient tellement, quand ils étaient petits...

Elle le sait, pourtant. Ils vont arriver en grognant, lui accorderont une bise pressée, tout en disputant leurs enfants. Quand elle posera le plat sur la table, ils se moqueront gentiment. Maman ne sait pas que la coquille gratinée dans la Béchamel, c'est du dernier ringard. Qu'aujourd'hui, on la déguste braisée, rôtie dans son jus, en carpaccio... D'ailleurs, l'aîné dira qu'il en a mangé la semaine dernière avec un client, servies en sushis, c'était exquis. Ils chipoteront le plat du bout de leur fourchette. Elle n'aurait pas mis un peu trop de poivre ? Elle ne rougira plus sous les compliments, ne se réfugiera pas dans la cuisine. Et le gigot sera tout racorni, faute de surveillance, pendant qu'elle avalera une gorgée de Muscadet. A cause du poivre.

Elle se sent vieille.

Les noix sont bien dorées, maintenant. Elle les déglace au vin blanc, jette une pincée de sel, donne un tour de moulin à poivre, baisse le feu. Tout à l'heure, elle va les disposer dans leurs coquilles, avec les petits oignons, les champignons, la Béchamel. Un voile de chapelure, et au four, le temps que ça gratine.

Maman est ringarde, elle prépare les Saint-Jacques comme il y a trente ans.

Elle voudrait bien s'asseoir un moment. Elle s'est levée tôt pour le ménage, les dernières courses, la cuisine.

Le moulin à poivre est resté sur le plan de travail. Elle l'attrape, et le fait longuement tourner au-dessus de la poêle qui écume.

jeudi 21 décembre 2006

Météo Marine

Il jette une pincée de gros sel dans l'eau qui frissonne. Puis l'oignon piqué de clous de girofle, les feuilles de chou, les navets, les pommes de terre, les saucisses fumées.

Les épluchures forment une pyramide incertaine sur la table. Penchée sur le dessin qu'elle achève de colorier, la petite fille lève un œil distrait. Il rassemble les coins de la feuille de papier journal, débarrasse la toile cirée des déchets de la potée.

À la radio, une mélodie familière annonce la météo marine. Il hausse le son pendant le point sur la situation générale et l'évolution pour les prochaines 24 heures. «Anticyclone de mille quarante-deux Hectopascals, situé sur le sud de l'Angleterre quasi stationnaire évoluant peu. Dépression de neuf cent soixante-dix Hectopascals à quatre cents milles au Sud-ouest de l'Islande, prévue neuf cent cinquante-trois Hectopascals entre le Groenland et l'Islande cette nuit, puis se comblant sur place.» Il débite ses rondelles de carottes au-dessus de l'ébullition, donne un tour de moulin à poivre, réduit le gaz, couvre le faitout. «Les prévisions par zones valables jusqu'au...»

Depuis le temps, il les connaît par cœur, ces noms que la speakerine énonce toujours dans le même ordre. Ses préférées, ce sont les zones de la mer du Nord. «Pour Viking, Utsire, Forties, Cromarty, Forth : vents de secteur Ouest 3 à 5, localement Nord-ouest sur Utsire, revenant Sud-ouest 4 à 6 par le nord en cours de nuit, parfois 7 sur le nord de Viking l'après-midi.»

Quand il était petit, il lui suffisait d'écouter la météo marine pour se sentir partir, pendant que sa mère épluchait les légumes sur la table en Formica. Il devenait navigateur au long cours, terre-neuvas en transit, pêcheur de songes.

«Mer devenant agitée à localement forte au nord. Pour Tyne, Dogger, Fisher et German...»

Il savourait son ubiquité. Ici, naufragé volontaire dans son îlot de lumière ; là-bas, navigateur en proie aux gifles d'une mer agitée à forte. Alors, l'ici et l'ailleurs se mélangeaient. La fenêtre s'arrondissait en hublot ; la cuisine plongée dans la nuit de novembre devenait un esquif ballotté par les dépressions de neuf cent soixante-dix Hectopascals. Et sa mère, stoïque, mixait le potage malgré la houle.

Souvenirs de senteurs mêlées, celles des poireaux qui blanchissaient à gros bouillons sur la cuisinière à gaz et celles des poissons luisants qui s'entassaient dans une soute imaginaire. Vapeurs de soupe aux arrières-goûts d'embruns.

«Pour Humber et Tamise, vents de secteur Nord-ouest 2 à 3, revenant secteur Ouest le matin. Mer peu agitée.»

