vendredi 1 février 2008

L'Asus EeePC est grand, et OpenOffice est son prophète

(La scène qui suit se déroule dans trois semaines, lorsque j'aurai mis mon déguisement de commercial)

"Bonjour Madame, je suis Monsieur LeChieur, société Couyalaere...
— Ah, enfin ! Je n'y tenais plus ! Je suis bien contente de vous rencontrer, Monsieur LeChieur. Savez-vous que tous mes clients sont impatients d'acheter les merveilleux produits que vous commercialisez ?
— C'est gentil, madame. Justement, je vous ai préparé un petit dépôt de cinq exemplaires, là, et...
— CINQ ? Mais vous êtes insensé ! J'en veux dix, pas moins. Ou quinze. Allez, partons sur quinze. Si je tombe en rupture, je vous rappelle, n'est-ce pas ?
— Tout-à-fait, madame. Donc, nous disons quinze... Attendez, je vous sors la facture immédiatement, hop hop hop... Voilààà, c'est fait. Vous avez un mail ?...
— Oh, grand fou, vous allez vite en besogne, vous !
— Euh... Ça dépend de ce que vous entendez par là...
— Non, je veux dire... Vous ne préférez pas plutôt mon numéro de portable ?
— ...POUR LA FACTURE ! J'ai besoin de votre mail pour vous envoyer la facture que je viens d'éditer. Sinon, vous me prêtez une imprimante, hein.
— Ah, bon... Mon mail... oui... Ah, bin c'est vendeuse, le petit "a" dans un escargot, et magasin.org, le tout en minuscules.
— Alors... Une seconde... Lààà ! Voilà. Ayé. Vous voulez bien vérifier ?
— Je clique... Holala, mais c'est fou, ça ! Je reçois un mail de votre part, alors que vous êtes là, juste en face de moi, dans le magasin ! Je n'en crois pas mon système oculaire. Et c'est bien ma facture de quinze, en plus ! Mais vous êtes magicien, vous, Monsieur LeChieur !
— En quelque sorte, oué, héhéhé.
— Oh, toi ! Vite ! Prends-moi toute, là, sur le comptoir !
— Heu... Vous êtes gentille, mais j'ai encore plein de magasins à aller voir, là. Allez, à la semaine prochaine..."

(Tout ça pour dire que je viens de basculer ma facturation sur une base de données OpenOffice, et que grâce à Gspace, ma clé 3G+ et mon EeePC, je peux travailler n'importe où, quand je veux, si je veux, sans me faire chier à traîner 5 kilos de matériel avec moi, et sans demander avec un regard implorant partout où je vais "vous auriez du wiiiifi ?").

Joie.

mercredi 30 janvier 2008

Petite annonce

(ce billet est périmé, l'eeepc que je proposais à la vente a trouvé acquéreur ; merci pour votre compréhension)

lundi 28 janvier 2008

Voleurs

Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive (ni la dernière, je le crains), mais ça me met toujours dans une humeur sanguinaire.

Que des gens soient assez stupides pour voler le texte d'un autre en pensant qu'on ne les prendra pas la main dans le pot de confiture, c'est incroyable.

Surtout, je ne comprends pas comment on peut tirer une quelconque fierté d'avoir ainsi usurpé l'identité d'autrui. D'autant qu'on se donne par ailleurs la fausse respectabilité du donneur de leçons, avec des bannières "non à la censure" ou "reporters sans frontières", et une petite maxime en latin pour impressionner les neuneus qui passent : "Oderint, Dum, Metuant !" ("Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent !"). Et bien non, perdu, pitoyable voleur. Je ne te hais ni ne te crains, je te méprise.

C'est dingue comme ce billet-là doit vraiment plaire aux pillards, parce que c'est la deuxième fois qu'on essaie de me le barboter. Et à chaque fois, les cambrioleurs à la petite semaine oublient d'emporter l'image sans laquelle on ne comprend rien au texte... Être délesté de ce que j'ai écrit, c'est déjà énervant ; mais l'être par des gens qui ont le front trop bas pour comprendre les paragraphes sur lesquels ils ont fait main basse, c'est carrément désespérant.

Bon, allez, faites comme moi, protégez-vous contre la copie : cessez de bloguer.

dimanche 20 janvier 2008

Mettez vos agrégateurs à jour

Oups ! Y avait un brol dans mon template !

Je viens de corriger les liens des flux RSS. Vous pouvez donc mettre vos agrégateurs à jour :

(Cela dit, ça ne sert à rien puisque ce blog est mort)

mercredi 16 janvier 2008

Cimetière des thèmes pour dotclear

Il y a quelques semaines, un bel outil s'est ouvert pour permettre aux auteurs de thèmes et de plugins destinés à dotclear d'y déposer leurs créations, dotaddict.org.

Le revers de la médaille, c'est que l'équipe de dotclear a du coup décidé de faire table rase du passé en supprimant les pages pré-existantes que nous avions l'habitude d'utiliser. (Une utilisation quasi-quotidienne, en ce qui me concerne, vu que je crée une quinzaine de blogs par an, et pas seulement pour rigoler. Je me sers aussi de dotclear pour le boulot, je veux dire...)

Bref. Vous allez me dire qu'ils ont raison de supprimer l'ancienne page s'il y en a une nouvelle, que ce serait stupide d'avoir plusieurs endroits pour référencer les mêmes outils, et que je suis bien niais de venir râler.

Mouais. Sauf que les thèmes référencés sur la nouvelle page, ce sont leurs auteurs qui doivent les y placer, et personne d'autre. Résultat, il y a plein de travaux qui vont disparaître, comme ça, d'un clic : ceux dont les auteurs ne s'occupent plus, ceux dont les auteurs sont morts, ceux dont les auteurs sont passés à Wordpress, ceux dont les auteurs sont sortis de la geekerie en allant aux réunions des anciens geeks anonymes, etc. Et ça, ça m'énerve.

Le mois dernier, des tas de chouettes plugins ont disparu dans le néant binaire, des trucs pratiques dont je me servais parfois. Alors zut, non, je ne veux pas que les thèmes aillent à la poubelle, eux aussi. En plus, pour les plugins périmés, je veux bien entendre l'argument de la sécurité : ceux qui ne sont pas à jour sont une faille potentielle pour leur utilisateur, mouais, d'accord. Mais pour les thèmes, l'argument ne tient pas. Je vois pas en quoi une feuille de style sympa et utile devrait être supprimée, au prétexte que son auteur ne s'en occupe plus. Je trouve ça un tantinet autoritaire, cette nouvelle façon de procéder, chez dotclear.

Bref.

J'ai donc copié-collé la page du wiki de dotclear qui est destinée à disparaître, comme ça, au moins, je l'aurai toujours sous la main. Et si ça rend service à d'autres que moi, eh bin tant mieux. Précisons que je ne suis pas responsable des liens morts, que je ne suis pas compétent pour répondre aux questions des utilisateurs et que je n'assure aucun service après-vente. Pour ça, il y a le forum de dotclear, où la très grande majorité des gens sont sympathiques et disponibles.

Cliquez ici pour accéder à la page sauvegardée
...et cliquez là pour les plugins

Edit du 18 janvier. Reformulé certaines phrases qui étaient inexactes, supprimé les scories de la mauvaise humeur, gardé l'essentiel du billet sur lequel je persiste et signe.

Edit du 20 janvier. Dans un souci de clarté et de confort de lecture, déplacé la sauvegarde sur une page autonome et fait la même chose pour les plugins.

Edit du 4 mars. Les plugins sont disponibles directement sur dotaddict, j'ai donc supprimé ma page qui n'a plus aucun intérêt. Comme quoi, les emmerdeurs, des fois, ils ne disent pas que des conneries...

jeudi 27 décembre 2007

Dingue...

...le chapitre 8 est en ligne.

(Sachant que j'envisage de produire entre 25 et 30 chapitres et vu le rythme auquel je les poste, la fin de ce palpitant feuilleton est donc à attendre pour 2019. On n'est pas couchés)

Edit du 28 décembre. Et hop !, un chapitre 9 ! C'est la fête !

dimanche 23 décembre 2007

Les liens pratiques de M. LeChieur

En ce moment, je ne blogue pas, je bricole des sites internet tout pourris pour le boulot. Alors j'ai décidé d'indiquer ici les outils que j'utilise quotidiennement, on ne sait jamais, ça peut servir à quelqu'un qui ne les connaissait pas encore... Et si vous avez aussi des outils comme ça, dont vous vous servez tous les jours, indiquez-les dans les commentaires, je les ajouterai au billet. Wow, si c'est pas de la démocratie participative, ça...

Traiter des images

  • rsizr.com
    Un formidable outil en ligne pour changer la taille des images... sans changer l'image. Bluffant et pratique pour les bannières. L'interface est un peu laconique, donc ceux qui n'ont jamais entendu parler de ce truc peuvent aller voir la vidéo qui leur expliquera tout ça bien mieux que moi, même s'ils ne comprennent pas un mot d'anglais : les images parlent d'elles-mêmes.

Mettre les mains dans le cambouis

  • HTML-Kit
    L'éditeur HTML, XML, CSS (et bien plus encore) dont je me sers tous les jours. Intuitif, et facile d'utilisation.
  • Web Developer
    L'extension Firefox qu'il serait criminel de ne pas utiliser quand on fabrique des sites web : un couteau suisse pour gagner énormément de temps. Je ne fais aucune feuille de style sans ce module, qui permet entre autres d'afficher et d'éditer n'importe quelle CSS en ligne. Petit truc perso : pour voir les images s'afficher quand on édite une CSS en ligne, il faut que l'URL des images soit absolue, et non relative.

