vendredi 16 novembre 2007

Au courrier

Bonjour,

Je suis le chargé d’affaires de la société TRUC dont l’une des activités principales est le rachat, la refonte puis le référencement de sites Internet.

Venant de visiter http://www.brols.net, je voudrais savoir si ce dernier est à vendre ? Il respecte en effet les critères de sélection que nous nous sommes fixés (ancienneté, audience Alexa, Page Rank, volume de BackLinks etc.).

Si vous êtes intéressé par notre proposition, merci de bien vouloir nous contacter par mail. A titre informatif, sachez qu’un site Internet se négocie à 1 an de Chiffre d’Affaire en général.

Ce prix de cession dépend naturellement du chiffre d’affaire réalisé mais également de la qualité de l’audience dont celle générée par Google tout particulièrement.

Nous restons en attente de vos nouvelles.

Cordialement. Pascal X – Société Truc

PS : si vous gérez d’autres sites que celui-ci, n’hésitez pas à nous en fait part dans votre réponse.

Mon cher Pascal,

Si j'avais le temps, je vous ferais volontiers une réponse bien sentie sur le mépris abyssal que m'inspirent les parasites de votre acabit. Mais ce serait vous accorder trop d'honneur, et j'ai plus intéressant à faire. Sachez seulement que brols.net n'est pas à vendre, et que si vous cherchez à posséder des sites avec un bon "page rank", il vous suffira de faire l'acquisition préalable d'un cerveau. Je suis également heureux de vous apprendre que vous n'aurez pas non plus mon autre domaine, piges.fr, que je viens de renouveler in extremis malgré la dèche, uniquement pour emmerder les gens comme vous.

Restez donc en attente de mes nouvelles et gardez votre cordialité pour vous, nous n'avons pas élevé les pigeons ensemble.

Je ne vous salue pas.

Tout est dit

C'est limpide pourtant...

On devrait instaurer un impôt sur la connerie : chaque fois qu'un abruti prononce, à propos des grèves dans les transports, l'expression "prise d'otage" à la radio ou à la télé, hop, il verse 100 euros aux comité de soutien à Ingrid Betancourt.

Epidose

Idée de miens copains, Epidose est un site qui propose de re(découvrir) des grandes oeuvres littéraires en feuilletons quotidiens. Ils ont décidé de commencer avec Les Trois Mousquetaires. Une petite pincée d'Alexandre Dumas, le matin, en sirotant son café, y a pas mieux pour relever le niveau de son agrégateur, certains jours... Bref, ça se passe là et je leur ai promis de faire un peu de pub parce que le truc commence aujourd'hui.

mardi 13 novembre 2007

1960:00 L'espion qui m'aimait (réédition)

(La première édition de ce billet date du 13 novembre 2006)

Une pluie fine tombait sur Paris. L'homme releva le col de sa gabardine et fit un pas de côté pour éviter une flaque. Sous la lumière pâle d'un réverbère, un crieur de journaux s'époumonait en vain : "En Amérique, John Kennedy bat Richard Nixon aux élections présidentielles. Demandez l'Aurore ! Election de Kennedy contre Nixon, tous les détails sont dans l'Aurore !". Les pneus d'une DS noire arrosèrent copieusement l'adolescent. Celui-ci ramassa ses journaux ruisselants, et battit en retraite pour tenter sa chance dans un quartier plus accueillant.

L'homme s'engouffra dans le Palais Garnier, gravit les trente-deux marches en courant, et poussa la lourde porte. Un murmure de désapprobation survola la salle : il était en retard. L'orchestre était déjà en train de s'accorder ; en coulisse, le ténor s'apprêtait à faire son entrée. L'homme gagna sa place en s'excusant.

— "Le presbytère n'a rien perdu de son charme...", murmura son voisin de gauche en se penchant vers lui.
— "...Ni le jardin de son éclat", répondit l'homme, mezzo voce. Content de te retrouver, X 22.
— Moi aussi, X13. As-tu les microfilms ?
— Oui. J'arrive tout juste de Hambourg... À propos, nous devrions changer de quartier général, là-bas. Ce bar est de plus en plus mal famé. Il y a un petit groupe anglais qui joue une espèce de musique, brrr...
— Anglais ? Tu penses que les services britanniques nous ont repérés ?
— Possible. Comment s'appelait cet orchestre, déjà ? Les "Bugs", quelque chose dans ce genre. "The Spiders" ? Ah, non, ça me revient. "The Beatles", je crois.
— Connais pas. C'est comment ?
— Bruyant.
— On enquêtera. Fais-moi passer les microfilms.