On quitte la zone de turbulence. Le bulletin survole la Manche-Ouest et l'Atlantique, descend vers le sud. Sur Rochebonne et Cantabrico, les flots se réchauffent et s'apaisent. Mer peu agitée sur Ligure et Est-Provence. Maddalena et Elbe, mer belle, pas de coup de vent en cours ni prévu.

La voix disparaît. La maison s'ancre dans le silence.

Terre !

La petite fille a fini son dessin de princesse rose.

Trente ans ont passé depuis les odeurs de poireau. Aujourd'hui, ce sont le chou vert et la girofle qui parfument la pièce.

— Ça sent bon, Papa. C'est quoi, ce que tu cuisines ?
— La mémoire. Ce soir, on prépare des souvenirs pour quand tu seras grande.

dimanche 28 mai 2006

Monsieur Carême

Une tasse de café bouillant à la main, il s'approche de moi, s'affale sans bruit sur sa chaise et pose un coude sur la table. La toile cirée, parsemée de miettes, lézardée de coups de couteaux, crache ses affreux carreaux rouges et blancs. Motif campagnard pour désespérance urbaine. Pas même urbaine, en fait. Périphérique. Sur le formica bleu, une minuscule télé grésille en sourdine. Avec VentrePlat® et ses micro-particules actives, gardez la ligne sans vous priver. VentrePlat® est livré en neuf coloris assortis, pour le prix exceptionnel de seulement cent-trente-neuf euros quatre-vingt-dix-neuf, port compris.

«Vous êtes sûr que vous n'en voulez pas ?». Je jette un oeil à la mixture, du Nescafé recuit qui exhale ses volutes d'amertume. Au moins, cette odeur-là couvre les autres, l'espace de quelques secondes. Toujours ça de gagné sur la pestilence de l'appartement. «Non merci, Monsieur Carême». Je fais semblant de fouiller ma sacoche pour me donner une contenance. Pourquoi ai-je sonné chez ce type-là ? Je le savais, pourtant, je le savais. J'aurais pu boucler l'immeuble en vingt minutes, passer chez sa voisine, contourner sa porte, et enfiler les étages. J'aurais dû grimper jusqu'au dernier, le quinzième, où je suis toujours si gentiment reçu. On m'aurait proposé une bonne bière, peut-être un cognac. J'aurais fait mes affaires en un clin d'oeil, et je serais reparti en sifflant, sacoche vide et porte-monnaie lesté.

Au lieu de ça, l'appartement du rez-de-chaussée. Son café dégueulasse, sa cuisine sale, son fauteuil mou, avec les chaussons posés devant. L'entêtante odeur de pisse de chat, les photos sur l'étagère. Et Monsieur Carême planté au milieu, bien parti pour me faire perdre l'après-midi avec ses douleurs articulaires et ses souvenirs poisseux comme une pluie de janvier.

Ne rien dire, ne rien entendre, ne pas feindre le moindre intérêt. Sinon, je vais rester collé sur cette chaise en inox jusqu'à la fin de l'après-midi. Ne pas regarder les photos, non plus. De toute façon, je les connais par coeur, ces misérables souvenirs sur papier satiné 15x18 cm, je pourrais les décrire les yeux fermés.

D'abord, Monsieur et Madame Carême devant la chapelle de Petit-Quevilly. La jeune mariée a les cheveux qui ruissellent : «mariage pluvieux, mariage heureux !». Puis deux ou trois semaines plus tard, les mêmes en voyage de noces à Dol-de-Bretagne. Et, de gauche à droite, les enfants Carême, dans l'ordre des naissances : l'aîné, le jour de son mariage avec une infirmière grasse qui fait la moue en Kodacolor ; le cadet sur sa moto japonaise flambant neuve ; et pour terminer, la petite dernière dans son aube de première communiante, tout sourire devant un parterre de fleurs. Enfin, le dernier cliché, c'est celui du pot de départ en retraite de Monsieur Carême, un verre de mousseux à la main. Tous ses collègues du bureau de poste se marrent autour de lui, on imagine les blagues grasses et l'haleine chargée. Derrière la tête du héros du jour, un de ses copains a levé deux doigts en guise d'oreilles d'âne.

Et voilà, six photos pour résumer une vie. Six instantanés, avec leurs sourires de circonstance. Six fragments d'existence éparpillés sur l'étagère. Et Monsieur Carême qui recolle les morceaux, raconte la suite, dénoue les fils d'une intrigue éventée. Les métastases de Madame Carême, et sa lente agonie dans une chambre immaculée. L'alcoolisme du fils aîné, que l'épouse dévouée a fini par faire boucler dans un hôpital psychiatrique. La visite des gendarmes, au petit matin, pour lui annoncer que le cadet venait de se tuer à 157 km/h sur l'autoroute A91. La rencontre de sa fille avec un « entrepreneur » allemand, et leur fuite vers Hanovre, où elle tapine depuis, sans donner signe de vie. Et les copains du boulot, tous aux abonnés absents depuis le fameux pot de départ...