Ecouter de la musique en travaillant

  • Musicovery
    Une webradio qui ne diffuse que ce que l'on a envie d'entendre. Sympa, mais un peu répétitif à force, si on est coincé sur un genre et une période en particulier.

vendredi 16 novembre 2007

Au courrier

Bonjour,

Je suis le chargé d’affaires de la société TRUC dont l’une des activités principales est le rachat, la refonte puis le référencement de sites Internet.

Venant de visiter http://www.brols.net, je voudrais savoir si ce dernier est à vendre ? Il respecte en effet les critères de sélection que nous nous sommes fixés (ancienneté, audience Alexa, Page Rank, volume de BackLinks etc.).

Si vous êtes intéressé par notre proposition, merci de bien vouloir nous contacter par mail. A titre informatif, sachez qu’un site Internet se négocie à 1 an de Chiffre d’Affaire en général.

Ce prix de cession dépend naturellement du chiffre d’affaire réalisé mais également de la qualité de l’audience dont celle générée par Google tout particulièrement.

Nous restons en attente de vos nouvelles.

Cordialement. Pascal X – Société Truc

PS : si vous gérez d’autres sites que celui-ci, n’hésitez pas à nous en fait part dans votre réponse.

Mon cher Pascal,

Si j'avais le temps, je vous ferais volontiers une réponse bien sentie sur le mépris abyssal que m'inspirent les parasites de votre acabit. Mais ce serait vous accorder trop d'honneur, et j'ai plus intéressant à faire. Sachez seulement que brols.net n'est pas à vendre, et que si vous cherchez à posséder des sites avec un bon "page rank", il vous suffira de faire l'acquisition préalable d'un cerveau. Je suis également heureux de vous apprendre que vous n'aurez pas non plus mon autre domaine, piges.fr, que je viens de renouveler in extremis malgré la dèche, uniquement pour emmerder les gens comme vous.

Restez donc en attente de mes nouvelles et gardez votre cordialité pour vous, nous n'avons pas élevé les pigeons ensemble.

Je ne vous salue pas.

Tout est dit

C'est limpide pourtant...

On devrait instaurer un impôt sur la connerie : chaque fois qu'un abruti prononce, à propos des grèves dans les transports, l'expression "prise d'otage" à la radio ou à la télé, hop, il verse 100 euros aux comité de soutien à Ingrid Betancourt.

Epidose

Idée de miens copains, Epidose est un site qui propose de re(découvrir) des grandes oeuvres littéraires en feuilletons quotidiens. Ils ont décidé de commencer avec Les Trois Mousquetaires. Une petite pincée d'Alexandre Dumas, le matin, en sirotant son café, y a pas mieux pour relever le niveau de son agrégateur, certains jours... Bref, ça se passe là et je leur ai promis de faire un peu de pub parce que le truc commence aujourd'hui.

mardi 13 novembre 2007

1960:00 L'espion qui m'aimait (réédition)

(La première édition de ce billet date du 13 novembre 2006)

Une pluie fine tombait sur Paris. L'homme releva le col de sa gabardine et fit un pas de côté pour éviter une flaque. Sous la lumière pâle d'un réverbère, un crieur de journaux s'époumonait en vain : "En Amérique, John Kennedy bat Richard Nixon aux élections présidentielles. Demandez l'Aurore ! Election de Kennedy contre Nixon, tous les détails sont dans l'Aurore !". Les pneus d'une DS noire arrosèrent copieusement l'adolescent. Celui-ci ramassa ses journaux ruisselants, et battit en retraite pour tenter sa chance dans un quartier plus accueillant.

L'homme s'engouffra dans le Palais Garnier, gravit les trente-deux marches en courant, et poussa la lourde porte. Un murmure de désapprobation survola la salle : il était en retard. L'orchestre était déjà en train de s'accorder ; en coulisse, le ténor s'apprêtait à faire son entrée. L'homme gagna sa place en s'excusant.

— "Le presbytère n'a rien perdu de son charme...", murmura son voisin de gauche en se penchant vers lui.
— "...Ni le jardin de son éclat", répondit l'homme, mezzo voce. Content de te retrouver, X 22.
— Moi aussi, X13. As-tu les microfilms ?
— Oui. J'arrive tout juste de Hambourg... À propos, nous devrions changer de quartier général, là-bas. Ce bar est de plus en plus mal famé. Il y a un petit groupe anglais qui joue une espèce de musique, brrr...
— Anglais ? Tu penses que les services britanniques nous ont repérés ?
— Possible. Comment s'appelait cet orchestre, déjà ? Les "Bugs", quelque chose dans ce genre. "The Spiders" ? Ah, non, ça me revient. "The Beatles", je crois.
— Connais pas. C'est comment ?
— Bruyant.
— On enquêtera. Fais-moi passer les microfilms.

Le nouvel arrivant sortit un paquet de Celtiques de sa poche, et le laissa négligemment choir sur la moquette. L'autre le ramassa en silence.

— Merci, X13.
— Dis-donc, Raymond. Tu ne crois pas qu'on pourrait laisser tomber tout ce cérémonial idiot ? "Le presbytère n'a rien perdu de son charme", "X22"... Depuis le temps qu'on se connaît, tout de même...
— Tu as raison, Fedor. Excuse-moi. Ça m'amuse, de prendre ces airs de conspirateur inspiré...
— Moi aussi, mais on abuse un peu, non ? Des rendez-vous à l'opéra, alors qu'il suffirait de se voir au bureau...
— Oui, hihihi.

Les deux hommes pouffèrent bruyamment. Une vieille dame se retourna dans leur direction, étranglée par l'indignation. Quelques mètres plus loin, sous les projecteurs, Gilda tentait d'arracher des informations à Rigoletto sur l'histoire de leur famille. Fedor dressa une oreille intriguée.

— Elle est belle, cette soprano. Anna Moffo, c'est bien ça ?
— Quelle voix, n'est-ce pas ?, renchérit Raymond.
— Oui... Malheureusement, il faut que je file. J'ai un bébé à naître, moi. J'aimerais bien être là quand la cigogne va déposer le paquet.
— Un petit Balanovitch ? Félicitations, espèce de cachottier !
— Balanoff, Raymond. Balanoff. Balanovitch, c'est ton personnage, n'oublie pas... Ah, je la retiens, ton idée. Il y a un an, personne ne savait que j'existais. Mais depuis que je suis dans un livre de Môssieur Raymond Queneau, tout ce que Paris compte de services secrets se renseigne discrètement sur mon compte... Elle est bath, ta prétendue "couverture" ! "Viens travailler chez Gallimard, tu feras le traducteur et tu seras au chaud...". Tu parles ! Au chaud ! Et paf !, je me retrouve en première ligne, dans les librairies. Et comme si ça ne suffisait pas, au cinéma. "Avec Nicolas Bataille dans le rôle de Fedor..."
— Justement, je suis en train d'en chercher une bonne, de couverture. Tu sais, pour mon groupe d'intervention discrète... Je dois fonder une association dans les jours qui viennent, histoire de justifier le bureau et la boîte à lettres. Mais je me demande de quoi on va bien pouvoir s'occuper...
— Mmmm, un "groupe d'intervention"... Intéressant... On peut savoir de qui il s'agit ?
— Le Lionnais, Caradec et quelques autres... Rejoins-nous, si ça te chante.
— Merci, mais je pense que je vais faire une pause. Tu sais, Raymond, avec un bébé...
— Oui, je comprends. Comment vas-tu l'appeler, ton petit Balanoff ?
— Pas Balanoff. Il portera le nom de sa maman. C'est mieux, avec nos activités. Plus sûr. Et puis, qui sait, ce sera peut-être une petite Balanova... J'aimerais bien qu'elle s'appelle Anna.
— Comme Moffo ?
— Non, comme sa grand-mère.
— Tiens, c'est amusant, "Anna". Tu avais remarqué que c'est un palindrome ?
— Ah non, Raymond ! Pas encore un de tes jeux littéraires !
— Alors choisis "Anne", si tu n'aimes pas les palindromes. Mais dis-donc, j'y pense... En voilà, une idée, pour mon association : des palindromes, des lipogrammes, des beaux présents... Une chic bande de vieux écrivains qui se réunissent pour s'adonner à des jeux de lettres, en voilà une activité inoffensive... Et un moyen pratique de poster des messages codés... Comment pourrais-je appeler ça ? Ouvroir de littérature potentielle ? Ou non, attends...
— Séminaire de littérature expérimentale ?
— Oui, c'est parfait, ça. Sélitex.
— Laisse-moi deviner... Un bureau étroit, dans une rue sombre, avec la plaque en faux marbre sur le mur lépreux. "Sélitex". Et derrière la porte, des types louches avec des lunettes noires... Tu rêves, Raymond. Les autres services secrets ne vont pas mettre plus de deux heures à la découvrir, votre couverture bidon !
— Pas grave. Ça fera rire Le Lionnais.

Balanoff resta songeur un moment, puis envoya une bourrade à son compagnon.

— Bon. Il faut vraiment que je parte.
— C'est ça. Tu m'inviteras au baptême ?
— Au BAPTÊME ? TU ES DEVENU FOU, QUENEAU ?

