samedi 27 août 2005

Le veau d'or

Cette nuit-là, le vélage se passait mal. Le paysan était arrivé dans l'étable encore plein de sommeil, il avait attaché la corde aux pattes du veau, et il tirait, tirait, tirait... Mais il sentait bien que c'était mal en point. Non seulement il risquait de perdre le nouveau-né, mais surtout la vache n'allait pas tenir le coup. Ironie du sort, c'était la plus belle laitière de toute la ferme.

Alors, hurlant son désespoir à la lune, le paysan a fait une promesse aux dieux, aux saints, et à tout ce fourbi qui est censé veiller sur nous autres, de leurs hauteurs stratosphériques : "Eh ! Vous ! Je sais bien que je vais pas trop à l'église le dimanche, mais il va falloir m'aider quand même ! Si vous me laissez la mère en vie, j'engraisse le veau jusqu'à la foire, et je donne l'argent de sa vente aux pauvres de la paroisse !".

Et là : miracle. La mère a poussé un dernier coup, et le petit est tombé doucement sur la paille. Vivant.

Tellement vivant qu'il s'est vite retapé, et qu'il est devenu un veau gras comme on n'en avait jamais vu dans le canton. Droit sur ses aplombs, un coffre puissant, une musculature à faire pleurer d'envie tous les éleveurs à 100 km à la ronde. Une vraie bête de foire, un champion de comices, en un mot : un rêve. D'ailleurs, c'était bien simple : cette bête valait presque plus d'argent que tout le cheptel réuni.

Quand il le regardait, le paysan avait des billets qui dansaient devant les yeux. Saloperie de promesse ! Le problème, c'est qu'en Normandie, on ne croit pas en Dieu plus que de raison, mais on est superstitieux. On sait bien que si tu ne tiens pas ta parole, il pourrait bien t'arriver toutes sortes de bricoles que tu n'oserais même pas souhaiter à ton pire voisin.

Alors, le jour de la foire, la mort dans l'âme, le paysan a fait monter son veau magnifique dans la bétaillière, et puis il a attrapé un canard qui passait par là. Histoire de ne pas faire le déplacement pour rien. Il a ruminé sa rancoeur tout le long de la route : par chez moi, on est superstitieux, d'accord, mais aussi plutôt près de ses sous. Et de devoir donner une bête comme ça pour les pauvres, à cause d'une bête promesse un soir d'orage, ça lui arrachait des larmes, au gars.

Chemin faisant, pourtant, une petite idée a germé sous son front bas. Et, une fois arrivé, il a fait le tour de la foire en tenant sa bête par une corde. "Vingt francs le veau ! Vingt francs le veau !". Les autres n'en croyaient pas leurs oreilles. Vingt francs, pour une bête comme ça ? Ce type était malade, y avait pas d'autre explication. Alors ils l'ont suivi, de loin, pour voir.

Quand il a jugé que l'assemblée qui s'était réunie autour de lui était assez nombreuse, le paysan a pris la parole : "ce veau-là, messieurs, j'ai dit que je le vendais vingt francs et je reviendrai pas dessus. Par contre, il y a le canard, aussi. Ils ont été élevés ensemble, ces deux-là, et c'est comme qui dirait un lot : je vends pas l'un sans l'autre. Alors messieurs, j'attends vos offres pour le canard. Je vous préviens amicalement, je ne le laisserai pas partir à moins de mille francs !'"

Quelques heures plus tard, quand la foire fut finie, le paysan a compté les billets de sa vente en souriant. Il a prélevé vingt francs, le prix du veau. Et il est allé les porter à l'église, directement dans le tronc pour les pauvres. Il s'est signé rapidement, et il a regardé le Christ en croix, au-dessus de l'autel. "On est quittes, hein ?", il a dit. "J'ai tenu ma promesse !". Puis il est reparti chez lui avec un drôle de petit sourire.