Je déballe vite ma marchandise, avant qu'il n'ait l'idée de me raconter tout ça une nouvelle fois. «Ah, vous avez encore des petits chats, cette année ?», il sourit. «Déjà de mon temps, on trouvait ça con, les petits chats. Mais c'est ce qui se vendait le mieux, alors on en redemandait tous les ans !». Je lui rends son sourire. «On a encore plus con, si vous voulez. Les jeunes filles floues dans leurs robes vaporeuses, les chevaux qui courent sur la plage, le granit breton secoué par les vagues... Vous n'avez qu'à demander !».

Il regarde, soupèse, hésite. S'attarde un instant devant une côte bretonne. Pourvu qu'il n'en profite pas pour évoquer son voyage de noces... Mais non, le voilà qui farfouille entre les paysages corses et le porte-avion Clémenceau. «Je vais prendre celui-ci», dit-il finalement, en me tendant un calendrier. La couverture est une reproduction de carte postale ancienne ; on y voit un postier sur son vélo, raide comme la justice avec ses guêtres et son képi. «Ca me rappellera la Maison !».

Je range tous les calendriers dans la sacoche, pendant qu'il avance à petits pas vers le pot à tabac où sont rangés ses billets. J'empoche les dix euros, et je file sans demander mon reste. Finalement, ça ne s'est pas si mal passé.

Dans le hall, en poussant la porte d'entrée, je repense à l'appartement. J'aimerais bien qu'il décroche, Monsieur Carême. Qu'il y aille enfin, dans cette maison de retraite qui lui tend les bras de l'autre côté de la rue. Et qu'il le libère, son logement. Ça lui ferait du bien. Tout seul, avec ses souvenirs dans son intérieur sale, il file un mauvais coton.

Je pourrais en parler aux assistantes sociales du quartier, si j'en ai le courage. Elles s'occuperaient de lui. Signaleraient l'état d'abandon de l'appartement, les odeurs, les miettes sur la nappe cirée. On le placerait dans une institution. Ça lui sauverait sûrement la vie, d'ailleurs : et s'il oubliait de fermer le gaz ? Et s'il avait un malaise, ici, tout seul avec son chat ? Il vaut mieux qu'il parte. Sinon, je suis bon pour y rester des années, moi, sur la liste d'attente des HLM.

Oui, j'aimerais bien emménager dans cet immeuble, tout près du bureau de poste où je travaille. Avec ma femme, on en ferait un petit chez-soi bien douillet. On installerait nos meubles et nos photos. Notre mariage, à Petit-Quevilly. Nos vacances à Dol-de-Bretagne. Et puis, avec toutes ces chambres, on pourrait enfin les avoir, ces trois enfants dont on parle tous les soirs, en riant sous les draps. Une fille et deux garçons, ce serait bien...

Je serais tranquille, jusqu'à la retraite.

En sortant, tout à ma rêverie, c'est à peine si j'aperçois Monsieur Carême à sa fenêtre, qui me fait un petit signe. «Au revoir, Monsieur Pentecôte !». Il tient une photo dans une main, et dans l'autre un objet brillant qu'il porte à sa bouche. On dirait le canon d'un fusil de chasse. A moins que ce ne soit juste une tasse de café bouillant.

Ceci constitue ma participation de la semaine au Coitus Impromptus.

dimanche 21 mai 2006

M. Père-Noël

Quand vous habitiez dans cette vallée, vous étiez soit un dirigeant de l'usine, soit un ouvrier, soit un indigent. On n'avait jamais vu personne d'autre dans les parages, et il n'y avait pas de raison pour que ça se passe autrement.

Les premiers, on ne les voyait jamais. On savait juste qu'ils avaient de belles maisons sur les hauteurs, avec de l'eau claire qui jaillissait de leurs robinets cuivrés. On se disait aussi que leurs femmes sentaient bon, et qu'elles portaient des robes légères qui donnaient envie de les prendre dans ses bras. Mais je n'en sais rien, au fond. Je n'ai jamais eu l'occasion d'aller en renifler une de près.

Moi, je faisais partie de la deuxième catégorie, celle des petites masures plantées le long du fleuve. C'est là que j'ai grandi, sur la rive. Près d'une eau grasse, irisée par les rejets industriels que les conduites déversaient jour et nuit, mais qu'on pouvait tout de même faire bouillir, pour boire. Et puis l'été, on avait de quoi se baigner, c'était déjà ça.