Son hurlement avait saisi la salle de stupeur. Sur la scène, Gilda s'interrompit net. Le Duc de Mantoue jaillit hors des coulisses, tandis que Rigoletto lâchait un tonitruant "ben merde, alors !" Dans l'assistance, trois veuves de guerre s'évanouirent simultanément. Un général en retraite, que la pagaille venait de réveiller en sursaut, se dressa en criant "À l'attaque, mes braves ! Transformons ces sales boches en pâtée pour chats, nom de Dieu !". L'orchestre eut un moment de flottement. Des cris jaillirent dans la salle. Le préfet de police, Maurice Papon, se leva pour réclamer un peu de silence. Fedor lui lança un regard mauvais : "tais-toi, collabo !". Un notaire et deux huissiers de justice au visage cramoisi voulurent prendre la défense du haut fonctionnaire. "Vichystes !", hurla Balanoff, tandis qu'une foule hostile commençait à converger vers son siège en postillonnant :
— Anarchistes !
— Blousons noirs !
— Fellaghas !
— C'est Verdi qu'on assassine !

Queneau empoigna le bras de son compagnon, et ils s'élancèrent vers la porte.

Ils dévalèrent le boulevard en sautant dans les flaques, coururent dans les rues transversales, et s'arrêtèrent en riant à la porte d'un café. Sur le mur, une vieille affiche délavée annonçait la sortie de Zazie dans le Métro. Mise en scène par Louis Malle en Eastmancolor, une gamine y souriait de toutes ses dents.

— Elle est réussie, ta sortie discrète, Fedor ! Allez, ne fais donc pas ta tête de Lituanien outré. Oublie ce que j'ai dit. Tu m'inviteras pour une autre occasion, va...

L'autre reprit son souffle en poussant la porte du bistrot.

— Au baptême, non mais ho... Mon bébé, dans une église ? MOI, Fedor Balanoff, tu me vois confier ma progéniture à ces ennemis du peuple en soutane ? Plutôt crever sous les balles franquistes !... Patron, un cognac !
— Deux !, renchérit Queneau. Buvons au futur espion en layette... ou à la blédine de la Mata-Hari de l'an 2000.
— Ça m'étonnerait.
— Ah ?
— J'ai un meilleur projet, pour ma gosse.
— On peut savoir ?
— Facile. Si c'est une fille, ce sera une fée.

*

Vous n'avez rien compris à ce billet ? C'est que vous ne lisez pas assez souvent les Kozeries en Dilettante de la fille de Fedor. Allez-y sans tarder, et souhaitez-lui de ma part un...

Joyeux anniversaire, la Fée !

mercredi 7 novembre 2007

Lettre à des amis belges


(Dick Annegarn, Bruxelles)

Pour la brique rouge de Flandre et la brume des Ardennes
pour les volutes qui s'élèvent le long des canaux
pour le soleil d'hiver qui fait scintiller la Grand-Place
pour cet estaminet flamand où je me suis apaisé
pour ces musiciens wallons qui m'ont ouvert les bras
pour cette maison sans vitres où j'ai grelotté le coeur au chaud
pour l'odeur de tabac des cafés de Bruxelles
pour les tartines qu'on mord à pleines dents, embaumés de lambic
pour les croquettes aux crevettes et les pistolets fourrés
pour les tablées où l'on rit
pour les tablées où l'on boit
pour la danse des panses
pour ces bars où le voyageur ne se sent jamais seul
pour les fantômes qui passent, place de Brouckère
pour le temps où Bruxelles brusselait
pour les noirceurs vives de Brel et d'Arno
pour les poissons ruisselants des comptoirs d'Ostende
pour la gouaille joyeuse des rues du Marolles
pour Tintin et Spirou, Kuifje et Robbedoes
pour l'humanité d'un Franquin
pour les pavés belges qui luisent encore dans le Paris de Simenon
pour le ciel de Magritte et le turban de Van Eyck
pour Bruges la précieuse
pour Liège la rieuse
pour les pierres de Namur et les murs gris de Gand
pour la gare du midi
pour un train qui file dans la nuit
pour tous les soirs dans ma tête c'est la fête
pour les lampions qui clignotent dans l'oeil de mes enfants
pour ce projet-là qui nous lie
pour tous les "attends-moi, j'arrive"
s'il vous plaît, s'il vous plaît
organisez une tablée où l'on boit
une tablée où l'on rit
tout-à-coup, le voyageur se sent un peu seul.


(Jacques Brel, Le Plat Pays)

mardi 16 octobre 2007

Se passer de vous

Souvenez-vous : il y a une petite dizaine d'années, le gouvernement Jospin lançait une vaste campagne publicitaire pour recruter des profs. Autres temps, autres moeurs. Aujourd'hui, c'est l'administration pénitentiaire qui cherche à susciter des vocations :

Sur fond de coursives bleuâtres et de lumières blafardes, un homme blanc, brun, âgé de 20 à 30 ans, nous regarde fixement. Imprimé en bleu, également, ce slogan sur lequel je reviendrai plus bas : "Quelle société peut se passer de vous".

Associés à une lumière aveuglante, les tons bleus sont souvent utilisés par le cinéma pour symboliser un environnement froid, deshumanisé.

Ainsi, le bleu est la teinte dominante des affiches de la trilogie Matrix.

On le retrouve également sur l'affiche de Bienvenue à Gattaca, qui décrit un monde où les individus sont conditionnés par leur patrimoine génétique.

La coursive (ou le couloir) est là.

Des visuels que l'on trouvait déjà dans le premier film de Georges Lucas, THX 1138 en 1971...

...et qui n'ont pas perdu de leur efficacité, puisqu'ils sont également exploités par Equilibrium en 2003 :

La thématique commune à tous ces films est la description d'une société hiérarchisée, souvent ultra-totalitaire, où l'homme a perdu son libre arbitre. Tous mettent en scène les aventures d'un homme blanc, brun, âgé de 20 à 30 ans, et qui a parfois tendance à regarder l'objectif un peu fixement.

Sur l'affiche de cette nouvelle campagne publicitaire, les mots "autorité", "respect", "humanité" et "écoute" ont été ajoutés pour compenser la froideur des couleurs et l'attitude du surveillant. Ils se chevauchent presque et suivent une courbe qui suggère un mouvement vers la mention "Administration pénitentiaire", brodée sur l'uniforme de l'homme qui nous regarde. Pour que l'oeil suive bien le mouvement voulu par le créatif, la courbe est surlignée avec le même bleu que la broderie. En effet, sans cet artifice un peu démonstratif, on pourrait croire que les quatre mots s'éloignent vers le couloir de l'arrière-plan, ce qui ferait un peu désordre...

Deux de ces mots se détachent nettement : "autorité", dont les lettres sont beaucoup plus hautes et larges que celles des trois autres ; et "respect", imprimé dans une nuance plus claire. Un terme ambivalent, puisqu'il induit deux notions pas forcément complémentaires : en prison, le surveillant peut respecter le détenu. Ou bien se faire respecter par lui, une expression implicitement lourde de sens. Ici, c'est le substantif qui est plaqué, et non un verbe conjugué. Au lecteur, donc, de décider quel sens il choisit d'y mettre.

Résumons : cette affiche présente un grand nombre de similitudes avec des visuels de films de science-fiction évoquant une société totalitaire et déshumanisée. Bon.

Mais vous me direz, dans tous les films cités plus haut, le type blanc, brun, âgé de 20 à 30 ans, est un héros. Quelqu'un qui se bat contre les dérives politiques. Une lueur d'espoir, donc.

Certes. Aux hommes jeunes, blancs, bruns, qui cherchent un métier et peuvent envisager de devenir surveillants pénitentiaires, l'affiche dit sans doute qu'ils ont la possibilité, eux aussi, devenir des héros, à l'instar des personnages interprétés par Ethan Hawke ou Keanu Reeves.

Mais à tous les autres, que dit-elle, cette affiche montrant un homme en uniforme, dont le métier est d'être surveillant, qui nous regarde fixement sur fond de lumière bleue et aveuglante ?

Elle dit "attention, vous êtes surveillés". Exactement comme, dans 1984, les murs proclamaient "Big Brother is watching you".

Et le slogan, alors ?

"Quelle société peut se passer de vous"

A votre avis, il n'y manque pas un peu de ponctuation ?

Ah bin si, ils ont oublié le point d'interrogation final, ah les nazes. Vont être obligé de détruire tout leur stock d'affiches et de réimprimer, dis-donc.

Ou pas.

Une fois de plus, cette affiche dit deux choses à la fois. Répétons : aux plus naïfs, elle parle de respect (sous-entendu, "des justiciables"). Aux autres, de se faire respecter. A ceux qui sont tentés par une carrière pénitentiaire, elle dit "soyez un héros". Aux autres, elle dit "on vous surveille". Le slogan imprimé ne fait pas autre chose : l'absence volontaire de ponctuation laisse le choix au lecteur. Les aspirants-surveillants liront une interrogation ("Qui peut se passer de vous ?"). Les autres peuvent y voir une affirmation ("La société peut se passer de vous.").

Depuis l'élection du président de la République et la formation du gouvernement, en mai dernier, cette campagne de pub est sans doute l'acte de communication le plus puissant — et le plus flippant qu'on nous ait jamais imposé.