Le nouvel arrivant sortit un paquet de Celtiques de sa poche, et le laissa négligemment choir sur la moquette. L'autre le ramassa en silence.

— Merci, X13.
— Dis-donc, Raymond. Tu ne crois pas qu'on pourrait laisser tomber tout ce cérémonial idiot ? "Le presbytère n'a rien perdu de son charme", "X22"... Depuis le temps qu'on se connaît, tout de même...
— Tu as raison, Fedor. Excuse-moi. Ça m'amuse, de prendre ces airs de conspirateur inspiré...
— Moi aussi, mais on abuse un peu, non ? Des rendez-vous à l'opéra, alors qu'il suffirait de se voir au bureau...
— Oui, hihihi.

Les deux hommes pouffèrent bruyamment. Une vieille dame se retourna dans leur direction, étranglée par l'indignation. Quelques mètres plus loin, sous les projecteurs, Gilda tentait d'arracher des informations à Rigoletto sur l'histoire de leur famille. Fedor dressa une oreille intriguée.

— Elle est belle, cette soprano. Anna Moffo, c'est bien ça ?
— Quelle voix, n'est-ce pas ?, renchérit Raymond.
— Oui... Malheureusement, il faut que je file. J'ai un bébé à naître, moi. J'aimerais bien être là quand la cigogne va déposer le paquet.
— Un petit Balanovitch ? Félicitations, espèce de cachottier !
— Balanoff, Raymond. Balanoff. Balanovitch, c'est ton personnage, n'oublie pas... Ah, je la retiens, ton idée. Il y a un an, personne ne savait que j'existais. Mais depuis que je suis dans un livre de Môssieur Raymond Queneau, tout ce que Paris compte de services secrets se renseigne discrètement sur mon compte... Elle est bath, ta prétendue "couverture" ! "Viens travailler chez Gallimard, tu feras le traducteur et tu seras au chaud...". Tu parles ! Au chaud ! Et paf !, je me retrouve en première ligne, dans les librairies. Et comme si ça ne suffisait pas, au cinéma. "Avec Nicolas Bataille dans le rôle de Fedor..."
— Justement, je suis en train d'en chercher une bonne, de couverture. Tu sais, pour mon groupe d'intervention discrète... Je dois fonder une association dans les jours qui viennent, histoire de justifier le bureau et la boîte à lettres. Mais je me demande de quoi on va bien pouvoir s'occuper...
— Mmmm, un "groupe d'intervention"... Intéressant... On peut savoir de qui il s'agit ?
— Le Lionnais, Caradec et quelques autres... Rejoins-nous, si ça te chante.
— Merci, mais je pense que je vais faire une pause. Tu sais, Raymond, avec un bébé...
— Oui, je comprends. Comment vas-tu l'appeler, ton petit Balanoff ?
— Pas Balanoff. Il portera le nom de sa maman. C'est mieux, avec nos activités. Plus sûr. Et puis, qui sait, ce sera peut-être une petite Balanova... J'aimerais bien qu'elle s'appelle Anna.
— Comme Moffo ?
— Non, comme sa grand-mère.
— Tiens, c'est amusant, "Anna". Tu avais remarqué que c'est un palindrome ?
— Ah non, Raymond ! Pas encore un de tes jeux littéraires !
— Alors choisis "Anne", si tu n'aimes pas les palindromes. Mais dis-donc, j'y pense... En voilà, une idée, pour mon association : des palindromes, des lipogrammes, des beaux présents... Une chic bande de vieux écrivains qui se réunissent pour s'adonner à des jeux de lettres, en voilà une activité inoffensive... Et un moyen pratique de poster des messages codés... Comment pourrais-je appeler ça ? Ouvroir de littérature potentielle ? Ou non, attends...
— Séminaire de littérature expérimentale ?
— Oui, c'est parfait, ça. Sélitex.
— Laisse-moi deviner... Un bureau étroit, dans une rue sombre, avec la plaque en faux marbre sur le mur lépreux. "Sélitex". Et derrière la porte, des types louches avec des lunettes noires... Tu rêves, Raymond. Les autres services secrets ne vont pas mettre plus de deux heures à la découvrir, votre couverture bidon !
— Pas grave. Ça fera rire Le Lionnais.

Balanoff resta songeur un moment, puis envoya une bourrade à son compagnon.

— Bon. Il faut vraiment que je parte.
— C'est ça. Tu m'inviteras au baptême ?
— Au BAPTÊME ? TU ES DEVENU FOU, QUENEAU ?