Les indigents, eux, n'avaient rien. Ils étaient laids, sales, puants. Les estropiés nous montraient leurs moignons pour nous foutre la trouille. Les autres passaient leur temps à nous courir après pour récupérer une pièce, une épluchure, un sourire. Ils étaient toujours à reluquer nos soeurs, aussi, avec leurs airs mauvais, et les filets de transpiration noirâtre qui leur coulaient sur les tempes. Pour s'en débarrasser, on leur jetait des pierres. Fallait viser les genoux pour être tranquille. Alors ils gueulaient comme des porcs, et on détalait sans se retourner.

C'était bien imaginé, cette vallée : au fond, les bassins de décantation, là où les vapeurs sentaient le souffre et la merde. Là, aussi, où croupissaient les indigents. Un cran au-dessus, le village de mes parents. Ca restait embrumé, mais en plus respirable. En y travaillant longtemps, certains arrivaient à entretenir un petit potager. Il fallait beaucoup remuer la terre, et faire attention à bien dévier les coulées grises qui descendaient parfois de l'usine, mais les bonnes années, ces salauds-là avaient des tomates rouges pour se régaler. Et puis, tout au-dessus, dominant les vapeurs et la brume, les grandes maisons, avec leurs parcs et leurs arbres fruitiers.

Chaque niveau observait l'autre sans rien dire. Ceux d'en bas nous regardaient avec des envies de meurtres contenues. Nous on levait les yeux vers les sommets des patrons, en rêvant à leurs filles et à leurs pêches de vigne. Et eux, ils imploraient le ciel en espérant leur part d'indulgence après la mort. Ca fait que, du plus petit au plus grand, du plus jeune au plus chenu, du plus con au plus malin, on avait tous la tête en l'air à longueur de journée. Comme ça, personne ne s'attardait à regarder les petits bouillonnements des bassins de décantation. C'était bien réglé. Tout le monde à sa place, et une place pour tout le monde, comme disait le contremaître de mon père.

Et puis un jour, un mendiant est arrivé au village.

Un type bizarre. Il était propre, il ne sentait rien. Sa longue chevelure grise était bien peignée, et sa barbe soigneusement entretenue. Surtout, il se tenait droit, en regardant les gens avec une fierté qu'on n'avait jamais vue chez personne, et comme une lueur de défi derrière ses verres cerclés de métal.

Le plus étonnant, c'est qu'il se contentait de tendre la main, comme ça, immobile et souriant, en attendant qu'on lui fasse l'aumône.

D'habitude, chez nous, les indigents avaient des façons de travailler beaucoup plus spectaculaires. Les grands brûlés dévoilaient leurs plaies purulentes en se roulant dans la boue. Les aveugles psalmodiaient des chansons lestes, pour que les mères de famille les fassent taire en leur glissant une pièce. Les coléreux insultaient la terre entière en hurlant. Les filles de joie exhibaient leurs seins maigres pour exciter les hommes. Certains étaient frappés de la danse de Saint-Guy, d'autres s'arrachaient des cheveux, d'autres encore se plantaient des tiges rouillées dans les bras. Ils avaient mille astuces pour attirer notre attention, mais aucune ne fonctionnait. Parce qu'on savait bien, à force, que d'autres ribauds tapis dans les encoignures n'attendaient que ça, qu'on s'arrête un instant pour les plaindre ou pour les battre. Alors ils arrivaient droit sur nous, et nous défonçaient le crâne aussi sec.

Mais lui, non.

Et le plus étonnant, c'est que ça a marché.

D'abord, on s'est demandé ce qu'il foutait là, avec sa belle tête digne et ses longs cheveux soyeux.

Puis les bruits ont commencé à courir : il ne pouvait pas venir d'en bas, avec cette tête-là, impossible. Non, c'est sûr, c'était un d'en haut. Un riche déchu, ça se voit, des fois. Les femmes ont trouvé qu'il avait une tête de professeur. Les petits enfants, eux, se sont convaincus que c'était le Père Noël, à cause de sa barbe et de ses lunettes rondes. D'ailleurs, c'est comme ça qu'ils l'ont appelé, "Monsieur Père Noël". Et nous, faute de mieux, on a adopté ce nom-là aussi.