Post-scriptum. Il semble que le site du ministère de la Justice ait quelque mal à assumer le coup du slogan à double tranchant, puisqu'il ampute le visuel sur sa page d'accueil et aussi là...

(Merci à Philou, qui a inspiré ce billet. Et toutes mes excuses à Ka de la Boîte à Images, dont j'ai laborieusement parodié le style, et qui a sans doute des choses plus intéressantes que moi à dire sur le sujet)

dimanche 2 septembre 2007

Les yeux de Julia

Voici Julia, lors de son mariage avec Joseph en janvier 1914.

Elle a dix-huit ans, lui 25. Elle n'a pas encore de profession, il est valet de chambre. Pour la photo, il a sorti son bel uniforme du 66ème régiment d'infanterie de Tours, où il a servi en qualité de sergent. Sait-il qu'il y aura bientôt la guerre ? En tout cas, celle-ci ne sera pas une surprise. Julia et Joseph sont nés dans une France encore traumatisée par la perte de l'Alsace et de la Lorraine, en 1870. Autour d'eux, les hommes n'ont que mépris pour "les Boches", un mot qu'on crache plutôt qu'on ne le prononce.

Joseph est trop jeune pour avoir servi dans les "bataillons scolaires", supprimés en 1892. Mais il a sans doute chanté la chanson de Marmontel, qui se trouve dans le manuel de tous les instituteurs :

Nous sommes les petits enfants
Qui voulons servir la patrie,
Nous lui donnerons dans dix ans
Une jeune armée aguerrie.

Nous sommes les petits soldats
Du bataillon de l'Espérance,
Nous exerçons nos petits bras
A venger l'honneur de la France.

Les sous-officiers du 66ème Régiment d'Infanterie, à Tours, en 1909.

J'aime à croire que le sergent Joseph, incorporé en 1908, est ce jeune homme au troisième rang.

Joseph et Julia s'aiment-ils ? Quand Julia saura-t-elle qu'elle est enceinte ? Joseph aura-t-il le temps de s'imaginer en chef de famille ?

Le 3 août 1914, quatre jours avant le dix-neuvième anniversaire de Julia, l'Allemagne déclare la guerre à la France. Le 66ème R.I. part vers l'est, prendre enfin la revanche de la Patrie sur les Boches. Peut-être Joseph est-il impatient d'en découdre. Peut-être pense-t-il qu'il va en finir vite et rentrer bientôt près de sa jeune épouse, son devoir accompli. Peut-être a-t-il accroché une fleur au bout de son fusil en montant dans le train qui l'emporte vers son bataillon.

L'été passe. Joseph n'est pas là pour voir le ventre de Julia finir de s'arrondir. Il est dans la Marne, où l'armée française, après de nombreux échecs, parvient à contenir et même à faire reculer l'armée allemande. En octobre, participe-t-il à la bataille des Flandres, ou bien a-t-il obtenu une permission pour serrer dans ses bras son premier fils qui vient de naître ? Peine perdue, si c'est le cas. Le petit Marcel meurt le 19 octobre, deux jours après sa naissance.

Le 66ème R.I. est dans le Nord de la France, puis en Belgique. Joseph est aux premières loges pour constater l'enlisement du conflit. On croupit dans des tranchées boueuses en attendant les assauts. Sous le feu de l'artillerie ennemie, dans la hantise des obus et du gaz moutarde, parmi les morts qui jonchent les champs de bataille, quand Joseph a-t-il le temps de penser à Julia ? Est-ce qu'il lui écrit ? Est-ce qu'il songe à l'insouciance révolue de ses dix ans, au "bataillon de l'espérance" qui allait "venger l'honneur de la France" ?

Joseph meurt le 12 octobre 1916, à Morval. "Tué à l'ennemi", précise l'acte de décès à la rubrique "genre de mort". Abattu, peut-être déchiqueté, dans un paysage qui n'a plus rien de terrestre.

Une tranchée allemande, dans la Somme, en septembre 1916 (source)

Au moins, il n'aura pas connu les heures les plus noires de son régiment : le 19 mai 1917, ses camarades du troisième bataillon refuseront de monter en ligne. Le général Duchêne fera rassembler les hommes. On leur lira son ordre, on en désignera plusieurs au hasard, et on les fusillera sur-le-champ.

Peu avant la mort de Joseph, Julia aura donné naissance à une fillette en avril 1916. Simone est-elle le souvenir d'une trop brève permission de son père ?

En 1919, Julia se marie une deuxième fois.

Il s'appelle Léon, il est maréchal-ferrand. Il a vingt-huit ans et lui donnera six enfants : Germaine, Léone (morte à 14 mois), Andrée, Marcelle, Léon (mort à 17 mois), et enfin Suzanne.

Suzanne naît trois semaines après la mort de son frère Léon. Trois mois avant celle de son père, emporté par la tuberculose à la fin du mois de juin 1927. Puis elle mourra à son tour, deux jours après son premier anniversaire.

Julia est encore veuve. Elle a perdu deux maris et quatre enfants. Mais "elle en veut", comme dira sa fille Andrée quatre-vingts ans plus tard. Parce qu'une femme seule ne pourrait vivre sous le même toit qu'un homme sans déclencher le scandale, elle épouse le commis de son mari en 1929. Ainsi, elle peut conserver la forge tout en s'occupant du tabac-débit de boissons qu'elle a ouvert au village. Eugène, le commis, a vingt-quatre ans. Dix de moins qu'elle. Le voilà maréchal et chargé de famille, avec quatre enfants survivants. Le cinquième est déjà en route : Henri naît en août 1929, puis Basile en octobre 1930, Jean-Eugène en juin 1932, et Yvette, en juillet 1934.

Henri mourra à deux ans. Basile tombera de sa table à langer et en gardera de profondes séquelles jusqu'à son décès, à 36 ans. Jean-Eugène vivra jusqu'à l'âge de 10 mois. Seule Yvette connaîtra le XXIème siècle.

En 1935, la tuberculose revient. A 30 ans, Eugène meurt à son tour. Julia est veuve pour la troisième fois. Elle l'ignore, mais il lui reste encore 42 ans à vivre, jusqu'en 1977, sans ses trois hommes et ses six enfants disparus.

D'elle, sa famille gardera le souvenir d'une femme imposante, pas facile, toujours vêtue de noir. Elle a ses raisons.

Julia, dans les années 1940.

Sur les photos, Julia regarde ailleurs. Comme elle regardait ailleurs, en ce jour de janvier 1914, avec ces yeux dans le vague et cette moue bizarre, quand son homme souriait franchement à l'objectif.

Pressentait-elle, jolie jeune fille de 18 ans, que sa vie serait un cimetière ?


Julia est l'arrière-arrière-grand-mère maternelle de mes enfants, l'arrière-grand-mère de Mme LeChieur. Nous avons trouvé la photo de son mariage avec Joseph la semaine dernière. Nous ne connaissions que la date de décès de Joseph. C'est le site Mémoire des Hommes qui nous a fourni son acte de décès, et chtimiste.com le parcours et les photos de son régiment.

Désormais, le 19 octobre, anniversaire de mes enfants, j'aurai aussi une pensée pour Julia et son petit Marcel.

jeudi 28 juin 2007

Elitaire pour tous

Voici les trois dernières minutes de la dernière "bande à Bonnaud" sur France-Inter, hier soir. Moment émouvant, surtout quand Pauchon fait le clown pour retenir les larmes du chef de bande.

"Nous avons refusé d'obtempérer à la médiocrité ambiante, ça ne fait pas de nous des héros, mais à un moment il faut en payer le prix". La phrase s'applique aussi à nous, auditeurs de France-Inter. L'intelligence, la curiosité et l'impertinence sont bel et bien chassées de l'antenne, le processus continue. Cela avait commencé par la reprise en main de la tranche matinale, l'installation de chroniqueurs et d'éditorialistes bon teint (Bernard Guetta, Jean-Marc Sylvestre et consorts), puis, beaucoup plus récemment, la suppression du Pop-Club ou la mise au rancart de Frédéric Lodéon à une tranche horaire en forme de cul-de-sac (parce que, quand même, de la musique classique à une heure d'écoute, vous n'y pensez pas). Mermet avait été menacé et déplacé lui aussi, mais Mermet est tellement caricatural qu'il en devient inoffensif.

"La Bande à Bonnaud" disparaît en emportant la dernière raison que j'avais d'écouter France-Inter en semaine. Moment difficile pour moi, parce que ça fait 30 ans que cette radio faisait partie de mon univers quotidien, et que je l'ai vue peu à peu perdre tout ce qui faisait son charme.

Il y a dix ans, je l'écoutais plus de 8 heures par jour, de la salle de bains à la voiture, de la voiture au bureau, et du bureau à la cuisine et au salon. Je n'avais pas de télévision, mais des postes de radio dans toutes les pièces de l'appartement, y compris les toilettes. Cette année, ma "consommation" était descendue à son niveau le plus bas, une seule heure et demie de plaisir vespéral. Le traitement de l'info par le 6-9 me scandalise, l'émission d'Isabelle Giordano et Yves Decaens m'indiffère, celle de Colombe Schneck m'agace, le "Fou du Roi" m'énerve à vouloir courir derrière Europe 1 et RTL, Mermet me fatigue à donner de plus en plus la parole à ses auditeurs et de moins en moins à ses beaux reportages, "Le Téléphone sonne" me fait hurler, bref, y avait plus que "La Bande à Bonnaud". Et demain, il n'y aura plus rien.

