mardi 5 décembre 2006
Ergo sum
Par M. LeChieur, mardi 5 décembre 2006 à 09:44 :: J'aime pas les gens
Billet sauvé par Krazy Kitty
Ce matin, 20 minutes consacre une double page à "l'explosion des blogs", sous ce titre alléchant : "les promesses d'Internet enfin tenues". Bin tiens. C'est sûr, Internet a enfin tenu toutes ses promesses : il y a dix ans, on pouvait craindre que ça devienne un repaire d'individus louches, enivrés par les effrayantes perspectives de liberté, de gratuité et de culture partagée que pouvait représenter le réseau mondial. Mais bon, on se rassure : en 2006, plus d'inquiétude. Les libéraux ont chassé les libertaires, le fric et la pub ont repris leur place centrale, et tout va beaucoup mieux dans le meilleur des mondes. La preuve, les blogs ne servent plus qu'à vendre des téléphones Samsung et à alimenter les papiers sans intérêt de journalistes las.
Dans la version imprimée de ce "dossier", le papier de tête, l'encadré principal et le deuxième encadré (soit pas moins de trois articles sur les quatre de la page de gauche) font tous leur chute sur le même "phénomène" : Loïc Le Meur, "considéré comme le plus important blogueur français", nous dit-on à trois reprises pour qu'on se le rentre bien profond dans le cortex.
Certes, le journal ne nous dit pas bien qui s'autorise à le considérer comme tel, mais bon. L'avantage de la voix passive, c'est qu'elle évite un obstacle de taille : à la voix active, l'auteur aurait dû écrire "Loïc Le Meur, que les journalistes qui se copient les uns les autres ont tendance à considérer comme le blogueur le plus important parce que ça leur évite de faire preuve d'un tout petit peu d'originalité, ...", et ça aurait fait désordre. De la même manière, la nature de l'importance du blogueur susdit n'est pas précisée. Est-ce qu'on parle de la fréquence de ses billets, du nombre de ses lecteurs ou de la haute portée de sa pensée politique et philosophique ?
Parce qu'en la matière, il en a, des choses à dire, le "blogueur considéré comme le plus important". Jugez plutôt : "si vous ne bloguez pas, vous n’existez pas. Je crois qu’aujourd’hui l’identité en ligne est plus importante que l’identité réelle".
Je passerai rapidement sur les problèmes psychologiques du Monsieur. "L'identité en ligne est plus importante que l'identité réelle", c'est la phrase la plus pathétique qu'on ait jamais lue à propos d'internet, mais au moins c'est rassurant : ça prouve, que, tout sarkozyste qu'il soit, notre chef de file autoproclamé d'une certaine blogosphère est avant tout une petite boule de névroses mal réglées, et donc un être humain.
Non, ce qui me frappe dans cette déclaration fracassante de Son Importance Blogophile, c'est la première phrase : "si vous ne bloguez pas, vous n'existez pas". Mazette. Voilà une déclaration qui n'a l'air de rien, mais qui révolutionne quand même toute l'histoire de la philosophie. Jusqu'à présent, on commentait Descartes et son fameux "Cogito ergo sum", "je pense donc je suis". Voilà qu'il faut compter avec le VRP de l'UMP, et cette admirable fulgurance qu'il nous reste à méditer, "blogueo ergo sum", "je blogue donc je suis".
La voilà enfin, la vraie révolution numérique : pendant des siècles, pour se distinguer de la moule ou du lépidoptère, l'homme devait penser. Une activité fastidieuse, pour le moins. Heureusement, Loïc Le Meur est arrivé. Rendons grâce à ce bienfaiteur, qui a enfin allégé l'humanité d'un fardeau trop lourd pour elle. Désormais, pour exister, il suffit de bloguer. C'est quand même vachement moins fatigant.