Tous les jours, donc, Monsieur Père Noël était fidèle à son poste, adossé contre le mur de l'usine, à attendre sans un mot les pièces qui tombaient dans sa poche. Et tous les soirs, lesté de menue monnaie, il s'achetait un grand journal qu'il dépliait à une table du bistrot, en commandant un café et une brioche. Sûr qu'il était cultivé, et fin, et bien élevé. Ca devait être un professeur. De philosophie, disaient les uns. Mais non !, rétorquaient les autres. Il s'agissait d'un grand chirurgien qui avait eu des amours contrariées, c'est pour ça qu'il avait sombré dans la misère. Parfois, ça s'empoignait au comptoir, ça commençait à se balancer des grandes claques en travers du groin, pour départager ceux qui voulaient avoir raison. Mais quand il arrivait dans l'embrasure de la porte, un grand silence se faisait immédiatement dans la pièce. Et on le regardait marcher tranquillement jusqu'à sa table du fond, son café et sa brioche.

A la fin, on aurait tous donné notre main droite pour savoir qui il était, d'où il venait, et ce qu'il faisait là.

C'est pour ça que les manoeuvres d'approche ont commencé. Certains lui ont proposé qui un sandwich, qui un plat chaud, un bon bain ou un lit pour la nuit. Il acceptait tout avec un bon sourire, en hochant la tête doucement. Le lendemain matin, en repartant, il remerciait très gentiment, s'excusait pour le dérangement. "Tout le plaisir était pour nous !", répondaient ses hôtes en minaudant. "Revenez quand vous voulez". Mais il disait qu'il ne voulait pas abuser, et qu'il préférait attendre que d'autres se proposent pour l'héberger.

A table, il savait parfois se montrer bavard. Il faisait des tas de compliments sur la cuisine, trouvait la maison décorée avec goût, demandait des nouvelles des enfants. Mais il ne disait jamais un mot sur lui-même, même pas son prénom. Au village, ça rendait tout le monde fou, de ne rien savoir. Et plus il se taisait, plus les gens étaient empressés autour de lui.

Finalement, un jour, une fille de joie a réussi à passer jusque dans notre rue. Une maigreuse, avec des cernes sous les yeux et un air pas commode. On a commencé à lui jeter des pierres mollement, par habitude plus que par envie, quand on s'est aperçus que Monsieur Père Noël nous regardait sans rien dire. En le voyant, la fille s'est exclamée "Papa !". Alors mon père lui a demandé :

- C'est ton père ?
- Bin oui, pourquoi ?, elle a répondu en le regardant en coin.
- Il vient d'en bas ?
- D'où veux-tu qu'il débarque, sinon ?
- Il n'est pas professeur, alors ? Ni chirurgien ?

La fille a éclaté de rire. "Professeur, lui ? Il ne sait même pas compter ! Il achète un journal pour essayer d'apprendre à lire, mais ça fait vingt ans qu'il s'acharne, vingt ans qu'il n'a toujours pas compris que B et A, ça fait BA !".

Alors nous, on s'est tous jetés sur Monsieur Père Noël, sans un mot, et quand on a eu fini on a jeté son corps dans le premier bassin.

Quand vous habitez dans cette vallée, vous êtes soit un dirigeant de l'usine, soit un ouvrier, soit un indigent. On n'a jamais vu personne d'autre dans les parages, et il n'y a pas de raison pour que ça se passe autrement.

jeudi 4 mai 2006

Trois-Quatorze

"Dis donc gamin, je me souviens plus si je t'ai parlé d'avril 37 ?"

Pourquoi cette phrase-là m'est-elle revenue en tête, aujourd'hui ?

Avril 1937. "L'an 19 après la Grande Guerre", comme disait Grand-Père. C'est même ce qu'il avait écrit dans son agenda : "aujourd'hui, 19 avril de l'an 19 après la Grande Guerre, mon premier fils est né". Le connaissant, il a dû faire ses pleins et ses déliés en tirant la langue, avec sa calligraphie d'écolier et son encre violette. Et pour le lyrisme ou les accès d'émotion, vous repasserez ! La ligne suivante, c'est celle du lendemain : "Ai commandé trois lapins à Bouchitet. A la ville, suis passé chez Frémont acheter la pince à épiler qu'Henriette me réclame". C'est dire si elle a été célébrée sans tambour ni trompette, la naissance de son fils. Mon père.

Il est comme ça, mon grand-père. Dur en affaire, sec en mots, pudique en amour. Y a qu'au bar qu'il se déride. Les autres l'interpellent : "hé ! Trois-Quatorze ! Tu paies ton calva ?". Alors il laisse un sourire affleurer sur ses lèvres, et puis il sort son gros porte-monnaie en cuir. Et parfois, on l'entend blaguer à la cantonade. Pas souvent.