Par chez moi, les gens prétendent que cette histoire est authentique. Elle m'est revenue aujourd'hui, alors que je couvrais pour la presse locale mon premier comice agricole. Oui, messieurs-dames. J'ai passé l'après-midi à regarder le cul des vaches, et j'ai même pas trouvé ça désagréable...

mercredi 11 août 2004

B-A, BA

zimageCe qui était pratique avec les écoles rurales, c'est le côté rural, justement. Dans celle que j'ai fréquentée, il y avait deux classes, deux instits, et une bande de mômes de 4 à 12 ans.

L'année où j'ai fait ma première rentrée, en grande section de maternelle (à quatre ans et demi, le luxe !), on n'était que deux petits, Sandrine et moi. Comme il y avait des brouettées de CP et que les cubes en plastique ne nous passionnaient que très moyennement, on a fait comme les autres : on a appris à déchiffrer les mots que la maîtresse nous distribuait sur de minuscules paperoles.

Ca fait que pour mon cinquième anniversaire, je savais lire.

"Ah oui, tu dis que tu sais lire...", me disait la dame de service de l'école en passant la serpillière sur le ballatum. "Mais pas tous les mots, quand même !", ajoutait-elle avec un regard suspicieux.

Moi, assis sur sur le bureau de l'instit, j'essayais de comprendre : comment ça, pas TOUS les mots ?

"Bin oui. Tu peux pas savoir lire les MOTS COMPLIQUES. T'es trop petiot".

Je me souviens de cette soirée-là comme si c'était hier, parce que c'est un moment-clé de mon existence. C'est pas rien, le jour où on découvre que les adultes peuvent être complètement cons, des fois... Alors je lui ai proposé de me tester. Qu'elle me fasse lire des mots qu'elle jugeait compliqués, elle verrait bien.

Elle a posé son balai-brosse contre la fenêtre, elle est allée chercher le dictionnaire Larousse dans les étagères, et elle a commencé à salir le beau tableau noir qu'elle venait pourtant de nettoyer à l'éponge. Elle a écrit quelques mots que j'ai oubliés depuis, en caractères bâtons, et j'ai fait mon petit singe savant. Alors elle a froncé les sourcils, elle a mouillé son index et elle a tourné longtemps les pages du dictionnaire. Au bout d'un moment, son visage s'est éclairé, et elle a tracé lentement "ANTICONSTITUTIONNELLEMENT" en faisant crisser la craie.

Alors j'ai lu "anticonstitutionnellement".

Elle a émis un long sifflement entre ses dents. Puis elle m'a regardé comme si elle ne m'avait jamais vu, comme si je venais pas la voir tous les soirs faire le ménage de la classe, comme si j'étais pas l'habituel merdeux de l'école qu'elle avait toujours dans les pattes.

"Ah la vache !", elle a dit. "C'est bien vrai que tu sais lire ! Pis TOUS LES MOTS, en plus !"

jeudi 5 août 2004

Météo

zimageIl y a bien des années, un rebouteux habitait dans la petite maison en briques, tout au bout du village.

Les rebouteux, c'est très utile dans mon coin. Parce que ça soigne le carreau. Le carreau, c'est une maladie un peu confuse, qui ne frappe que les normands, et qui fait mal au ventre. On s'en débarasse en se faisant toucher. Ou alors, en consultant un vrai médecin inscrit à l'ordre. Mais là, il peut y avoir des surprises : je connais une fille qui était allée voir le docteur parce qu'elle trouvait que le carreau la lançait quand même plus que d'habitude. Le toubib lui a pas touché le ventre en faisant des incantations bizarres, mais il lui a annoncé qu'elle était enceinte depuis six mois !

Bref, le rebouteux, c'était un gars qui n'aimait pas trop la concurrence. Alors forcément il détestait cordialement le clergé. Quand le temps menaçait, il annonçait d'une voix de stentor : "Ah ! ça ! Il va sûr'ment nous tomber que'ques curés pis que'ques bonnes soeurs, aussi !".

