dimanche 2 septembre 2007
Les yeux de Julia
Par M. LeChieur, dimanche 2 septembre 2007 à 16:42 :: J'aime pas les gens
Voici Julia, lors de son mariage avec Joseph en janvier 1914.

Elle a dix-huit ans, lui 25. Elle n'a pas encore de profession, il est valet de chambre. Pour la photo, il a sorti son bel uniforme du 66ème régiment d'infanterie de Tours, où il a servi en qualité de sergent. Sait-il qu'il y aura bientôt la guerre ? En tout cas, celle-ci ne sera pas une surprise. Julia et Joseph sont nés dans une France encore traumatisée par la perte de l'Alsace et de la Lorraine, en 1870. Autour d'eux, les hommes n'ont que mépris pour "les Boches", un mot qu'on crache plutôt qu'on ne le prononce.
Joseph est trop jeune pour avoir servi dans les "bataillons scolaires", supprimés en 1892. Mais il a sans doute chanté la chanson de Marmontel, qui se trouve dans le manuel de tous les instituteurs :
Nous sommes les petits enfants
Qui voulons servir la patrie,
Nous lui donnerons dans dix ans
Une jeune armée aguerrie.
Nous sommes les petits soldats
Du bataillon de l'Espérance,
Nous exerçons nos petits bras
A venger l'honneur de la France.

Les sous-officiers du 66ème Régiment d'Infanterie, à Tours, en 1909.

J'aime à croire que le sergent Joseph, incorporé en 1908, est ce jeune homme au troisième rang.
Joseph et Julia s'aiment-ils ? Quand Julia saura-t-elle qu'elle est enceinte ? Joseph aura-t-il le temps de s'imaginer en chef de famille ?
Le 3 août 1914, quatre jours avant le dix-neuvième anniversaire de Julia, l'Allemagne déclare la guerre à la France. Le 66ème R.I. part vers l'est, prendre enfin la revanche de la Patrie sur les Boches. Peut-être Joseph est-il impatient d'en découdre. Peut-être pense-t-il qu'il va en finir vite et rentrer bientôt près de sa jeune épouse, son devoir accompli. Peut-être a-t-il accroché une fleur au bout de son fusil en montant dans le train qui l'emporte vers son bataillon.
L'été passe. Joseph n'est pas là pour voir le ventre de Julia finir de s'arrondir. Il est dans la Marne, où l'armée française, après de nombreux échecs, parvient à contenir et même à faire reculer l'armée allemande. En octobre, participe-t-il à la bataille des Flandres, ou bien a-t-il obtenu une permission pour serrer dans ses bras son premier fils qui vient de naître ? Peine perdue, si c'est le cas. Le petit Marcel meurt le 19 octobre, deux jours après sa naissance.
Le 66ème R.I. est dans le Nord de la France, puis en Belgique. Joseph est aux premières loges pour constater l'enlisement du conflit. On croupit dans des tranchées boueuses en attendant les assauts. Sous le feu de l'artillerie ennemie, dans la hantise des obus et du gaz moutarde, parmi les morts qui jonchent les champs de bataille, quand Joseph a-t-il le temps de penser à Julia ? Est-ce qu'il lui écrit ? Est-ce qu'il songe à l'insouciance révolue de ses dix ans, au "bataillon de l'espérance" qui allait "venger l'honneur de la France" ?


Joseph meurt le 12 octobre 1916, à Morval. "Tué à l'ennemi", précise l'acte de décès à la rubrique "genre de mort". Abattu, peut-être déchiqueté, dans un paysage qui n'a plus rien de terrestre.

Une tranchée allemande, dans la Somme, en septembre 1916 (source)
Au moins, il n'aura pas connu les heures les plus noires de son régiment : le 19 mai 1917, ses camarades du troisième bataillon refuseront de monter en ligne. Le général Duchêne fera rassembler les hommes. On leur lira son ordre, on en désignera plusieurs au hasard, et on les fusillera sur-le-champ.
Peu avant la mort de Joseph, Julia aura donné naissance à une fillette en avril 1916. Simone est-elle le souvenir d'une trop brève permission de son père ?
En 1919, Julia se marie une deuxième fois.

Il s'appelle Léon, il est maréchal-ferrand. Il a vingt-huit ans et lui donnera six enfants : Germaine, Léone (morte à 14 mois), Andrée, Marcelle, Léon (mort à 17 mois), et enfin Suzanne.
Suzanne naît trois semaines après la mort de son frère Léon. Trois mois avant celle de son père, emporté par la tuberculose à la fin du mois de juin 1927. Puis elle mourra à son tour, deux jours après son premier anniversaire.
Julia est encore veuve. Elle a perdu deux maris et quatre enfants. Mais "elle en veut", comme dira sa fille Andrée quatre-vingts ans plus tard. Parce qu'une femme seule ne pourrait vivre sous le même toit qu'un homme sans déclencher le scandale, elle épouse le commis de son mari en 1929. Ainsi, elle peut conserver la forge tout en s'occupant du tabac-débit de boissons qu'elle a ouvert au village. Eugène, le commis, a vingt-quatre ans. Dix de moins qu'elle. Le voilà maréchal et chargé de famille, avec quatre enfants survivants. Le cinquième est déjà en route : Henri naît en août 1929, puis Basile en octobre 1930, Jean-Eugène en juin 1932, et Yvette, en juillet 1934.
Henri mourra à deux ans. Basile tombera de sa table à langer et en gardera de profondes séquelles jusqu'à son décès, à 36 ans. Jean-Eugène vivra jusqu'à l'âge de 10 mois. Seule Yvette connaîtra le XXIème siècle.
En 1935, la tuberculose revient. A 30 ans, Eugène meurt à son tour. Julia est veuve pour la troisième fois. Elle l'ignore, mais il lui reste encore 42 ans à vivre, jusqu'en 1977, sans ses trois hommes et ses six enfants disparus.
D'elle, sa famille gardera le souvenir d'une femme imposante, pas facile, toujours vêtue de noir. Elle a ses raisons.

Julia, dans les années 1940.
Sur les photos, Julia regarde ailleurs. Comme elle regardait ailleurs, en ce jour de janvier 1914, avec ces yeux dans le vague et cette moue bizarre, quand son homme souriait franchement à l'objectif.

Pressentait-elle, jolie jeune fille de 18 ans, que sa vie serait un cimetière ?
Julia est l'arrière-arrière-grand-mère maternelle de mes enfants, l'arrière-grand-mère de Mme LeChieur. Nous avons trouvé la photo de son mariage avec Joseph la semaine dernière. Nous ne connaissions que la date de décès de Joseph. C'est le site Mémoire des Hommes qui nous a fourni son acte de décès, et chtimiste.com le parcours et les photos de son régiment.
Désormais, le 19 octobre, anniversaire de mes enfants, j'aurai aussi une pensée pour Julia et son petit Marcel.



