Sombre dimanche, passé à végéter dans un salon du livre de province où les egos étaient de sortie. À ma droite, une auteure s'égosille sur les badauds effrayés : "Vous cherchez un excellent roman pour l'été ? Si vous le désirez, je vais me faire un bonheur de vous dédicacer celui-ci, dont l'écriture forte et l'intrigue puissante vous envoûteront. C'est 19 euros..." (sic). À ses côtés, une mémère emperlouzée, retapissée et rebotoxée de frais, écarquille les yeux en permanence tout en gardant les mains à l'horizontale loin devant son t-shirt Dolce & Gabbana, doigts écartés, comme si son vernis n'en finissait pas de sécher. "Ma chérie !", s'exclame-t-elle avec un sourire gourmand en repérant la première. "Je dédicaçais hier à Saint-Pergour-les-Pleureuses, et tout-à-coup qu'est-ce que je vois ? Toi ! Ton roman, dans le bac des soldés ! Tu étais à 4,95 €, si ce n'est pas malheureux...", ajoute-t-elle en retenant à peine sa jubilation.
En face, le sosie de Line Renaud fait l'article de son recueil de poésie (auto-édité) auprès d'une passante : "Vous, vous aimez les jolies choses, madame. Achetez ce livre, vous serez conquise ! C'est de la poésie magnifique... Il y a même quelques tranches d'érotisme brûlant dont je ne suis pas peu fière... C'est 19 euros." (sic). Éradiqués, Baudelaire, Verlaine, Lautréamont et consorts. Ridiculisés, Proust, Perec et Garcia-Marquez. Enfoncés, Faulkner, Simenon, Yourcenar et les autres. La seule vraie littérature digne de ce nom, celle qui ne connaît pas le doute et n'a pas besoin de s'embarrasser de modestie, celle qui émarge à la Société des Auteurs Normands et à l'Acâââdémie des Belllles Lettttres du Pays de Caux (sic), est de sortie, toute vibrante de satisfaction. C'est 19 euros.
À table, je me réfugie auprès d'une compagnie de théâtre que je connais depuis longtemps et qui donne une représentation de sa pièce non loin de là. La normalité des comédiens m'apaise. Pas cons, eux : ils ne sont en représentation que lorsqu'on les paie pour ça. Le reste du temps, ce sont juste des gens. À l'autre table, celle des écrivains majeurs, on verse avec talent dans l'exercice de circonstance : railler bruyamment les absents. Machin, qui était à tel salon la semaine dernière et qui n'y a vendu qu'un seul livre, ou Truc qui s'est fait jeter par son éditeur.
Le soir, je plie les gaules avant l'heure. J'ai pourtant bien "travaillé", comme ils disent. Mais ça use. Ma voisine, qui n'en peut plus d'être belle sur la quatrième de couverture de son roman au souffle puissant, continue de haranguer les rares visiteurs. "Mais je ne lis que des romans sentimentaux !", s'excuse une dame avec un panier en osier. "Justement, il y a beaucoup de sentiments. Vous allez a-do-rer. C'est 19 euros." Pendant qu'elle était partie manger, j'ai feuilleté son œuvre. Il y a des sourires mutins et de la jambe fuselée au kilo, des crinières de lionne et des descriptions à la hache. Beaucoup d'adjectifs et de béquilles grammaticales, aussi. J'ai a-do-ré.
Dans ma voiture, j'allume une Camel et la radio. C'est que je n'ai peut-être pas ma tronche photoshopée en quadri au dos de mes bouquins, mais je peux faire des zeugmes à deux centimes aussi, si je veux.
Et là, enfin, l'extase.
Dans Roue Libre sur France Inter, Raphaël Krafft fait partager aux auditeurs son voyage en vélo et cargo vers les Antilles. Il y a le petit bar de Montmartre où son pote l'a oublié sous la pluie, les souvenirs éraillés d'une centenaire née à Sainte-Lucie, un restau antillais reconverti en sushi-bar, un marin à la retraite qui regarde passer les bateaux à travers la vitre, des souvenirs des bars de Dieppe et des comptoirs du Havre, des marins roumains qui ne savent pas chanter, des gens qui ont tout perdu sauf leurs clés de voiture, une passagère qui va fêter ses soixante ans à bord et les trois coups de sirène annonçant le départ. Ça parle d'exil et de bananes, de vieillesse et de vélo, d'envies de tout quitter et de désir de tout retrouver. C'est de la radio intelligente et chaleureuse, de la radio qui prend son temps et qui ouvre le chemin. De la radio qui fait oublier les écrivaillons en mal d'identité et les crinières de lionne aux jambes fuselées. Vivement dimanche prochain, qu'on arrive enfin aux Antilles. Loin des gens en t-shirt Dolce & Gabbana.