Son hurlement avait saisi la salle de stupeur. Sur la scène, Gilda s'interrompit net. Le Duc de Mantoue jaillit hors des coulisses, tandis que Rigoletto lâchait un tonitruant "ben merde, alors !" Dans l'assistance, trois veuves de guerre s'évanouirent simultanément. Un général en retraite, que la pagaille venait de réveiller en sursaut, se dressa en criant "À l'attaque, mes braves ! Transformons ces sales boches en pâtée pour chats, nom de Dieu !". L'orchestre eut un moment de flottement. Des cris jaillirent dans la salle. Le préfet de police, Maurice Papon, se leva pour réclamer un peu de silence. Fedor lui lança un regard mauvais : "tais-toi, collabo !". Un notaire et deux huissiers de justice au visage cramoisi voulurent prendre la défense du haut fonctionnaire. "Vichystes !", hurla Balanoff, tandis qu'une foule hostile commençait à converger vers son siège en postillonnant :
— Anarchistes !
— Blousons noirs !
— Fellaghas !
— C'est Verdi qu'on assassine !

Queneau empoigna le bras de son compagnon, et ils s'élancèrent vers la porte.

Ils dévalèrent le boulevard en sautant dans les flaques, coururent dans les rues transversales, et s'arrêtèrent en riant à la porte d'un café. Sur le mur, une vieille affiche délavée annonçait la sortie de Zazie dans le Métro. Mise en scène par Louis Malle en Eastmancolor, une gamine y souriait de toutes ses dents.

— Elle est réussie, ta sortie discrète, Fedor ! Allez, ne fais donc pas ta tête de Lituanien outré. Oublie ce que j'ai dit. Tu m'inviteras pour une autre occasion, va...

L'autre reprit son souffle en poussant la porte du bistrot.

— Au baptême, non mais ho... Mon bébé, dans une église ? MOI, Fedor Balanoff, tu me vois confier ma progéniture à ces ennemis du peuple en soutane ? Plutôt crever sous les balles franquistes !... Patron, un cognac !
— Deux !, renchérit Queneau. Buvons au futur espion en layette... ou à la blédine de la Mata-Hari de l'an 2000.
— Ça m'étonnerait.
— Ah ?
— J'ai un meilleur projet, pour ma gosse.
— On peut savoir ?
— Facile. Si c'est une fille, ce sera une fée.

*

Vous n'avez rien compris à ce billet ? C'est que vous ne lisez pas assez souvent les Kozeries en Dilettante de la fille de Fedor. Allez-y sans tarder, et souhaitez-lui de ma part un...

Joyeux anniversaire, la Fée !

mercredi 7 novembre 2007

Lettre à des amis belges


(Dick Annegarn, Bruxelles)

Pour la brique rouge de Flandre et la brume des Ardennes
pour les volutes qui s'élèvent le long des canaux
pour le soleil d'hiver qui fait scintiller la Grand-Place
pour cet estaminet flamand où je me suis apaisé
pour ces musiciens wallons qui m'ont ouvert les bras
pour cette maison sans vitres où j'ai grelotté le coeur au chaud
pour l'odeur de tabac des cafés de Bruxelles
pour les tartines qu'on mord à pleines dents, embaumés de lambic
pour les croquettes aux crevettes et les pistolets fourrés
pour les tablées où l'on rit
pour les tablées où l'on boit
pour la danse des panses
pour ces bars où le voyageur ne se sent jamais seul
pour les fantômes qui passent, place de Brouckère
pour le temps où Bruxelles brusselait
pour les noirceurs vives de Brel et d'Arno
pour les poissons ruisselants des comptoirs d'Ostende
pour la gouaille joyeuse des rues du Marolles
pour Tintin et Spirou, Kuifje et Robbedoes
pour l'humanité d'un Franquin
pour les pavés belges qui luisent encore dans le Paris de Simenon
pour le ciel de Magritte et le turban de Van Eyck
pour Bruges la précieuse
pour Liège la rieuse
pour les pierres de Namur et les murs gris de Gand
pour la gare du midi
pour un train qui file dans la nuit
pour tous les soirs dans ma tête c'est la fête
pour les lampions qui clignotent dans l'oeil de mes enfants
pour ce projet-là qui nous lie
pour tous les "attends-moi, j'arrive"
s'il vous plaît, s'il vous plaît
organisez une tablée où l'on boit
une tablée où l'on rit
tout-à-coup, le voyageur se sent un peu seul.


(Jacques Brel, Le Plat Pays)