dimanche 24 septembre 2006

Les pinces à linge sont de retour

Suite à une proposition de jeu de Kozlika, voici ci-dessous le texte des Pinces à Linges. Il s'agit d'un jeu collectif que nous avions pratiqué ici, à l'époque où je m'appelais encore Nonal. Merci à Akynou pour avoir exhumé l'archive de son grenier numérique : en ce qui me concerne, je l'avais honteusement perdue...

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jeudi 4 mai 2006

Trois-Quatorze

"Dis donc gamin, je me souviens plus si je t'ai parlé d'avril 37 ?"

Pourquoi cette phrase-là m'est-elle revenue en tête, aujourd'hui ?

Avril 1937. "L'an 19 après la Grande Guerre", comme disait Grand-Père. C'est même ce qu'il avait écrit dans son agenda : "aujourd'hui, 19 avril de l'an 19 après la Grande Guerre, mon premier fils est né". Le connaissant, il a dû faire ses pleins et ses déliés en tirant la langue, avec sa calligraphie d'écolier et son encre violette. Et pour le lyrisme ou les accès d'émotion, vous repasserez ! La ligne suivante, c'est celle du lendemain : "Ai commandé trois lapins à Bouchitet. A la ville, suis passé chez Frémont acheter la pince à épiler qu'Henriette me réclame". C'est dire si elle a été célébrée sans tambour ni trompette, la naissance de son fils. Mon père.

Il est comme ça, mon grand-père. Dur en affaire, sec en mots, pudique en amour. Y a qu'au bar qu'il se déride. Les autres l'interpellent : "hé ! Trois-Quatorze ! Tu paies ton calva ?". Alors il laisse un sourire affleurer sur ses lèvres, et puis il sort son gros porte-monnaie en cuir. Et parfois, on l'entend blaguer à la cantonade. Pas souvent.

Trois-Quatorze. Pi. Son surnom, glané au fil du temps. Les autres n'arrivent pas à prononcer notre nom de famille : Landru, ça fait trop penser à l'autre, là, l'homonyme, Henri-Désiré. Celui qui transformait les bonnes femmes en petits tas de cendre, jusqu'à ce qu'on le raccourcisse au niveau du cou. Et puis Grand-Père, on ne peut pas non plus l'appeler par son prénom : rien qu'au village, des Pierre, y en a cinq. Pierre-le-gros, Pierre-l'ardoise, Grand-Pierre, Pierre-têtu, et Pierre-la-petite. Résultat, mon aïeul s'est fait abréger, crac ! Un grand coup d'apocope en travers du blase, et il est devenu Pi. Trois-Quatorze, quoi.

J'aime bien aller au café avec lui. Quand je suis là, du haut de mes neuf ans, ses copains la ramènent un peu moins. On s'asseoit dignement à la table du fond, et il commande. Un petit café-calva pour lui, une grenadine pour moi. Des fois, on a des conversations de grandes personnes. Mais souvent on ne se dit rien, on attend que le temps passe. Je m'en fous, je ne suis pas pressé. Je sais qu'après, il ira m'acheter mon Pif-Gadget de la semaine. J'ai tout mon temps, je glisse tranquillement dans une espèce de demi-sommeil en contemplant la buée sur les vitres. Il fait bon, chez Lucien. Il y a un poêle qui ronronne au coin du mur jaune, ça sent le propre et le tabac gris... C'est calme. On peut entrer en léthargie tout son saoûl, personne ne viendra vous brailler dans les oreilles.

Ca se termine toujours de la même manière : Grand-Père dépose trois francs sur la table, clac, clac, clac. Ca me sort de ma torpeur, le bruit sec des pièces sur le formica. C'est là qu'il la balance, sa fameuse phrase : "dis-donc, gamin, je me souviens plus si je t'ai parlé d'avril 37 ?". Il faut que je simule l'étonnement, ça fait partie du rituel. Mon très-vieux, on ne peut pas vraiment le soupçonner d'inconstance. "Qu'est-ce qu'on avait rigolé !", il reprend.