Comme quelques bonnes âmes du village s'en étaient émues à l'office, le curé de la paroisse vint lui rendre visite, histoire de vérifier les dires de ses grenouilles de béniter, et, éventuellement, de remettre le pêcheur dans le droit chemin.

"Bonjour, père Machin !
- Bonjour, m'sieur le curé.
- Ah, ça ! Le temps est couvert, aujourd'hui...
- Ah ben on peut le dire, m'sieur le curé.
- Il va nous tomber quelque chose...
- Ca se pourrait bien, m'sieur le curé."

Voyant que le gars se méfiait, le curé décida de lui forcer un peu la main :

"Ca serait-ti pas quelque curé ? Et quelque bonne soeur, aussi ?
- Oh oui, m'sieur le curé. Sûrement que'ques saloperies dans ce goût-là !"

dimanche 18 juillet 2004

Le cadeau pour les maîtres

zimageA l'école, vers la fin de l'année scolaire, une tradition tenace semait chaque année le mystère et la conspiration : le cadeau pour les maîtres. Un samedi de juin, les grands enfourchaient leur vélo, et s'en allaient faire la collecte dans les fermes. Pour l'occasion, tout le village se mélangeait pacifiquement : ceux d'en haut avec ceux d'en bas, ceux de la Main Rouge avec les autres, et les vieilles rancunes s'oubliaient le temps d'une louable quête : rapporter l'argent nécessaire pour le cadeau de fin d'année des deux instituteurs de l'école.

Partout, on leur ouvrait grandes les portes, même quand il n'y avait plus d'enfant à scolariser. On sortait une bouteille de cidre pour l'occasion. Du doux, quand même, pour les bézots. Parfois, on posait une assiette de biscuits sur la grosse table en chêne. Ceux qu'on achetait en vrac, au kilo, dans des sacs transparents liserés de rouge. Ceux que le supermarché proposait pour les chiens, mais qui avaient le goût magique du rituel et de l'interdit.

La folle équipée du cadeau pour les maîtres, c'était une journée qu'on attendait depuis septembre. Une expédition qui avait déjà le goût des foins et des grandes vacances. Le dernier jour de classe, les grands qui partaient en sixième, leur dictionnaire neuf sous le bras, refilaient les bonnes adresses à leurs successeurs : n'oubliez pas d'aller chez le père Machin. Ca fait un détour, mais le cidre est bon, et c'est pas le genre à lésiner sur la rincette.

Le samedi soir, les preux chevaliers sur leurs fiers destriers aux guidons retournés rentraient chez eux avec le produit de leur collecte. Le plus souvent en titubant : quinze à vingt coups de cidre, même du doux, ça use les plus rétus. Et immanquablement avec une chiasse mémorable. Mais cette fois-là, les parents ne disaient rien, c'était une chiasse pour la bonne cause, une diarrhée rituelle qui annonçait le collège et les cours d'anglais. Alors ils couchaient leurs grands avec un sourire bienveillant, et comptaient les pièces de monnaie chèrement gagnées en se demandant ce qu'on allait bien pouvoir acheter avec ça.

Immanquablement, j'étais banni de ces virées. J'étais le fils du maître, le félon qui aurait pu éventer le secret ; alors on m'évitait, on se chuchotait le rendez-vous quand j'étais loin, en se donnant des airs d'agents du effbihaille. Je regardais partir mes copains, avec un sale pincement au cœur. Je rentrais à la maison en pensant aux coups de cidre et aux biscuits blancs, et déjà ma mère prenait les choses en main. Celle de Franck n'allait pas tarder à l'appeler, en cachette de mon père, pour lui demander des conseils pour le cadeau. Mon père choisissait alors le beau livre qui l'intéressait, on le réservait à la librairie, et on notait soigneusement les références. Le soir de la remise des prix, le maître feindrait l'étonnement ravi en déchirant son papier doré.

Mes copains n'ont jamais su combien cette chiasse-là a pu me manquer.