Décembre 2005[1]. Je vais avoir 34 ans. Pour la deuxième année consécutive, j'entame une saison de bénévole aux Restos du Coeur de mon bled.

Pourtant, j'ai les mêmes énervements que Petaramesh sur le sujet[2]. Bénévole, mais pas dupe : oui, c'est un véritable scandale que l'Etat abandonne ainsi la solidarité aux associations. Oui, en faisant son petit chèque compensé en impôts par la "loi Coluche", on donne surtout bonne conscience aux gouvernants : nos dévoués ministres et nos soucieux députés n'ont nul besoin de penser aux malades, aux handicapés, aux affamés, puisqu'il y a de gentils caritatifs pour prendre la misère à bras le corps...

Mais les gens sont là, ils ont faim. On ne peut pas rester sans rien faire, si ?

Et puis rien n'est plus doux, cette année-là, que le sourire de ce jeune couple qui vient nous faire ses adieux. Il a retrouvé boulot et logement, après deux ans de tentation insistante d'en finir. Jamais bise ne fut plus suave que celle de cette dame de cinquante ans qui sort enfin du trou, et qui me raconte sa "première fois" : son sentiment d'avoir touché le fond, son désir de mourir. L'inscription aux Restos vécue comme un nouvel abandon de soi-même. L'humiliation dans la file d'attente, devant nos comptoirs à bouffe, et l'amertume en guise de dessert. Finalement, elle a retrouvé un travail dans une maison de retraite. "Aujourd'hui, je suis allée à l'église. J'ai mis un cierge à la mémoire de Coluche, et un autre pour vous, vous êtes tellement gentil". Pour une fois, une seule dans ma vie, je suis ému à la pensée qu'un cierge se consume à mon attention.

En même temps, évidemment, cette émotion-là m'énerve : pas besoin de fouiller très loin pour comprendre qu'on n'est pas bénévole pour les autres ; on ne l'est que pour soi. On le sait bien, au fond, mais on a du mal à résister à la tentation de se dire qu'on sert à quelque chose. Pire, il faut lutter très fort contre sa propre imbécillité, pour s'empêcher de penser que ces gens-là, le jeune couple, la dame de cinquante ans et les autres, ont survécu grâce à nous. C'est entèrement faux, bien sûr : ils ont tenu le coup seuls, avec leur courage, leur ténacité, leur envie de vivre. On ne donne pas de son temps, on n'aime pas son prochain. C'est juste qu'on occupe son désoeuvrement comme on peut, en essayant de continuer à se regarder dans la glace.

Contrairement à ce que pense la dame, je ne suis pas "gentil". Je ne donne pas dans l'angélisme dégoulinant de sucrerie. Avec Cécile, ma partenaire des surgelés, une sexagénaire toute ronde qui illumine sa pétillante retraite dans les dancings des environs, on se fend sacrément la poire. On réussit même souvent à faire rire les "bénéficiaires".

Reste l'effet miroir. En 1986, quand les "Enfoirés" chantaient l'hymne des Restos du Coeur, Yves Montand énoncait sans rougir : "demains, nos noms peut-être grossiront-ils la liste". De sa part, c'était risible. De la mienne, ça devient beaucoup plus crédible.

Notes

[1] Oui, je repique sans vergogne la formule inventée par Kozlika. Sans vergogne mais avec son accord, quand même.

[2] à propos, je suis vert : Laurent a posté mot pour mot le billet que je m'apprêtais à écrire.