"Avril 37, c'est la date où je suis rentré au village avec Henriette, qu'était grosse à exploser. Elle avait un sacré polichinelle dans le tiroir, ta mamie. Fallait bien qu'on se pose. Et puis moi, avec une jeune mariée et un lardon à nourrir, il était temps que j'arrête mes singeries. Montreur d'ours, c'est pas un métier pour fonder une famille. Alors on a rouvert les persiennes de la maison de mes vieux, et puis on a commencé à enlever la poussière. Tu te rends compte ? Ca faisait plus de vingt ans qu'on était partis de là, mon frère et moi. Et à la fin de l'après-midi, Pierre-la-petite est arrivé, tout essoufflé. Il avait vu la fumée sortir par la cheminée, ça l'avait secoué :
- Trois-Quatorze, c'est-ti toi ?, qu'il me demande à la porte.
- Ben oui, mon Pierrot. C'est bien moi.
- Ah, je suis content de te revoir, qu'il me fait.
- Sûr, que je dis. Ca faisait un bail.
- Dis-moi, Trois-Quatorze, je ne sais jamais. C'est-ti toi, ou bien ton frère, qu'est mort à la guerre ?"

A la fin de son histoire, à chaque fois, Grand-Père éclate d'un gros rire. On se lève, on va vite acheter Pif-Gadget et on rentre voir si Henriette, ma grand-mère, a fait des pets-de-nonne pour le goûter.

...

Ce soir, je n'ai plus neuf ans depuis longtemps. On est même en l'an 19 après le départ de Trois-Quatorze pour l'éther, si je calcule bien. Ca fait des lustres qu'Henriette n'a plus cuisiné de pets-de-nonne, aussi. Planté devant moi, mon fils tripote son doudou, l'air un peu gêné par la question qu'il va me poser.

"Papa, dis... il est où ton papi à toi ?"

Alors je l'attrape doucement, et je le pose sur mes genoux. Puis je m'entends lui répondre : "dis-donc, gamin, je me souviens plus si je t'ai parlé d'avril 37 ?".


Ce souvenir presque entièrement fictif constitue ma participation au Dix-moi dix mots de mai de Kozlika

lundi 2 janvier 2006

Eurydice




13 février 1916. J’ai pris le plateau sans y faire attention, l’esprit ailleurs. En pensant "fais comme si de rien n’était. Avance, quoi qu’il advienne. Ne te retourne pas, sinon le charme sera brisé et tu seras changée en statue de sel, ou pire encore…". C’était comme un jeu. Je sentais presque son souffle dans mon dos ; son regard à vif, son avidité. C’était comme de danser sur le trottoir, quand on est enfant, et d’imaginer qu’on est au bord d’une falaise. Délicieux petit vertige, à un souffle de la chute. "Si tu le regardes, il va t’emprisonner dans sa mémoire, et c’en sera fini de toi. Ne lui montre rien, que ton dos, même s’il geint, même s’il supplie". Le plancher a craqué dans un murmure, et puis le silence est retombé sur la grande maison. Un silence obsédant, à peine défloré par le tic-tac lointain d’une pendule. C’est alors que je me suis laissée surprendre par un rayon de soleil sur ma nuque. C’était bon, tout à coup, cette chaleur pâle, bon comme le sourire qui naissait sur mes lèvres. Alors je me suis retournée malgré moi, pour voir son sourire à lui ; j’avais perdu. Mais la partie et la pendule s’étaient arrêtées : le peintre était mort.

*

Avec ses 17 phrases et ses 1170 signes, le petit texte ci-dessus participe modestement au nouveau jeu de la Boîte à Images. L'oeuvre reproduite est de Vilhelm Hammershøi, un merveilleux peintre à découvrir pour se raconter des histoires (comme Hopper après lui), à dévorer des yeux ici et .

jeudi 29 décembre 2005

La nuit du grand froid

Il m’arrive souvent des choses bizarres. En ce moment ce sont des petits coups de malchance. Le magnétoscope qui change les canaux, mon disque dur qui se met en grève... Plus troublant, il y a quelques années, j’ai vu un OVNI !