Trois-Quatorze. Pi. Son surnom, glané au fil du temps. Les autres n'arrivent pas à prononcer notre nom de famille : Landru, ça fait trop penser à l'autre, là, l'homonyme, Henri-Désiré. Celui qui transformait les bonnes femmes en petits tas de cendre, jusqu'à ce qu'on le raccourcisse au niveau du cou. Et puis Grand-Père, on ne peut pas non plus l'appeler par son prénom : rien qu'au village, des Pierre, y en a cinq. Pierre-le-gros, Pierre-l'ardoise, Grand-Pierre, Pierre-têtu, et Pierre-la-petite. Résultat, mon aïeul s'est fait abréger, crac ! Un grand coup d'apocope en travers du blase, et il est devenu Pi. Trois-Quatorze, quoi.

J'aime bien aller au café avec lui. Quand je suis là, du haut de mes neuf ans, ses copains la ramènent un peu moins. On s'asseoit dignement à la table du fond, et il commande. Un petit café-calva pour lui, une grenadine pour moi. Des fois, on a des conversations de grandes personnes. Mais souvent on ne se dit rien, on attend que le temps passe. Je m'en fous, je ne suis pas pressé. Je sais qu'après, il ira m'acheter mon Pif-Gadget de la semaine. J'ai tout mon temps, je glisse tranquillement dans une espèce de demi-sommeil en contemplant la buée sur les vitres. Il fait bon, chez Lucien. Il y a un poêle qui ronronne au coin du mur jaune, ça sent le propre et le tabac gris... C'est calme. On peut entrer en léthargie tout son saoûl, personne ne viendra vous brailler dans les oreilles.

Ca se termine toujours de la même manière : Grand-Père dépose trois francs sur la table, clac, clac, clac. Ca me sort de ma torpeur, le bruit sec des pièces sur le formica. C'est là qu'il la balance, sa fameuse phrase : "dis-donc, gamin, je me souviens plus si je t'ai parlé d'avril 37 ?". Il faut que je simule l'étonnement, ça fait partie du rituel. Mon très-vieux, on ne peut pas vraiment le soupçonner d'inconstance. "Qu'est-ce qu'on avait rigolé !", il reprend.

''"Avril 37, c'est la date où je suis rentré au village avec Henriette, qu'était grosse à exploser. Elle avait un sacré polichinelle dans le tiroir, ta mamie. Fallait bien qu'on se pose. Et puis moi, avec une jeune mariée et un lardon à nourrir, il était temps que j'arrête mes singeries. Montreur d'ours, c'est pas un métier pour fonder une famille. Alors on a rouvert les persiennes de la maison de mes vieux, et puis on a commencé à enlever la poussière. Tu te rends compte ? Ca faisait plus de vingt ans qu'on était partis de là, mon frère et moi. Et à la fin de l'après-midi, Pierre-la-petite est arrivé, tout essoufflé. Il avait vu la fumée sortir par la cheminée, ça l'avait secoué :

- Trois-Quatorze, c'est-ti toi ?, qu'il me demande à la porte
- Ben oui, mon Pierrot. C'est bien moi.
- Ah, je suis content de te revoir, qu'il me fait.
- Sûr, que je dis. Ca faisait un bail.
- Dis-moi, Trois-Quatorze, je ne sais jamais. C'est-ti toi, ou bien ton frère, qu'est mort à la guerre ?"''

A la fin de son histoire, à chaque fois, Grand-Père éclate d'un gros rire. On se lève, on va vite acheter Pif-Gadget et on rentre voir si Henriette, ma grand-mère, a fait des pets-de-nonne pour le goûter.

Ce soir, je n'ai plus neuf ans depuis longtemps. On est même en l'an 19 après le départ de Trois-Quatorze pour l'éther, si je calcule bien. Ca fait des lustres qu'Henriette n'a plus cuisiné de pets-de-nonne, aussi. Planté devant moi, mon fils tripote son doudou, l'air un peu gêné par la question qu'il va me poser.

"Papa, dis... il est où ton papi à toi ?"

Alors je l'attrape doucement, et je le pose sur mes genoux. Puis je m'entends lui répondre : "dis-donc, gamin, je me souviens plus si je t'ai parlé d'avril 37 ?".



