Résumé des épisodes précédents : notre (plus très) jeune et (pas si) sympathique héros a prétendu à l'agence de communication qui le fait travailler que le roman policier imaginé pour fêter les vingt ans de celle-ci (et qui doit être envoyé aux clients et fournisseurs en guise de carte de vœux) est prêt. C'est faux, mais c'était mentir ou perdre un marché important, donc il a préféré dire n'importe quoi. Le problème, c'est qu'il s'est aperçu peu après que l'imprimerie chargée de fabriquer ledit bouquin ferme mardi, pour ne rouvrir que le 5 janvier. Résultat des courses, les fichiers doivent être déposés lundi matin au plus tard. La couverture est déjà prête, plus question de tricher en changeant le nombre de pages prévu. Il lui reste donc deux jours pour écrire 120 pages, si possible dans un style enlevé et sans fautes de frappe. Y parviendra-t-il ?
5h15. J'allume l'ordi. Les chapitres que j'ai écrits hier matin sont déjà mis en page par les graphistes de l'agence. On en est à la page 20.
5h25. Ayé, je sais dans quelles circonstances les flics retrouvent l'arme du crime. Je suis bien content, parce que c'est le dernier point de l'intrigue sur lequel je coinçais.
6h45. Et hop ! Le chapitre 6 est dans la boîte. 5690 signes. Aucune idée de ce que ça va représenter en nombre de pages.
6h50. Plus de cigarettes. Je file sous la douche.
7h10. Je sors du bureau de tabac. Maintenant que j'ai des provisions, ça va chier.
7h20. Tiens, le boulanger du coin de la rue a fait des progrès. Ses croissants sont vachement bons. J'en mange deux et j'en laisse trois pour celle qui dort encore.
7h55. 4029 signes. Ajoutés à ceux de 6h45, ça fait plus de 9700 signes, soit six feuillets et demi. La vache ! J'ai vraiment une niaque d'enfer, aujourd'hui. Bon, en même temps, j'ai pas le choix : c'est ça, ou je suis carbonisé.
8h00. Et si je livebloguais ?
8h41. J'importe le texte dans la mise en page pour voir. On en est à la page 31. Je bénis le graphiste qui a insisté pour retailler l'empagement et faire des blancs tournants de classe internationale. Pause facturation avant d'aller à la poste.
9h49. Retour de la poste et de la banque. Comme il y avait une commande urgente dans le courrier, je prépare mon colis et j'y retourne. Pfff... si tout le monde se met à me balancer des bâtons dans les roues, aussi...
9h52. Putain, je rêve. Mon client de loin le plus mauvais payeur, qui a fini par m'envoyer son règlement aujourd'hui à la suite du courrier trèèèèès persuasif que je lui ai adressé mercredi, a son compte courant au Crédit Coopératif. Y a vraiment des gens qui ne doutent de rien.
10h05. Un piéton me prend vigoureusement la tête parce que ma voiture chevauche un peu le trottoir, aux abords de la poste. Il a largement la place de passer, et en plus il est tout seul dans la rue. Je lui fais observer que je suis aussi piéton pendant 95% de mon temps, qu'il a une tête à posséder une voiture, et qu'il y a donc toutes les chances pour qu'on se croise un jour en ayant échangé les rôles : moi, à pied, lui, garé comme une patate. Ça le calme.
Il faut toujours rappeler aux gens combien ils sont schizophrènes dès qu'il est question de bagnole.
10h15. Ayé, j'ai terminé les formalités poste + banque.
10h24. Merde, mon assureur a fait un gros prélèvement sur mon compte sans me prévenir, l'enfoiré. J'ai pas encore signé le contrat qu'il me fait déjà raquer la douloureuse. Découvert, agios, fait chier. Je suis toujours à la page 31.
10h27. Sinon, la solution qui me reste, ce serait de me barrer en douce dans un pays ensoleillé où les banquiers sont enchaînés à un arbre pour permettre à la population locale de leur balancer des pierres à la gueule.
10h28. Apparemment, il n'y a pas de pays comme ça sur la carte. On devrait l'inventer. Je reste dans le monde où les banquiers ont le pouvoir, et j'attaque la page 32.
10h30. Je réalise que demain, c'est dimanche. Ces jours-là, je bosse exactement comme les autres jours, mais il n'y a pas de facteur, pas de banquier, pas d'huissier. J'adore les dimanches.
10h50. Chapitres 5 et 6 fusionnés en un seul (5, donc). Petit suspense pourri à la fin, j'aime bien. On en est à la page 32.
11h49. Deux coups de fils de retardataires pour mon anniv. 17 814 signes écrits depuis 7h55, presque douze feuillets. Soit 18 feuillets en tout depuis que je me suis levé. Si j'avais tenu ce rythme-là tous les jours, à l'époque où j'étais pigiste, je serais le roi du pétrole. Le chapitre 6 est bien engagé, et surtout j'ai une transition vers le chapitre 7. En revanche, j'en ai plein le dos des scènes dialoguées, je voudrais bien arriver au chapitre 8 pour balancer un peu d'ambiance.