Ce qui est tragique quand on a, comme moi, été auditeur de France-Inter pendant si longtemps, c'est qu'on ne peut pas zapper. Les fans de RTL ou d'Europe 1 peuvent aller de l'une à l'autre sans être perdus. Nous, on est coincés. Certains se rabattent sur France-Culture, mais l'esthétique stalinienne de la mise en onde et la somnolence des animateurs sont pour moi rédhibitoires. Quand on a été élevé au biberon de Claude Villers et de l'Oreille en Coin, on a du mal à passer à Radio-Prozac. Me voilà donc condamné au silence.

Aujourd'hui, les syndicats CGT et Sud de Radio-France ont appelé à la grève pour protester contre cette reprise en main politique et le nivellement par le bas décidé par la direction. Un immense merci à eux, ainsi qu'à tous les salariés de Radio-France qui se battent pour garder ce qui faisait l'âme de leur maison.

Nous aussi, les auditeurs, on sera en grève à la rentrée prochaine. Mais ce sera trop tard. La bêtise et l'ignorance finissent toujours par gagner.

Post-scriptum : ceux que ça intéresse peuvent signer la pétition. Je propose aussi d'appeler le service de relations avec les auditeurs en composant le 3230 (touche étoile, puis 1, puis 1, puis 3 et enfin 1) pour exprimer notre soutien aux grévistes. C'est également possible par mail, en remplissant le formulaire ici : http://www.radiofrance.fr/franceinter/radio/ecr/. Enfin, on peut toujours déposer un message sur le répondeur de Mermet, au 01 56 40 37 37.

Edit : je viens de réaliser que l'extrait sonore ne fonctionnait que pour ceux qui ont les clés de mon bloug privé... désolé, c'est réparé !

jeudi 7 juin 2007

Bip...bip...bip...

Tiens, le monitoring de ce bloug, qu'on croyait définitivement plat, s'agite faiblement... En fait, c'est juste pour signaler aux ahuris qui auraient encore un abonnement RSS sur leur agrégateur qu'une nouvelle excroissance vient de voir le jour, ici.

Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip.... (silence).

Ayé, cette fois ce bloug-ci est bien mort.

samedi 30 décembre 2006

Autocritique

Je suis bête. Je suis laid. J'ai le teint jaune, le cheveu mou et l'oeil plus morne qu'une extase centriste. J'exhale une haleine fétide et mon coeur sec n'abrite que la veulerie de l'huissier de justice et la méchanceté hargneuse du député sarkozyste. Je suis capable de proférer autant de sottises que n'importe quel baron de la blogosphère et je n'aime pas les gens.

Et, pire que tout ce qui précède, je suis chiant.

La preuve, chaque année entre Noël et le jour de l'an, je tombe malade.

L'an dernier, le 30 décembre, j'ai vomi tripes et boyaux chez des amis qui ont dû me garder au chaud et me tenir la tête pendant deux jours.

L'année d'avant, j'ai passé le réveillon du 24 décembre à dégueuler dans mon lit.

En 2003, c'était chez ma belle-mère.

Je ne sais plus où j'ai régurgité en 2002, mais une chose est sûre : je l'ai fait. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours eu des débordements gastriques incontrôlés entre le 24 et le 31 décembre. Même pas à cause des excès : je hais les huîtres, je fuis la dinde, je chipote le foie gras et je me méfie des chocolats. Mais, même plus ascète qu'un moine bouddhiste en pleine disette, je débagoule, je rends, je dégobille, je vais à Dégoberville, bref, je gerbe à qui-mieux-mieux.

Inutile de tenter quelques lignes d'explication médico-psycho-sociale, ami(e) lecteur(trice) empathique : je la connais, la raison. En décembre, je prends un an dans le compteur, c'est Noël, y a plein de fantômes dans les recoins, alors je mets ma tête entre mes mains, je fais ma pétasse, je ferme mon bloug et je tombe malade.

*

Adoncques, j'avais rendez-vous le 28 avec ces trois individus :

pas contents

(fig. 1)

...mais j'ai préféré faire caca partout plutôt que de faire honneur à cette jolie toile cirée et à ces sourires enjôleurs (voir fig. 1) qui eussent illuminé ma soirée.

D'où cette réouverture exceptionnelle du bloug, pour cause de nécessaire autocritique : oui, je suis un ennemi du Peuple. Oui, j'ai cédé aux sirènes des fidèles gastros. Oui, je mérite d'être châtié en place publique pour ce lâche abandon de poste.

Rassurez-vous, il ne s'agit pas encore de remettre les archives en ligne ni de commettre de nouveaux billets, juste de répondre à de viles attaques. Et de poser une question qui me taraude : pourquoi ces malades posent-ils derrière onze (11 !) exemplaires du Bloug !, alors qu'ils ne sont que trois ?

*

Bon, on a dit le 2 à midi, alors ? J'y serai.

*

Edit. Dans ma hâte, j'ai oublié de signaler le lancement d'une chaînalakon tout ce qu'il y a de formidable, par l'excellent Droop... (hin hin hin... Si le Bloug était encore en vente, je serais un génie du marketing...)

samedi 16 décembre 2006

Les gars du marketing 3 : camembert !

Billet sauvé par Clémence


Un métier : le marketing

Une mission : repousser chaque jour les limites de la connerie.

(Après avoir vendu des brosses à dents, du saucisson et des produits laitiers, les gars du marketing s'attaquent au camembert et au destin de la France.)

Ce jour-là, chez les gars du marketing, le bureau frisait la surchauffe. D'un côté, il fallait s'occuper de la campagne électorale d'un candidat de droite très hargneux, qui voulait devenir tyran de la république pour se venger d'avoir un petit zizi. De l'autre, on devait également assurer l'avenir d'une dame, de droite elle aussi, tout aussi hargneuse, mais d'un machiavélisme nettement plus subtil puisqu'elle comptait se faire élire par les gens de gauche.

Histoire d'en finir au plus vite avec l'affreuse migraine qui menaçait tout le monde, Bernard avait alors suggéré qu'on ne se casse pas la tête, et qu'on propose le même programme aux deux clients. Avec un peu de chance, personne n'y verrait que du feu, et l'on pourrait enfin songer à passer à l'apéro. Du coup, Jean-Marc avait voulu se sentir "plus près du peuple", et l'on avait décidé de se rendre "sur le terrain" pour évaluer les attentes des Français en matière de politique.

Solidement accoudés au comptoir de chez Dédé, nos valeureux gars du marketing se proposaient de recueillir la pensée fulgurante du maître des lieux, un représentant du corps électoral qui faisait honneur à la France : une couperose patriotique dessinait en effet la trajectoire de la Loire sur sa joue gauche, tandis que les méandres de la Seine apparaissaient sous son oeil droit.

On était donc en train de dresser les grandes lignes des stratégies présidentielles (rétablir les châtiments corporels pour les jeunes à casquettes, réduire les dépenses publiques en génocidant les fonctionnaires, proposer une exonération de charges pour aider le petit commerce des limonadiers du XVe arrondissement, baisser la TVA sur le muscadet et les cacahuètes d'importation), lorsque le stagiaire fit irruption dans le café :

— Les gars, y a urgence ! Faut qu'on s'occupe de la boîte à camembert qu'on nous a commandée le mois dernier, sinon le client nous retire le marché.
— Dis-donc, petit con, tu vois pas qu'on bosse pour la France ?, éructa Bernard en vidant son verre.
— Ben oui, mais le camembert aussi, c'est la France...
— T'as qu'à te démerder !, conclut Jean-Marc, excédé. Dédé, refais-moi les niveaux, ce jeune malappris m'a donné soif...
— Bon, je m'en charge, alors..., soupira le stagiaire.
— Voilà. Pis tu laisses travailler les adultes. Il veut quoi, déjà, le client ?
— Un texte d'évocation pour coller au dos du fromedu...
— Hé bin tu lui fais ça vite fait, hein ? N'hésite pas à en faire des kilos sur la tradition, le terroir, tout ça... Les cons, ça les rassure toujours, quand on leur parle de la France éternelle.

Et l'étudiant en marketing s'était retiré dans son bureau pour réfléchir longuement, tandis que ses maîtres de stage s'occupaient du pays en s'autorisant une petite rincette. "Fais dans le terroir", ils en avaient de bonnes, les deux autres... Il retint sa respiration en essayant de se rappeler les cours de géographie de Monsieur Lenormand, son professeur de sixième.

Trois jours plus tard, le fromage s'ornait enfin de l'étiquette tant attendue :

Bernard, Jean-Marc et Dédé (qu'on venait de nommer "consultant en marketing électoral") applaudirent chaleureusement le jeune auteur de ce texte décisif, et l'on déboucha une bouteille de gros-plant pour mieux réfléchir à la politique migratoire de leurs candidats.

Alors, tout content, notre stagiaire décida d'envoyer une lettre à son vieux maître : "cher professeur, c'est grâce à vous si j'élabore aujourd'hui la fabrication de mon premier succès professionnel dont au sujet d'icelui que je vous envoie copie de mon étiquette. En effet, c'est vous, monsieur Lenormand, qui m'apprit tout ce que je sais sur la Normandie, ses pâtes onctueuses et son climat idéal pour la conservation du camembert. Aussi, je voulais vous dire merci, du fond de mon coeur. Bien à vous, votre ancien élève de sixième B, Jean-Françoise".