Ce souvenir presque entièrement fictif constitue ma participation au Dis-moi dix mots de Kozlika.

lundi 2 janvier 2006

Eurydice

13 février 1916. J’ai pris le plateau sans y faire attention, l’esprit ailleurs. En pensant "fais comme si de rien n’était. Avance, quoi qu’il advienne. Ne te retourne pas, sinon le charme sera brisé et tu seras changée en statue de sel, ou pire encore…". C’était comme un jeu. Je sentais presque son souffle dans mon dos ; son regard à vif, son avidité. C’était comme de danser sur le trottoir, quand on est enfant, et d’imaginer qu’on est au bord d’une falaise. Délicieux petit vertige, à un souffle de la chute. "Si tu le regardes, il va t’emprisonner dans sa mémoire, et c’en sera fini de toi. Ne lui montre rien, que ton dos, même s’il geint, même s’il supplie". Le plancher a craqué dans un murmure, et puis le silence est retombé sur la grande maison. Un silence obsédant, à peine défloré par le tic-tac lointain d’une pendule. C’est alors que je me suis laissée surprendre par un rayon de soleil sur ma nuque. C’était bon, tout à coup, cette chaleur pâle, bon comme le sourire qui naissait sur mes lèvres. Alors je me suis retournée malgré moi, pour voir son sourire à lui ; j’avais perdu. Mais la partie et la pendule s’étaient arrêtées : le peintre était mort.


Avec ses 17 phrases et ses 1170 signes, le petit texte ci-dessus participe modestement au nouveau jeu de la boîte à images. L'oeuvre reproduite est de Vilhelm Hammershøi, un merveilleux peintre à découvrir pour se raconter des histoires (comme Hopper après lui), à dévorer des yeux.

mardi 27 décembre 2005

Mortel adverbe

Ce matin, j'ai été réveillé par la gardienne qui glissait sous ma porte le courrier de samedi. Je suis allé le récupérer encore un peu endormi. L'une des trois enveloppes n'avait pas réussi à passer sous la porte. J'ai tout de suite reconnu le format d'un CD. J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait d'un nouveau cadeau de Jules qui, adorablement, m'envoie de temps à autre un enregistrement original. Je me trompais. Mais là n'est pas la question.

C'est dans mon bain, en repensant à toute l'affaire, que j'ai réalisé que j'avais, in petto, utilisé l'adverbe néologisant "adorablement". "Adorablement"... Comment avais-je pu laisser ainsi divaguer mon esprit pour, imbécilement, me laisser aller à une telle faute de goût ?

D'un bond, je me jetai, douloureusement, hors de la baignoire. Avais-je pensé "imbécilement" ? Et là , trente secondes plus tôt, n'avais-je pas osé un "douloureusement" malencontreux ? Paniquemment, je téléphonai incontinent à mon psy. Mes neurones, bordéliquement, ne me laissaient plus, horriblement, maître de mes pensées. J'étais innocemment victime d'une attaque d'adverbes terriblement, fatalement et inexorablement brutale. Hélassement, le docteur von Schultz n'était tragiquement pas à son cabinet. Méchamment, les adverbes pilonnaient de plus en plus fortement mon cerveau maladivement et honteusement vacillant. Surréalistement, ils s'entrechoquaient violemment sous mon crâne. Rapidement, je fermai doucement les yeux. Il fallait fermement reprendre le contrôle. Se concentrer sur les adjectifs. Oublier les adverbes. Voilà . Des phrases courtes. Sans verbe. Si possible. Tenir. Longtemps. Merde, j'ai dit "longtemps". Des adjectifs, nom d'une pipe ! Pas compliqué. Belle matinée. Gardienne acariâtre. Porte ajourée. Samedi lumineux. Trois enveloppes fatiguées. Le format carré d'un CD. Délicat cadeau. "Délicaca", ah ah ah. Ce con de Jules.

Pouf-pouf. En cette belle matinée, j'ai été réveillé par la gardienne acariâtre, comme tous les jours. Bien qu'on fût un samedi, cette vieille pie n'avait pas attendu sept heures pour glisser le courrier sous ma porte ajourée. Trois enveloppes fatiguées, dont une au format carré d'un CD. Ce con de Jules, avec ses insupportables originaux ? Non, mais là n'est pas la question.

Trop d'adjectifs, cette fois. Mais j'avais échappé à "adorablement". Et si je me concentrais sur les verbes ? Je décidai de me recoucher.

Ceci constituait ma participation au sablier de Kozlika.

jeudi 22 décembre 2005

La nuit de la grotte

C’était il y a longtemps. Trois cent millions d’années, trente millions d’années, trois millions d’années, je ne sais plus trop, ma montre s’est arrêtée. La petite équipe avait trouvé refuge dans une bonne grotte comme on en trouve dans les livres de paléontologie, et le chef avait ordonné qu’on y resterait quelque temps.