11h54. Je regarde ce que ça donne dans la maquette. On en est à la page 37. Donc, c'est pas compliqué : un feuillet = une page. Putain, il me reste 83 feuillets à balancer pour demain. Wouaaaaah....
12h19. Plus que 82.
12h37. 81. Au rythme d'un feuillet par tranche de 18 minutes, il me reste encore 24 heures de boulot, sans compter les besoins vitaux (pipi, dodo, sandwich, liveblogging). Putain, mais c'est injouable ! Il faut que je fasse des chapitres plus courts, histoire de tricher avec les pages paires blanches. Je retourne à la mine.
12h48. Good shoot. En coupant les chapitres aux bons endroits, j'arrive à la page 46. Donc, théoriquement, plus que 74 feuillets, il reste vingt-deux heures vingt de labeur (sans les relectures et corrections). Débile. Complètement débile.
12h52. 22 684 signes depuis 7h55, 32 384 depuis mon lever à 5 heures ce matin, 21 feuillets et demi. Je ne sais pas si je vais y arriver, mais une chose est claire : j'ai explosé mon propre record. Allez, j'imprime tout ce merdier et je prends une heure pour relire à tête à peu près reposée.
13h05. Héhéhé. Le graphiste de l'agence avait oublié la page de garde et celle avec la dédicace. Et bing, du coup on arrive sans douleur à la page 50, mon objectif avant de passer à table. Je ricane in petto.
14h24. Fin de la session "nouilles au fromage et relecture au crayon". Étonnamment, l'ensemble n'est pas top mauvais. Ou bien j'ai les sens complètement azimutés et je ne me rends plus compte de rien, c'est selon. De toute façon, je suis tellement claqué que ma douce a dû me souffler trois mots que j'avais sur le bout de la langue, pendant le dernier quart d'heure : subalterne, détermination et... j'ai oublié le troisième. Je fume une cigarette et m'accorde une heure de sieste que je trouve assez méritée (me suis levé à cinq heures tous les jours de la semaine, et me suis pas couché une seule fois avant 23h30, voire une heure. Je me sens cramé.)
16h29. Deux heures de sieste, en fait (et j'ai relu Canyon Apache). Mais putain, ça fait du bien. Allez zou, c'est reparti.
16h30. Les offres de relecture sont à laisser dans les commentaires ou sur mon mail. Vos services ne seront payés qu'en bisous et en ingratitude, comme d'hab.
18h39. La vache, la relecture et les corrections ça prend vachement de temps. Et j'ai faim.
19h33. Chouette, un nouveau Fluide Glacial avec Pascal Brutal dedans. Ce sera ma petite récompense. J'arrête l'écriture et le liveblogging pour aujourd'hui, rendez-vous demain aux alentours de 5 heures.
Dimanche, 14h19. "Le point à la mi-journée", comme disent les flapis radiophoniques : page 67.
19h12. Page 77. Ça chie.
19h17. Pardon, 79. Ça chie toujours, mais j'approche du cap des 80, ça me rassure.
Lundi 15h00. Le bouquin fini de mettre en page part à l'imprimerie.
Mardi 9h31. Normalement, je récupère les livres ce soir. J'ai beau être familier de ces techniques, maintenant, ça n'empêche pas que je trouve ça absolument magique.
Épilogue. J'ai gagné mon pari. Avec un peu de retard sur la fin, mais ça l'a fait quand même. Évidemment, ça ne casse pas trois pattes à un canard, mais je ne suis pas sûr que ça rougirait face aux bouses qu'un éditeur que je connais vend sous l'étiquette "romans policiers". Et surtout, le commanditaire est ravi, c'est bien le principal.
Simenon écrivait des romans plus épais (180 à 220 pages en moyenne), en cinq jours, directement sur sa machine à écrire, sans relire[1], sans traitement de texte et sans avoir la possibilité de trouver rapidement le mot qu'il avait sur le bout de la langue en consultant tous les dictionnaires que j'ai, moi, sur internet. Je viens de comprendre que, s'il tapait à une vitesse proche de la mienne (50 mots par minute, à notre époque c'est peu mais pour lui, sur une machine mécanique, ça me paraît déjà pas mal), il ne pouvait pas faire autrement que de rédiger en continu : du matin au soir, sa machine devait crépiter dans son bureau, sans s'arrêter. Pas de pauses pour prendre l'air, pas de temps mort pour chercher une idée, etc. Et au bout des cinq jours, un roman. Mieux, un Simenon. Grâce à mon piteux marathon, je crois que j'ai pris un peu plus conscience du génie incommensurable du grand Georges.