Souvenez-vous : il y a une petite dizaine d'années, le gouvernement Jospin lançait une vaste campagne publicitaire pour recruter des profs. Autres temps, autres moeurs. Aujourd'hui, c'est l'administration pénitentiaire qui cherche à susciter des vocations :

Sur fond de coursives bleuâtres et de lumières blafardes, un homme blanc, brun, âgé de 20 à 30 ans, nous regarde fixement. Imprimé en bleu, également, ce slogan sur lequel je reviendrai plus bas : "Quelle société peut se passer de vous".

Associés à une lumière aveuglante, les tons bleus sont souvent utilisés par le cinéma pour symboliser un environnement froid, deshumanisé.

Ainsi, le bleu est la teinte dominante des affiches de la trilogie Matrix.

On le retrouve également sur l'affiche de Bienvenue à Gattaca, qui décrit un monde où les individus sont conditionnés par leur patrimoine génétique.

La coursive (ou le couloir) est là.

Des visuels que l'on trouvait déjà dans le premier film de Georges Lucas, THX 1138 en 1971...

...et qui n'ont pas perdu de leur efficacité, puisqu'ils sont également exploités par Equilibrium en 2003 :

La thématique commune à tous ces films est la description d'une société hiérarchisée, souvent ultra-totalitaire, où l'homme a perdu son libre arbitre. Tous mettent en scène les aventures d'un homme blanc, brun, âgé de 20 à 30 ans, et qui a parfois tendance à regarder l'objectif un peu fixement.

Sur l'affiche de cette nouvelle campagne publicitaire, les mots "autorité", "respect", "humanité" et "écoute" ont été ajoutés pour compenser la froideur des couleurs et l'attitude du surveillant. Ils se chevauchent presque et suivent une courbe qui suggère un mouvement vers la mention "Administration pénitentiaire", brodée sur l'uniforme de l'homme qui nous regarde. Pour que l'oeil suive bien le mouvement voulu par le créatif, la courbe est surlignée avec le même bleu que la broderie. En effet, sans cet artifice un peu démonstratif, on pourrait croire que les quatre mots s'éloignent vers le couloir de l'arrière-plan, ce qui ferait un peu désordre...

Deux de ces mots se détachent nettement : "autorité", dont les lettres sont beaucoup plus hautes et larges que celles des trois autres ; et "respect", imprimé dans une nuance plus claire. Un terme ambivalent, puisqu'il induit deux notions pas forcément complémentaires : en prison, le surveillant peut respecter le détenu. Ou bien se faire respecter par lui, une expression implicitement lourde de sens. Ici, c'est le substantif qui est plaqué, et non un verbe conjugué. Au lecteur, donc, de décider quel sens il choisit d'y mettre.

Résumons : cette affiche présente un grand nombre de similitudes avec des visuels de films de science-fiction évoquant une société totalitaire et déshumanisée. Bon.

Mais vous me direz, dans tous les films cités plus haut, le type blanc, brun, âgé de 20 à 30 ans, est un héros. Quelqu'un qui se bat contre les dérives politiques. Une lueur d'espoir, donc.

Certes. Aux hommes jeunes, blancs, bruns, qui cherchent un métier et peuvent envisager de devenir surveillants pénitentiaires, l'affiche dit sans doute qu'ils ont la possibilité, eux aussi, devenir des héros, à l'instar des personnages interprétés par Ethan Hawke ou Keanu Reeves.

Mais à tous les autres, que dit-elle, cette affiche montrant un homme en uniforme, dont le métier est d'être surveillant, qui nous regarde fixement sur fond de lumière bleue et aveuglante ?

Elle dit "attention, vous êtes surveillés". Exactement comme, dans 1984, les murs proclamaient "Big Brother is watching you".

Et le slogan, alors ?

"Quelle société peut se passer de vous"

A votre avis, il n'y manque pas un peu de ponctuation ?

Ah bin si, ils ont oublié le point d'interrogation final, ah les nazes. Vont être obligé de détruire tout leur stock d'affiches et de réimprimer, dis-donc.

Ou pas.

Une fois de plus, cette affiche dit deux choses à la fois. Répétons : aux plus naïfs, elle parle de respect (sous-entendu, "des justiciables"). Aux autres, de se faire respecter. A ceux qui sont tentés par une carrière pénitentiaire, elle dit "soyez un héros". Aux autres, elle dit "on vous surveille". Le slogan imprimé ne fait pas autre chose : l'absence volontaire de ponctuation laisse le choix au lecteur. Les aspirants-surveillants liront une interrogation ("Qui peut se passer de vous ?"). Les autres peuvent y voir une affirmation ("La société peut se passer de vous.").

Depuis l'élection du président de la République et la formation du gouvernement, en mai dernier, cette campagne de pub est sans doute l'acte de communication le plus puissant — et le plus flippant qu'on nous ait jamais imposé.

Post-scriptum. Il semble que le site du ministère de la Justice ait quelque mal à assumer le coup du slogan à double tranchant, puisqu'il ampute le visuel sur sa page d'accueil et aussi là...

(Merci à Philou, qui a inspiré ce billet. Et toutes mes excuses à Ka de la Boîte à Images, dont j'ai laborieusement parodié le style, et qui a sans doute des choses plus intéressantes que moi à dire sur le sujet)