L'oncle Hampf, a demandé si quelqu'un avait du feu, parce que c'était un temps à se geler les fesses. On a tous rigolé : la quête du feu, c'était la grande passion du cousin Krôm. Dès qu'un orage pointait le bout de son nez, cet imbécile passait son temps à courir cul-nu derrière derrière la foudre, en espérant y embraser un tison et nous ramener une belle flambée pour le réveillon. Et quand il faisait beau, Krôm expérimentait ses techniques à la con pour allumer le feu. "Tu verras", il me disait, "un jour j'y arriverai".

Le problème, c'est que tout le temps que Krôm passait sur sa pyrotechnie expérimentale, il ne le consacrait pas à la chasse, la cueillette ou la reproduction. Ça commençait à énerver le chef Oumt. "A la prochaine disette, nous mangerons ce crétin improductif", m'avait-il confié un soir que l'abus de boisson de baies fermentées l'avait rendu plus bavard que d'habitude.

Krôm, c'était le genre maboule, mais bon camarade. Ce genre de gars qu'on n'a pas très envie de voir finir dans une gamelle, d'autant que c'est maigre, un scientifique. Tant qu'à sacrifier un gars du clan, j'aurais préféré qu'on goûte au gros Knut, celui qui lorgne sur ma soeur dès que la déesse-lune se cache derrière les nuages.

Alors j'ai établi un plan pour sauver Krôm. D'abord, à la fin de la dernière saison froide, une nuit que sa femme dormait très fort, abrutie de baies fermentées, j'en ai profité pour la féconder vite-fait. Certains jugeront hâtivement que j'ai trahi un ami, mais c'est parce qu'ils ne connaissent pas la femme de Krôm. Avec ses poils drus sur son menton prognathe, et son odeur de gnou faisandé, je comprends que son mari s'intéresse plus au feu qu'aux joies de la viviparité.

Et puis, un bon paquet de lunes plus tard, j'ai senti que c'était le bon soir. L'autre idiote de barbue ne s'était toujours rendue compte de rien : "il va falloir qu'on invente la médecine, je crois que j'ai découvert l'aérophagie, j'ai le bidon qui va exploser", disait-elle à longueur de soirée. Alors, cette nuit-là , je suis parti à la chasse, l'air de rien. Tout seul, j'ai réussi à dégommer un cerf. Je peux vous dire que j'en ai bavé, dans ce vent et dans cette neige. Il faisait tellement froid que j'ai dépecé la bête, avant de la ramener, et que je me suis couvert de sa peau encore toute sanguinolente, pour rentrer.

Mon plan, c'était de laisser le bestiau dans le vestiaire de Krôm, pour que les autres l'inscrivent à son tableau de chasse. Avec un gamin à charge et une prise comme celle-là , le chef ne pourrait plus avoir envie de le transformer en carpaccio.

Evidemment, tout a foiré. Dans la grotte, tout le monde dormait tranquillement. Sauf qu'au moment où je suis arrivé avec mon gibier, la femme de Krôm s'est réveillée en hurlant : "j'ai un bébé qui me pousse entre les jambes ! J'ai un bébé qui me pousse entre les jambes !", qu'elle braillait. Krôm a émergé de sa peau de mammouth, en levant un sourcil circonspect : "quoi ? Mais nous n'avons jamais pratiqué l'accouplement !". Alors le chef a dit, d'un ton sans appel, "c'est un miracle !". Et comme j'essayais de repartir sur la pointe des pieds, ce petit morveux de Groarg s'est mis à couiner : "il y a un monsieur tout rouge qui nous fait cadeau d'un cerf ! Venez voir le monsieur tout rouge avec son cadeau !".

Bref, le bordel.

J'ai réussi à me tirer à dos de renne en leur laissant mon cerf, mais c'était moins une.

Quand je suis revenu, une heure plus tard, en sifflotant, l'air dégagé, le clan avait une grande nouvelle à m'annoncer : "cette nuit, un enfant est né, alors que sa mère n'avait jamais connu les spasmes du bas-ventre", m'a dit le chef. "Et un type habillé tout en rouge, avec de la neige dans les cheveux, nous a fait un magnifique cadeau. Un véritable miracle... Dorénavant, nous appellerons ça la nuit de la grotte. Allez, viens festoyer avec nous en l'honneur de Nohel !". "Nohel ?", j'ai demandé. "Mais oui, c'est le nom du mouflet", a répondu Oumt avec un air excédé.

Naïvement, j'avais pensé qu'on mangerait le cerf, pour fêter ça. Mais non. Ces radins avaient préféré le mettre à faisander, "au cas où". Et ils m'ont servi une grande assiette de Krôm.

Ceci constituait ma participation du jour au sablier de Kozlika.