C'était une nuit sans Lune, une nuit de novembre où seuls les morts-vivants et les supporters de foot osent braver le verglas qui glisse et le froid qui rétrécit les organes. Moi, je pistais John. Depuis quelques jours, son comportement m'intriguait. D'abord, il avait chaussé des lunettes cerclées d'or. Puis il avait coupé ses cheveux, et acheté un costume en tergal gris. Enfin, il gardait continuellement son cartable serré contre sa poitrine. Et puis, surtout, il avait adopté un ton monocorde et un vocabulaire que je ne lui connaissais pas :

— Hé, John, on reprend une bière ?
— Désolé, Le Chieur, pas ce soir. J'ai un rendez-vous. Mais je me fais itératif de te payer une tournée dès que j'en aurai le loisir.

Je ne saurais dire pourquoi cette conversation apparemment badine avait éveillé mes soupçons. La voix métallique avec laquelle il m'avait répondu, peut-être ? En tout cas, je quittai le comptoir du Saint-Agrilège, rue du Blâme des Centristes, et je me mis en devoir de le filer.

Il marchait à petits pas satisfaits. Le dos légèrement courbé, le regard de biais, la bouche tordue par un rictus. Moi, retenant mon souffle, je le suivais de loin.

C'est alors que le contact eut lieu. Une Citroën XM grise, tous phares éteints, ralentit à sa hauteur. A l'intérieur, quatre silhouettes anonymes. Lorsque l'étrange véhicule passa sous le halo triste d'un réverbère, je ne pus réprimer un haut-le-coeur : les occupants étaient tous identiques. Mêmes lunettes en métal, mêmes cheveux ras, mêmes vêtements en synthétique mou.

Une voix sortit de l'habitacle :

— Alors, John... La tournée a été bonne ?
— Oh oui, chef. Ce nouveau pouvoir de nuisance que vous m'avez accordé est décidément bien délectable...

A ces mots, les créatures laissèrent échapper un rire affreux, un cri de prédateurs sanguinaires, dont la seule évocation suffit encore à me glacer les sangs. Il y eut un bruit de ferraille, un nuage aveuglant de monoxyde de carbone, et la machine infernale disparut en pétaradant, emportant avec elle mon ami John.

Il était perdu à tout jamais, mais j'avais tout vu et je pouvais témoigner.

Je sais que la vérité est dure à avaler. Je sais que beaucoup d'entre vous préféreraient rester dans l'ignorance, pour croire encore à un futur insouciant. Pourtant, il est de mon devoir de dévoiler au monde entier ce que ses gouvernants lui cachent, avec l'odieuse complicité de l'armée et des chefs religieux.

Ils existent, je les ai rencontrés. Ils ont commencé à envahir le monde. Demain, ils se reproduiront, et ils seront encore plus forts. Ils nous contaminent en silence. Méfiez-vous ! Votre conjoint, votre fils, votre meilleur ami est peut-être déjà un des leurs.

Les huissiers de justice sont parmi nous.

*

Ceci constituait ma participation du jour au sablier de Kozlika

mardi 27 décembre 2005

L'adverbe mortel

Ce matin, j'ai été réveillé par la gardienne qui glissait sous ma porte le courrier de samedi. Je suis allé le récupérer encore un peu endormi. L'une des trois enveloppes n'avait pas réussi à passer sous la porte. J'ai tout de suite reconnu le format d'un CD. J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait d'un nouveau cadeau de Jules qui, adorablement, m'envoie de temps à autre un enregistrement original. Je me trompais. Mais là n'est pas la question.

C'est dans mon bain, en repensant à toute l'affaire, que j'ai réalisé que j'avais, in petto, utilisé l'adverbe néologisant "adorablement". "Adorablement"... Comment avais-je pu laisser ainsi divaguer mon esprit pour, imbécilement, me laisser aller à une telle faute de goût ?