La réponse ne se fit pas attendre : "Cher Jean-Françoise, comme je le vois, vous n'avez guère progressé en rédaction depuis le collège. Vous vous obstinez toujours à utiliser des formules ronflantes qui ne veulent rien dire, et à infliger de méchantes contorsions à cette pauvre syntaxe qui ne vous a rien fait. L'étiquette que vous m'envoyez est conforme à vos lacunes : apprenez-donc, jeune imbécile, que Guillaume Le Conquérant est né 750 ans trop tôt pour avoir connu un fromage inventé en 1791. Quant à l'ingénieur (et non "caviste") Ridel, ce devait être un monstre de patience, pour réussir à assembler une boîte à fromage en recollant un à un des "copeaux" de peuplier, comme vous avez l'audace de le prétendre. Si vous le désirez, la proposition de redoublement de la sixième que j'avais faite à vos parents tient toujours. Cordialement, M. Lenormand".

Ce jour-là, le stagiaire arriva chez Dédé, sa lettre à la main, les yeux rougis par l'affront. Et c'est pour venger ses larmes que Jean-Marc, Bernard et le consultant Dédé modifièrent les programmes des présidentiables. Depuis, le candidat au petit zizi milite à mots couverts pour la privatisation de l'Education Nationale, tandis que sa consoeur et néanmoins adversaire exige le doublement du temps de travail des enseignants. Non mais.

mercredi 13 décembre 2006

Impudeurs 5 - 2001 : 30 ans et un cataclysme

Décembre 2001. Je vais avoir 30 ans.

En septembre, l'Occident a été ébranlé par l'effondrement de deux tours. Mais, voyez comme l'être humain est vil face à l'Histoire, la seule chose que je retienne vraiment de cette année-là, c'est ça.

Impudeurs 4 - 2002 : 31 ans et un bloug

Décembre 2002. Je vais avoir 31 ans.

Bon, ben voilà. On y est. On a encore déménagé[1]. Pourtant, la petite maison sympa était fin prête pour recevoir notre premier enfant : on remplaçait mon bureau par une chambre pour elle/lui, et ça collait. Mais la cigogne s'est gourée, l'an dernier. Y avait une grande promo sur les marmots, elle a livré deux colis pour le prix d'un, et du coup on est devenus franchement à l'étroit. Alors on a dit au revoir à Fatiha, Jean-Pierre, Claire, Louis et les autres, et on a emménagé dans cette grande baraque pleine de courants d'air.

Et là, cet hiver, ils nous manquent, les voisins. Plus personne pour débarquer à l'improviste à l'heure du dîner avec un plat fumant, "tiens, j'ai fait du couscous, vous n'avez pas encore mangé, au moins ?". Ou "allez, goûtez-moi cette pizza, vous allez voir, elles sont géniales..." Plus de caissettes de champignons fraîchement ramassés devant la porte, plus de grappes du merveilleux raisin de Louis sur la table... Et surtout plus la possibilité de se regrouper, pour sentir un peu de chaleur les soirs de froid, 21 avril ou 31 décembre... Notre nouveau plus proche[2] voisin est un jeune retraité de la gendarmerie. Je n'ai rien contre les gendarmes, notez, mais celui-là est plutôt... comment dire... brut de décoffrage. Lui, le 21 avril, il ne s'est pas regroupé avec des amis pour se remonter le moral, il a plutôt débouché une bouteille de champ'...

Adieux voisins lumineux, adieux flambées dans la cheminée, adieu le chat aussi. A peine arrivé sur son nouveau territoire, il a été empoisonné par un courageux (mais hélas, anonyme) ami des bêtes. Il a fini ses jours sur la table du vétérinaire, en posant sa tête sur ma main... Quand je l'avais adopté, en 1995, nous vivions lui et moi dans un gourbi de 8 mètres carrés, aux murs rongés par l'humidité. Je lui avais promis un avenir à la campagne, avec un jardin et une cheminée. Au moins, j'ai tenu ma parole.

On l'aimait bien, ce con. Pour ne pas le remplacer trop vite, mais parce qu'on voulait quand même des poils sur le tapis, on est allé chercher un vieux chien qui pue à la SPA. Il est encore plus con, mais, question débordements de tendresse animale avec risques d'asphyxie, on est servis.

Le soir, pendant que tout le monde dort, j'achève la lecture de "HTML 4 pour les Nuls". Et, du coup, je mets à profit mes nouvelles connaissances en créant un "site perso". Ah oui, en cette époque reculée (4 ans, vous vous rendez compte ?), c'est encore la grande vague des "sites perso". C'est à peine si un nouveau mot, "weblog", vient de faire irruption dans la presse quotidienne. Mon site à moi, il est tout plein de frames et de couleurs sombres. Même que ça fait hurler mon copain Xave : "les frames, c'est caca, fais donc plutôt un joli thème en CSS, comme moi..."

Pour le contenu, pas compliqué : je copie à mort sur mon voisin. Comme lui, je mets des vieux trucs (d'où le nom de mon site, "Le Grenier de Nonal"), et surtout je fais des "éditos" plus ou moins réguliers (lui, il appelle ça des "ditals"). Mais il n'y a évidemment aucun moyen de commenter. D'ailleurs, qui le ferait ? Personne ne le visite, mon site, à part Xave, Bob Woodward et mon chien qui pue. M'en fous, j'y prends goût. Après un premier coup de sang et une première pause, je passerai à Spip, quelques mois plus tard. Cette fois, on peut laisser une trace de son passage : il suffit de cliquer sur "répondre à cet article"... Le premier commentaire arrive des mois plus tard. Et encore, je crois bien qu'il est signé Xave !

Décidément, les blogs et moi, ça fait deux.

Notes

[1] Comme en 1995, 1996, 1997, 1999, 2003, 2004 et 2006...

[2] au sens strictement géographique.

lundi 11 décembre 2006

Impudeurs 3 - 2003 : 32 ans et un peu d'eau sucrée

Décembre 2003. Je vais avoir 32 ans.

Echec et mat : maintenant c'est sûr, le cinquième album du groupe dont je m'occupe est un flop. "C'est injuste, c'est beaucup trop injuste", comme disait le caneton Calimero. On continue à vendre des palettes entières du premier, un vague truc bâclé en quatre jours, mais celui-là ne décolle pas. Pourtant, on l'avait travaillé, ce disque ! Les musiciens avaient proposé quelques jolis morceaux, les arrangeurs et ingénieurs du son ne s'étaient pas endormis sur leur console, et nous, les managers, on s'était battus comme des beaux diables pour imposer les titres qui nous paraissaient les meilleurs. Sans rire, pour la première fois, je suis presque fier de l'ensemble. A deux exceptions près : d'abord, le dernier titre de la tracklist, une bouse infâme qu'on a acceptée pour apaiser un peu les tensions avec l'emmerdeur de service, un gros ego qui va bientôt quitter le groupe. Et surtout le tout premier, dont j'ai commis le texte pour sauver les meubles. J'aurais mieux fait de m'abstenir.

En mars, on a fêté la sortie du CD dans une jolie salle de concerts parisienne. Ce n'est pas la première fois, loin de là, mais ça fait toujours plaisir. Surtout, j'ai un vieux compte à régler avec Paris : le jour où, enfin, nous avions produit un vrai concert du groupe à l'Olympia, j'avais passé toute la soirée à compter et recompter des budgets dans un bureau. Quelle frustration...

Alors, en ce printemps 2003, je suis bien décidé à rester aux premières loges et à savourer un peu le moment. On est tout juste en train d'accueillir les invités VIP, Tarbabrun et moi, quand mon portable sonne : mon fils, que j'avais quitté la veille avec une petite gastro, vient d'être admis aux urgences pédiatriques, complètement déshydraté.

Filer dans la nuit, se laisser hypnotiser par les lumières qui défilent sur l'autoroute, surtout ne penser à rien, débarquer dans la chambre dans un état second. Et trouver son bébé plus gris et plus inerte qu'un vieux chiffon. "J'ai essayé de lui mettre une perf, mais je n'y arrive pas", se plaint l'interne de garde. "Toutes ses veines éclatent quand on le pique". ET ALORS, TU COMPTES FAIRE QUOI, MAINTENANT ? "On va peut-être appeler l'anesthésiste pour ouvrir une voie centrale... Ce n'est pas encore décidé. Je vous tiens au courant". Ouais, magne-toi. Appelle l'anesthésiste, le chirurgien, le préfet ou le premier ministre si tu veux, mais sauve mon gosse. S'il te plaît.

Attendre. Attendre au milieu des petits malades qui geignent et des parents qui stressent. L'autre visage de la maternité : le jour de sa naissance, tout était rayonnant, agréable, serein. Cette nuit, dans ce pavillon aux murs qui s'écaillent, il ne suinte que fatigue et amertume. Chaque chambre contient trois petits lits, trois enfants malades... Mais il n'y a de place que pour deux lits de camp à l'usage des parents. Et encore, il faut se battre comme un chien pour en obtenir un : tout est complet. Encore une urgence ou deux, et on devra soigner les mômes dans le couloir. "Ah ben oui, c'est vendredi...", soupire l'aide-soignante. Ah bon ? Les enfants sont plus souvent malades le vendredi ? "Non, mais ce soir-là, certaines mères veulent aller danser. Alors elles nous amènent leur bébé en prétendant qu'il est violemment tombé sur la tête, pour qu'on le garde en observation. Et comme ça, elles ont toute la nuit devant elles. On n'est pas dupes, mais on ne peut rien faire..."

