mercredi 31 août 2005
Play-back
Par M. LeChieur, mercredi 31 août 2005 à 00:22 :: Le chaubize, c'est surfait
Gloire à Saparmourad Niazov, le président bien-aimé du Turkménistan. Si l'on en croit 404 - Brain not found[1], cet ubuesque chef d'état vient d'interdire l'usage du play-back dans son pays (notons qu'il y a aussi publié des décrets contre l'opéra, les ballets, la barbe, les cheveux longs, ou les dents en or).
Enfin une mesure courageuse ! Vive Saparmourad Niazov ! Vive Zorglub ! Eviv Bulgroz !
Non mais ho, c'est vrai, quoi, le play-back, c'est de la merde.
Par exemple, je connais un monsieur télévisé qui pose au défenseur de la chanson française (genre "je suis le dernier rempart culturel contre les invasions barbares"), depuis plus de vingt ans. Ce monsieur-là, je l'ai vu sur son plateau, à l'époque où je travaillais dans la musique. L'attachée de presse de la maison de disques avait eu la bonne idée de faire inviter le groupe que je manageais dans son émission, et, pour des raisons que je n'arrive pas encore à analyser, on n'avait pas eu l'intelligence de donner la seule réponse qui convenait : non !
C'était une émission très sympa à faire. Tout le monde était bien gentil : le réalisateur hurlait sur la scripte, la scripte hurlait sur les artistes, la maquilleuse hurlait sur son assistante, les cadreurs se hurlaient les uns sur les autres, bref l'ambiance était super détendue. A un moment, j'ai eu l'envie charitable de leur distribuer des armes de poing : non seulement ça aurait pu leur rendre service, mais surtout c'eût été le seul moyen d'assainir une ambiance beaucoup trop douloureuse pour nos tympans fragiles.
Donc c'était une émission en play-back. Total. Non seulement les chanteurs faisaient semblant de se trémousser sur bande ("super, ton lipping, coco !"), mais rien n'y était vrai. Le public était absent, l'animateur aussi, et on enregistrait les séquences "musicales" à un rythme d'enfer, style "heures de pointe à l'abattoir industriel", mais en moins humain. Si jamais t'étais en retard pour attaquer la troisième prise, le réal te braillait dessus, mais encore plus fort. Trèèèèès sympa. A un moment, un chanteur qui vend beaucoup de disques aux dames ménopausées est arrivé dans la lumière. Mon collègue m'a soufflé : "t'as vu ? Même ses cheveux sont en play-back", et on a rigolé comme des hyènes en voyant les reflets scintillants dans la moumoute en pur lycra. Après, dans les loges, on a vu l'Animateur (A majuscule, immmmmmense ego, très gros connard) qui faisait son entrée, drapé dans son écharpe en cachemire. Très "je suis une diva, je ne fais jamais caca, ne me parlez pas". Il est allé droit sur une chanteuse vieillissante qui s'apprêtait à tourner sa séquence en tremblant, et il l'a tout de suite mise en confiance. Il lui a dit : "je regrette que mon assistante vous ait programmée dans cette émission. Pour moi, vous n'êtes qu'une médiocre et une ratée". L'autre, évidemment, il a fallu lui faire un raccord de maquillage, avec son rimmel tout coulé...
Eh bin le dimanche suivant[2], j'ai regardé la télé. Et j'ai vu l'animateur-très-méchant qui faisait son onctueux, qui accueillait les "vedettes", et le public qui applaudissait à tout rompre. Etonnant. J'espère que ces malfaisants versent des sous aux descendants d'Eisenstein, l'homme qui a inventé le montage, parce que sans lui ils seraient encore obligés de faire de vraies émissions, avec des chanteurs et un public.
Mais revenons au play-back.
Comme vous le savez, il y en a deux sortes : le PBO et le PBC. En PBO, le gars chante vraiment dans le micro et les musiciens font semblant. En PBC, tout le monde court après le disque en essayant de ne pas avoir l'air trop con ("Ah merde, coco, t'as raté ton lipping en direct... Maintenant, la France entière va se foutre de ta gueule...").
En radio, quand il y a du "live", le plus souvent c'est du PBO. Chez nous, ça se traduisait par deux heures de train, puis une demi-heure de métro avec plein d'instruments en bois (dont une contrebasse, quand même. Vous avez déjà voyagé dans un compartiment de seconde avec ce truc ?), uniquement pour taper la frime devant le public du studio 105... Ces jours-là, on se dit qu'on collabore à la vacuité organisée, et qu'on sera tondu à la Libération... (Il faut reconnaître que, bons gars, les musiciens avec qui je travaille ont essayé PLUSIEURS FOIS de faire du vrai live dans une émission où les autres étaient en play-back. Résultat : les ingénieurs du son, rendus sourds et aveugles par de nombreuses années d'assoupissement, les sous-mixaient généreusement. A l'antenne : de la soupe. Heureusement, il y a encore des émissions de France-Inter où ça joue vraiment : Pollen, le Pont des Artistes...)
Mais le plus rigolo que j'aie vu, c'est une émission de radio (que je ne citerai pas), où certains chanteurs faisaient du PBC... Ouais ouais, du play-back complet à la radio... En français, ça s'appelle "passer un disque", je crois... Eh bin non : là, on déplaçait le chanteur. A LA RADIO !
Et le summum, dans cette émission, ce fut ce vieux crooner encore joli, qui présentait son nouvel album au micro de l'animateur. "Eh bien Machin, tu vas nous interpréter ton dernier single ? — Tout à fait Bidule... Le temps de passer derrière le piano".
Détendu, le mec. Très, très rompu au foutage de gueule généralisé, des années de carrière derrière lui. Parce que non seulement c'était du play-back, évidemment, mais en plus vous vous doutez bien qu'on ne s'était pas fait chier à louer un Steinway pour ses beaux yeux... Et le public, 200 personnes qui avaient poireauté des heures devant le studio pour avoir une place, et qui se demandaient où il avait rangé son trois-quarts de queue...
Le soir, j'ai eu ma mère au téléphone. "Alors ? T'as vu Machin en vrai ? Il est gentil, hein ?". Eeeeh non, maman. Ça aussi, c'est du play-back...
Notes
[1] qui le tient de Chryde (qui l'a su en lisant Globe & Mail, ça va, vous suivez ?)
[2] Evitons les malentendus : il ne s'agit pas de M*chel Dr*cker. Lui, il est vraiment gentil, même quand les caméras sont éteintes.

Billet sauvé par Tonton Cristoballe