D'un bond, je me jetai, douloureusement, hors de la baignoire. Avais-je pensé "imbécilement" ? Et là, trente secondes plus tôt, n'avais-je pas osé un "douloureusement" malencontreux ? Paniquemment, je téléphonai incontinent à mon psy. Mes neurones, bordéliquement, ne me laissaient plus, horriblement, maître de mes pensées. J'étais innocemment victime d'une attaque d'adverbes terriblement, fatalement et inexorablement brutale. Hélassement, le docteur von Schultz n'était tragiquement pas à son cabinet. Méchamment, les adverbes pilonnaient de plus en plus fortement mon cerveau maladivement et honteusement vacillant. Surréalistement, ils s'entrechoquaient violemment sous mon crâne. Rapidement, je fermai doucement les yeux. Il fallait fermement reprendre le contrôle. Se concentrer sur les adjectifs. Oublier les adverbes. Voilà. Des phrases courtes. Sans verbe. Si possible. Tenir. Longtemps. Merde, j'ai dit "longtemps". Des adjectifs, nom d'une pipe ! Pas compliqué. Belle matinée. Gardienne acariâtre. Porte ajourée. Samedi lumineux. Trois enveloppes fatiguées. Le format carré d'un CD. Délicat cadeau. "Délicaca", ah ah ah. Ce con de Jules.

Pouf-pouf. En cette belle matinée, j'ai été réveillé par la gardienne acariâtre, comme tous les jours. Bien qu'on fût un samedi, cette vieille pie n'avait pas attendu sept heures pour glisser le courrier sous ma porte ajourée. Trois enveloppes fatiguées, dont une au format carré d'un CD. Ce con de Jules, avec ses insupportables originaux ? Non, mais là n'est pas la question.

Trop d'adjectifs, cette fois. Mais j'avais échappé à "adorablement". Et si je me concentrais sur les verbes ? Je décidai de me recoucher.

*

Ceci constituait ma participation du jour au sablier de Kozlika

jeudi 22 décembre 2005

La nuit de la grotte

C’était il y a longtemps. Trois cent millions d’années, trente millions d’années, trois millions d’années, je ne sais plus trop, ma montre s’est arrêtée. La petite équipe avait trouvé refuge dans une bonne grotte comme on en trouve dans les livres de paléontologie, et le chef avait ordonné qu’on y resterait quelque temps.

L'oncle Hampf, a demandé si quelqu'un avait du feu, parce que c'était un temps à se geler les fesses. On a tous rigolé : la quête du feu, c'était la grande passion du cousin Krôm. Dès qu'un orage pointait le bout de son nez, cet imbécile passait son temps à courir cul-nu derrière derrière la foudre, en espérant y embraser un tison et nous ramener une belle flambée pour le réveillon. Et quand il faisait beau, Krôm expérimentait ses techniques à la con pour allumer le feu. "Tu verras", il me disait, "un jour j'y arriverai".

Le problème, c'est que tout le temps que Krôm passait sur sa pyrotechnie expérimentale, il ne le consacrait pas à la chasse, la cueillette ou la reproduction. Ça commençait à énerver le chef Oumt. "A la prochaine disette, nous mangerons ce crétin improductif", m'avait-il confié un soir que l'abus de boisson de baies fermentées l'avait rendu plus bavard que d'habitude.

Krôm, c'était le genre maboule, mais bon camarade. Ce genre de gars qu'on n'a pas très envie de voir finir dans une gamelle, d'autant que c'est maigre, un scientifique. Tant qu'à sacrifier un gars du clan, j'aurais préféré qu'on goûte au gros Knut, celui qui lorgne sur ma soeur dès que la déesse-lune se cache derrière les nuages.

Alors j'ai établi un plan pour sauver Krôm. D'abord, à la fin de la dernière saison froide, une nuit que sa femme dormait très fort, abrutie de baies fermentées, j'en ai profité pour la féconder vite-fait. Certains jugeront hâtivement que j'ai trahi un ami, mais c'est parce qu'ils ne connaissent pas la femme de Krôm. Avec ses poils drus sur son menton prognathe, et son odeur de gnou faisandé, je comprends que son mari s'intéresse plus au feu qu'aux joies de la viviparité.

Et puis, un bon paquet de lunes plus tard, j'ai senti que c'était le bon soir. L'autre idiote de barbue ne s'était toujours rendue compte de rien : "il va falloir qu'on invente la médecine, je crois que j'ai découvert l'aérophagie, j'ai le bidon qui va exploser", disait-elle à longueur de soirée. Alors, cette nuit-là, je suis parti à la chasse, l'air de rien. Tout seul, j'ai réussi à dégommer un cerf. Je peux vous dire que j'en ai bavé, dans ce vent et dans cette neige. Il faisait tellement froid que j'ai dépecé la bête, avant de la ramener, et que je me suis couvert de sa peau encore toute sanguinolente, pour rentrer.

