Cette semaine, le quotidien Ouest-France a publié deux excellents articles sur les conditions de travail à l'usine de retraitement de déchets nucléaires Areva de La Hague. Dans le premier, on apprenait comment deux ouvriers qui tentaient de faire reconnaître un accident du travail ont été mis à l'écart, non seulement par la direction de l'usine, mais aussi par leurs collègues et leurs syndicats (en vertu du bon vieux credo de ce bout de Cotentin : "ne dites pas de mal du nucléaire, sinon on n'aura plus rien à bouffer". Je schématise à peine.) Dans le second, le journal mettait les points sur les i après une "mise au point" d'Areva (ladite "mise au point" expliquait qu'il ne pouvait pas y avoir eu accident du travail, puisque deux laboratoires indépendants ont dit que c'était comme ça. Allez hop, circulez... Sauf que le journal précisait que, les données étant fournies à ces laboratoires "indépendants" par Areva elle-même, c'est un peu comme si on demandait aux automobilistes qui roulent trop vite d'aller gentiment se dénoncer à la gendarmerie).
Comme un con, j'ai perdu ces deux articles que je souhaitais pourtant conserver. La faute à mon barbecue qui ne voulait pas démarrer. Et ne cherchez pas, ces informations ne sont pas disponibles ailleurs que dans Ouest-France (dont les archives en ligne sont payantes, donc je ne peux pas faire de lien).
J'ai beaucoup d'estime et de respect pour les deux journalistes qui ont travaillé sur ce dossier. Et je sais à quel point il est difficile de trouver de l'info sur le sujet.
Il y a quelques années, j'avais fait un grand dossier pour le magazine qui m'employait alors[1]. L'angle prévu était : "comment la population locale s'accommode-t-elle de sa proximité avec l'atome ?". Au final, l'article parlait... de l'impossibilité qu'il y a à enquêter sur le nucléaire dans le Cotentin. Frustrant, mais assez rigolo à faire. Et puis, il vaut mieux un papier pour dire qu'on ne sait pas ce qui se passe plutôt que pas de papier du tout, à mon avis.
Pour vous situer le niveau de parano dans lequel on se situait alors, j'évoquerais juste une anecdote. Un beau matin, je roulais joyeusement vers une centrale nucléaire que je devais visiter et dans laquelle je devais interviewer plusieurs employés. Je m'étais levé tôt, et j'étais sur la route depuis un moment déjà quand mon téléphone sonna : "Allo, bonjour, c'est le chargé de communication de la centrale. On doit annuler le rendez-vous de ce matin, je suis désolé. L'une des personnes que vous deviez interroger est souffrante, je ne sais pas quand vous pourrez revenir." Évidemment, j'insiste. Je fais observer qu'il y a d'autres employés que celui-ci, je rappelle que je dois boucler mon article dans les quinze jours, etc. Mais mon interlocuteur reste campé sur ses positions : impossible de m'accueillir ce matin-là, et pour plus tard, on verra...
...Cinq minutes après, coup de fil de mon copain photographe, qui était venu en avance au rendez-vous, histoire de faire quelques clichés dans la lumière rasante de ce début de matin d'été : "Allo, Nonal ? Dis, je ne sais pas ce qui se passe, il y a une cohorte de camions de pompiers qui vient d'entrer dans la centrale, là..."
Version officielle : c'est juste un disjoncteur électrique qui a merdouillé, rendormez-vous, tout va bien. Mais y aurait-il seulement eu une version officielle de l'incident, si je n'avais pas immédiatement prévenu les journaux locaux (par l'intermédiaire d'un confrère qui m'avait tuyauté et à qui je renvoyais ainsi l'ascenseur) ?
Bon, finalement, on a l'a quand même obtenu, notre deuxième rendez-vous, dans cette centrale. Il a fallu beaucoup insister, attendre longtemps, rappeler souvent. Et quand on est arrivés, on nous a dit qu'on était bien gentils, mais qu'on n'aurait pas le droit de rentrer sur le site. Il faudrait se contenter de l'ancien espace de visite, aujourd'hui fermé au public, qui se trouvait à l'extérieur de la zone considérée comme sensible. On n'a jamais su qui, de Copain ou de moi (ou des deux), avait une vilaine fiche chez nos amis des renseignements généraux.
Donc, faire un papier sur les zones sombres du nucléaire, c'est pas facile.
Encore faut-il essayer.
Parce qu'aujourd'hui, quand je vois l'accueil du site de Libération, je comprends qu'ils ne se précipitent pas pour reprendre le scoop de Ouest-France, hein. Jugez plutôt :

Copie d'écran de liberation.fr le 6 juillet 2009 à 01:15
Vous avez une activité contestée (voire contestable...) et vous n'avez pas très envie qu'on vienne vous emmerder ? Prévoyez un bon budget pub.
Ce matin, je me rappelais avec nostalgie mes anciens petits-déjeuners d'été, à l'époque lointaine où je prenais mon café dans le jardin avec une tartine de pain frais et le Libé du jour. Hébin y a pas de risque que ça me reprenne.