Attendre. Attendre cet enfoiré d'anesthésiste qui ne vient pas. Elle l'a bipé, au moins, l'autre molle ? "Ah non, on n'a pas encore pris la décision". Je décèle un filet de crainte dans sa voix. C'est pas un facile, l'anesthésiste de garde, hein ? Pas le genre à se laisser réveiller pour une erreur de diagnostic, sûrement ? ET TU VAS LAISSER MON MÔME MOURIR PARCE QUE TU AS PEUR DU CHEF, CONNASSE ? Sur son lit minuscule, mon fils ouvre et referme sa bouche très lentement, en silence, pour happer les filets d'air qui le maintiennent en vie. On dirait un poisson hors de l'eau.

L'anesthésiste ne viendra pas. Je devrai attendre le matin, et l'arrivée d'une autre interne au pas plus décidé. "Comment ça, vous n'arrivez pas à le piquer ? Mais si, regardez !". Et hop, d'un coup d'un seul, elle plante le truc sur le dos de la petite main. Merci, madame, du fond du coeur, merci... On branche la perf. On règle le débit. Mon gosse est sauvé. Tout ça pour ça... Tout ça pour ça ? J'ai très envie d'étrangler la conne de la nuit, qui regarde le sauvetage sans mot dire.

Après quatre ou cinq jours de promiscuité hospitalière, on rentre à la maison avec le rescapé. J'en profite pour appeler ma grand-mère, à qui personne n'avait rien dit pour ne pas affoler ses 83 ans qui tremblotent. "Une perfusion d'eau sucrée ? C'est tout ? C'est avec ça qu'ils l'ont sauvé ?..." Le silence s'installe à l'autre bout du téléphone. "Qu'est-ce que j'aurais aimé avoir ça, à l'époque..." Et subitement, je prends toute la mesure de mes angoisses des derniers jours : dysenterie, déshydratation, mort. Le destin des deux frères de ma mère, quand ils avaient à peu près l'âge de mon petit. Et ma grand-mère, impuissante, parce qu'elle ne savait pas qu'il suffisait d'un peu d'eau sucrée... C'est à croire que les histoires de famille s'impriment dans les gènes.

Quelques mois plus tard, je lis dans Libé qu'un hôpital français a laissé se déshydrater un gosse pas plus vieux que le mien, après une bête gastro-entérite. Celui-là n'a pas eu la chance de survivre jusqu'au matin pour voir arriver l'interne décidée, celle qui sait où piquer pour que ça passe. Voilà à quoi ça tient, une vie.

dimanche 10 décembre 2006

Impudeurs 2 - 2004 : 33 ans et Jojo

Décembre 2004. Je vais avoir 33 ans.

Ayé, j'ai craqué. En mai, j'ai annoncé à mon copain (et associé) Tarbabrun que je voulais tout plaquer. Marre des musiciens à gros ego, marre de passer mes journées à remplir des feuillets ASSEDIC, marre du comptable et des recommandés de l'URSSAF, marre des responsabilités. Je ne veux plus jouer au gérant de SARL, ni à l'entrepreneur de spectacles. Je veux retourner dans la presse écrite, le seul domaine où j'aie jamais eu quelque compétence. Tarbabrun m'a demandé de rester quelques mois, le temps qu'il s'organise pour reprendre mes fonctions. Mais, en novembre, je suis enfin parti. Et j'essaie désespérément de me trouver convaincant en pigiste.

Histoire de bien tourner la page, Mme Lechieur et moi avons profité de ma nouvelle "situation" (gérant, démissionnaire : deux bonnes raisons de ne pas coûter un centime à l'assurance-chômage) pour emménager dans ce petit port du bout du monde. Je ne l'ai pas encore baptisé "Trouducul-sur-Mer", ça viendra plus tard, quand j'aurai compris que l'obscurantisme, l'enfermement et l'acoolisme y sont endémiques. Pour l'instant, je suis ravi par ce paysage aux reflets d'Europe du Nord. Et je ne me lasse pas d'arpenter le canal, le marais, la grève toute proche.

Chaque matin, je croise un très vieux marin aux yeux délavés et au dos voûté, Jojo. Parfois, je le revois le soir, au café. Il boit un demi, les pupilles dans le vague, et le petit garçon blond assis en face de lui sirote une menthe à l'eau sans dire un mot. Image troublante. Je ne peux pas m'empêcher d'en parler à Mme LeChieur :

— Dis, j'ai croisé un vieux marin sur le port... On dirait...
— ...le sosie parfait de ton grand-père, elle complète. Je l'ai vu aussi.

Edouard, mon grand-père, mort en 1994. Un vieux misanthrope qui haïssait la terre entière, laquelle le lui rendait bien. A deux exceptions près : mon frère et moi. Les seules personnes qu'il ait jamais aimées, sans doute. Les seules autorisées à l'accompagner au café, pour son rituel du matin. Les seules envers qui il n'a jamais manifesté sa radinerie proverbiale. Sans qu'on soit concurrents : mon frère a huit ans de plus que moi ; avec cette différence d'âge, lui et moi, on n'a pas empiété longtemps sur le territoire affectif de l'autre. Je n'étais pas né quand mon grand-père l'a abonné à Pif-Gadget ; il était pensionnaire au lycée quand mon tour est venu.

Edouard, donc. Tyran domestique, à ce qu'il paraît. Toute la famille se souvient, avec un frisson dans la voix, des empoignades homériques qui nous opposaient parfois, lui et moi. Il criait, je hurlais. On surenchérissait, mais j'avais toujours le dernier mot. J'avais 6 ou 7 ans. Les adultes, autour de nous, n'auraient jamais osé s'opposer frontalement au vieux.

Edouard, mort à 90 ans, et qu'on a tous enterré à la va-vite. Ce jour-là, j'avais même pris un air parfaitement dégagé au cimetière.

Il suffit d'un Jojo pour que ça me revienne en pleine face. "Dis, Mamie, tu as encore les boîtes de tabac Capstan qu'on avait offertes à Edouard, juste avant sa mort ? J'aimerais bien en récupérer une". Elle ouvre le vieux secrétaire, attrape la boîte en métal bleu. J'ouvre. 10 ans après, le tabac d'Edouard est comme neuf : humide, arômatique, intact. Il n'y manque qu'une pincée, celle de sa dernière pipe. Je hume le truc, et je prends ma madeleine à plein nez.

Finalement, bien plus tard, c'est une question de mon fils et un jeu littéraire sur internet qui m'auront permis de "faire mon deuil", comme disent les gens inspirés. Avec douze ans de retard, et par le truchement de la fiction. On fait ce qu'on peut, hein...

samedi 9 décembre 2006

Impudeurs 1 - 2005 : 34 ans et les Restos

Décembre 2005[1]. Je vais avoir 34 ans. Pour la deuxième année consécutive, j'entame une saison de bénévole aux Restos du Coeur de mon bled.

Pourtant, j'ai les mêmes énervements que Petaramesh sur le sujet[2]. Bénévole, mais pas dupe : oui, c'est un véritable scandale que l'Etat abandonne ainsi la solidarité aux associations. Oui, en faisant son petit chèque compensé en impôts par la "loi Coluche", on donne surtout bonne conscience aux gouvernants : nos dévoués ministres et nos soucieux députés n'ont nul besoin de penser aux malades, aux handicapés, aux affamés, puisqu'il y a de gentils caritatifs pour prendre la misère à bras le corps...

Mais les gens sont là, ils ont faim. On ne peut pas rester sans rien faire, si ?

Et puis rien n'est plus doux, cette année-là, que le sourire de ce jeune couple qui vient nous faire ses adieux. Il a retrouvé boulot et logement, après deux ans de tentation insistante d'en finir. Jamais bise ne fut plus suave que celle de cette dame de cinquante ans qui sort enfin du trou, et qui me raconte sa "première fois" : son sentiment d'avoir touché le fond, son désir de mourir. L'inscription aux Restos vécue comme un nouvel abandon de soi-même. L'humiliation dans la file d'attente, devant nos comptoirs à bouffe, et l'amertume en guise de dessert. Finalement, elle a retrouvé un travail dans une maison de retraite. "Aujourd'hui, je suis allée à l'église. J'ai mis un cierge à la mémoire de Coluche, et un autre pour vous, vous êtes tellement gentil". Pour une fois, une seule dans ma vie, je suis ému à la pensée qu'un cierge se consume à mon attention.

En même temps, évidemment, cette émotion-là m'énerve : pas besoin de fouiller très loin pour comprendre qu'on n'est pas bénévole pour les autres ; on ne l'est que pour soi. On le sait bien, au fond, mais on a du mal à résister à la tentation de se dire qu'on sert à quelque chose. Pire, il faut lutter très fort contre sa propre imbécillité, pour s'empêcher de penser que ces gens-là, le jeune couple, la dame de cinquante ans et les autres, ont survécu grâce à nous. C'est entèrement faux, bien sûr : ils ont tenu le coup seuls, avec leur courage, leur ténacité, leur envie de vivre. On ne donne pas de son temps, on n'aime pas son prochain. C'est juste qu'on occupe son désoeuvrement comme on peut, en essayant de continuer à se regarder dans la glace.