Mon plan, c'était de laisser le bestiau dans le vestiaire de Krôm, pour que les autres l'inscrivent à son tableau de chasse. Avec un gamin à charge et une prise comme celle-là, le chef ne pourrait plus avoir envie de le transformer en carpaccio.

Evidemment, tout a foiré. Dans la grotte, tout le monde dormait tranquillement. Sauf qu'au moment où je suis arrivé avec mon gibier, la femme de Krôm s'est réveillée en hurlant : "j'ai un bébé qui me pousse entre les jambes ! J'ai un bébé qui me pousse entre les jambes !", qu'elle braillait. Krôm a émergé de sa peau de mammouth, en levant un sourcil circonspect : "quoi ? Mais nous n'avons jamais pratiqué l'accouplement !". Alors le chef a dit, d'un ton sans appel, "c'est un miracle !". Et comme j'essayais de repartir sur la pointe des pieds, ce petit morveux de Groarg s'est mis à couiner : "il y a un monsieur tout rouge qui nous fait cadeau d'un cerf ! Venez voir le monsieur tout rouge avec son cadeau !".

Bref, le bordel.

J'ai réussi à me tirer à dos de renne en leur laissant mon cerf, mais c'était moins une.

Quand je suis revenu, une heure plus tard, en sifflotant, l'air dégagé, le clan avait une grande nouvelle à m'annoncer : "cette nuit, un enfant est né, alors que sa mère n'avait jamais connu les spasmes du bas-ventre", m'a dit le chef. "Et un type habillé tout en rouge, avec de la neige dans les cheveux, nous a fait un magnifique cadeau. Un véritable miracle... Dorénavant, nous appellerons ça la nuit de la grotte. Allez, viens festoyer avec nous en l'honneur de Nohel !". "Nohel ?", j'ai demandé. "Mais oui, c'est le nom du mouflet", a répondu Oumt avec un air excédé.

Naïvement, j'avais pensé qu'on mangerait le cerf, pour fêter ça. Mais non. Ces radins avaient préféré le mettre à faisander, "au cas où". Et ils m'ont servi une grande assiette de Krôm.
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Ceci constitue ma participation du jour au sablier de Kozlika.

jeudi 20 octobre 2005

La petite fille au jardin du Luxembourg

« Tu as vécu à Paris ? Toi ? ». Elle sourit sans s’offusquer du sens implicite de la question. Elle ajuste ses grosses lunettes sur son nez, abandonne un moment ses fuseaux de dentelle, et commence à raconter. Bien sûr, qu’elle habitait à Paris. Elle n’y est pas retournée depuis, mais elle l’aimait, sa ville. Elle aimait les carreaux de porcelaine blanche sur les murs du métro. Elle aimait se faufiler dans les rames, en serrant fort la main de son frère. Elle aimait cette liberté formidable que leur laissaient un père débordé de travail et une mère absorbée par la naissance du petit dernier. Elle emmenait Jean au Jardin du Luxembourg, et ils rêvaient tous les deux, devant les bateaux de bois des gosses de riches. Elle se sentait grande, du haut de ses six ans, en arpentant les allées dans sa robe à fleurs, le cartable à la main. Pas un de ces cartables d'aujourd'hui, tout rouge et léger comme une fleur. Plutôt un gros sac de postillon, fabriqué par une tante dans une chute de cuir. « Et puis Maman est morte », lâche-t-elle dans un souffle d’infinie tristesse. Terminus, l’enfance heureuse. Tout le monde descend. Ce qu’il restait de la famille a fui la grande ville pour s’ensevelir en province. Elle, elle s’est tellement employée à sécher les larmes de ses petits frères qu’elle a rangé sa douleur intacte dans un tiroir intime. Alors, quatre-vingts ans après, presque jour pour jour, ma grand-mère redevient une petite fille de six ans. Les yeux les plus doux du monde commencent à briller derrière les verres épais. Et deux grosses larmes mouillent son visage en forme de pomme fripée.

Ce souvenir constitue ma participation au dyptique d'Akynou.