Contrairement à ce que pense la dame, je ne suis pas "gentil". Je ne donne pas dans l'angélisme dégoulinant de sucrerie. Avec Cécile, ma partenaire des surgelés, une sexagénaire toute ronde qui illumine sa pétillante retraite dans les dancings des environs, on se fend sacrément la poire. On réussit même souvent à faire rire les "bénéficiaires".

Reste l'effet miroir. En 1986, quand les "Enfoirés" chantaient l'hymne des Restos du Coeur, Yves Montand énoncait sans rougir : "demains, nos noms peut-être grossiront-ils la liste". De sa part, c'était risible. De la mienne, ça devient beaucoup plus crédible.

Notes

[1] Oui, je repique sans vergogne la formule inventée par Kozlika. Sans vergogne mais avec son accord, quand même.

[2] à propos, je suis vert : Laurent a posté mot pour mot le billet que je m'apprêtais à écrire.

mardi 5 décembre 2006

Ergo sum

Billet sauvé par Krazy Kitty


Ce matin, 20 minutes consacre une double page à "l'explosion des blogs", sous ce titre alléchant : "les promesses d'Internet enfin tenues". Bin tiens. C'est sûr, Internet a enfin tenu toutes ses promesses : il y a dix ans, on pouvait craindre que ça devienne un repaire d'individus louches, enivrés par les effrayantes perspectives de liberté, de gratuité et de culture partagée que pouvait représenter le réseau mondial. Mais bon, on se rassure : en 2006, plus d'inquiétude. Les libéraux ont chassé les libertaires, le fric et la pub ont repris leur place centrale, et tout va beaucoup mieux dans le meilleur des mondes. La preuve, les blogs ne servent plus qu'à vendre des téléphones Samsung et à alimenter les papiers sans intérêt de journalistes las.

Dans la version imprimée de ce "dossier", le papier de tête, l'encadré principal et le deuxième encadré (soit pas moins de trois articles sur les quatre de la page de gauche) font tous leur chute sur le même "phénomène" : Loïc Le Meur, "considéré comme le plus important blogueur français", nous dit-on à trois reprises pour qu'on se le rentre bien profond dans le cortex.

Certes, le journal ne nous dit pas bien qui s'autorise à le considérer comme tel, mais bon. L'avantage de la voix passive, c'est qu'elle évite un obstacle de taille : à la voix active, l'auteur aurait dû écrire "Loïc Le Meur, que les journalistes qui se copient les uns les autres ont tendance à considérer comme le blogueur le plus important parce que ça leur évite de faire preuve d'un tout petit peu d'originalité, ...", et ça aurait fait désordre. De la même manière, la nature de l'importance du blogueur susdit n'est pas précisée. Est-ce qu'on parle de la fréquence de ses billets, du nombre de ses lecteurs ou de la haute portée de sa pensée politique et philosophique ?

Parce qu'en la matière, il en a, des choses à dire, le "blogueur considéré comme le plus important". Jugez plutôt : "si vous ne bloguez pas, vous n’existez pas. Je crois qu’aujourd’hui l’identité en ligne est plus importante que l’identité réelle".

Je passerai rapidement sur les problèmes psychologiques du Monsieur. "L'identité en ligne est plus importante que l'identité réelle", c'est la phrase la plus pathétique qu'on ait jamais lue à propos d'internet, mais au moins c'est rassurant : ça prouve, que, tout sarkozyste qu'il soit, notre chef de file autoproclamé d'une certaine blogosphère est avant tout une petite boule de névroses mal réglées, et donc un être humain.

Non, ce qui me frappe dans cette déclaration fracassante de Son Importance Blogophile, c'est la première phrase : "si vous ne bloguez pas, vous n'existez pas". Mazette. Voilà une déclaration qui n'a l'air de rien, mais qui révolutionne quand même toute l'histoire de la philosophie. Jusqu'à présent, on commentait Descartes et son fameux "Cogito ergo sum", "je pense donc je suis". Voilà qu'il faut compter avec le VRP de l'UMP, et cette admirable fulgurance qu'il nous reste à méditer, "blogueo ergo sum", "je blogue donc je suis".

La voilà enfin, la vraie révolution numérique : pendant des siècles, pour se distinguer de la moule ou du lépidoptère, l'homme devait penser. Une activité fastidieuse, pour le moins. Heureusement, Loïc Le Meur est arrivé. Rendons grâce à ce bienfaiteur, qui a enfin allégé l'humanité d'un fardeau trop lourd pour elle. Désormais, pour exister, il suffit de bloguer. C'est quand même vachement moins fatigant.

lundi 4 décembre 2006

Première classe

Si ce bloug se fait parfois l'écho de mes aventures en train (voir ici, ou , par exemple), je découvre avec horreur que ces anecdotes ferroviaires manquent singulièrement de panache. Car, il faut le reconnaître, je voyage plus souvent avec la plèbe qui se vautre en seconde classe, qu'avec les lecteurs du Figaro qui serrent les fesses en première.

Bon, ne croyez pas que je n'ai jamais humé les parfums capiteux des wagons de riches, hein. J'ai beau être fauché, j'ai eu une vie professionnelle qui m'a donné l'occasion de faire quelques voyages d'affaires, il y a des années. L'ennui, c'est qu'il ne s'y passe pas grand-chose, en première. Pas de mômes bruyants qui font caca dans leur culotte pour embêter leur mère, pas de djeunz qui se regardent pousser l'acné en braillant "c'est clair" tous les deux kilomètres, pas d'épicier velu qui postillonne dans son portable pour s'enquérir des résultats du match de troisième zone où un quelconque cousin Dédé jouait avant-centre. En première, on s'emmerde autant que chez les pauvres, mais beaucoup plus discrètement. On se cale sur son siège, on ouvre son notebook en étouffant un soupir, et l'on regarde défiler les vaches (vous avez peut-être eu l'occasion de le remarquer : 82% des voyageurs de première ont un ordinateur allumé devant eux. Et 100% de ceux-là n'y font absolument rien : ils ne tapotent pas sur le clavier, ils ne regardent pas "Prends-moi toute par tous les trous" en divX pour passer le temps, ils ne lisent pas le journal du jour en PDF... Généralement, ils ont ouvert un classeur Excel parce que ça fait plus sérieux, et on les voit qui digèrent, bouche bée, en cliquant distraitement d'une cellule à l'autre. L'ordinateur portable en première classe, c'est comme le cerveau chez les salariés de TF1 : si tu n'en as pas, tu passes pour un con, mais si tu t'en sers, tu te disqualifies immédiatement auprès de tes pairs).

Bref. L'autre jour, exténué par deux séries d'aller-retours à l'autre bout de la France en avion low-cost, harassé par des heures et des heures d'attente dans les couloirs d'Orly, et rendu hagard par quinze jours de grève régionale à la SNCF, j'ai décidé de m'offrir un peu de calme avant de rentrer à la maison, et j'ai pris un billet en première (aux frais de mon employeur du jour, faut quand même pas déconner).

Devant moi, Monsieur Gros-Ventre et Madame Cheveux-Bleus regagnaient eux aussi leur sweet home après une escapade parisienne, tout en devisant tranquillement.

Il s'agissait d'examiner la requête d'un de leur fils, et de déterminer si on allait céder à ce dernier le balai familial sur lequel il venait de jeter son dévolu. Attention, suivez bien, tout ce qui suit est rigoureusement authentique.

En préambule, Madame Cheveux-Bleus fit observer que le balai en question, rangé dans le placard idoine, ne servait plus depuis plusieurs années. Monsieur Gros-Ventre voulut savoir si on n'utilisait plus ce balai parce qu'il était surnuméraire, ou bien parce qu'il avait été remplacé par un outil plus performant, de type aspirateur par exemple. Madame Cheveux-Bleus répondit qu'elle n'en savait rien, mais qu'elle demanderait à la femme de ménage. Ce dont elle était absolument certaine, en revanche, c'est que la domestique ne faisait jamais usage dudit balai. C'est pourquoi elle estimait la requête filiale parfaitement légitime, et proposait qu'on y répondît favorablement. Monsieur Gros-Ventre n'était pas convaincu : ne ferait-on pas, un jour ou l'autre, appel à une nouvelle femme de ménage qui aurait besoin du balai ? Madame Cheveux-Bleus rétorqua qu'on avait d'autres balais, et qu'il n'était pas question pour l'instant de changer le personnel de maison. Les sourcils de Monsieur Gros-Ventre dessinèrent un accent circonflexe, en accentuant une ride verticale au-dessus de son nez. Cette histoire le rendait soucieux : d'un côté, il ne voulait pas priver sa progéniture d'un balai devenu inutile. De l'autre, il était permis de regretter que cet objet quitte la maison, si l'on devait constater ultérieurement qu'il pouvait encore rendre service. Après quelques minutes de silence, Monsieur Gros-Ventre choisit de laisser là sa réflexion, et de poser la question à la femme de ménage, qui trancherait.

Après quoi, il annonça à son épouse qu'il reporterait ses ablutions dominicales au surlendemain ; il regrettait, certes, la perspective de manquer à ses vieilles habitudes hygiéniques. Mais force était de le constater : il aurait besoin d'une bonne grasse matinée pour se reposer tout-à-fait de ce fatigant voyage.

Quelques jours plus tôt, dans le même train de nuit, à la même heure, je regardais des flics bloquer l'accès au train bondé pour empêcher les voyageurs retardés par la grève de s'y engouffrer de force.

Y a pas à dire, la première classe c'est quand même vachement plus cosy.