jeudi 31 août 2006
Le degré zéro du journalisme
Par M. LeChieur, jeudi 31 août 2006 à 18:33 :: J'aime pas les gens
Il y a exactement dix ans, j'avais un job bien peinard : j'étais payé relativement cher pour former le guignol[1] qui devait effectuer son service civil après moi, dans une administration où on faisait de la cûltûûûûre, c'était chouette. Seulement au bout d'un mois, patatras. Mon successeur ne me succédait plus : il venait d'être recruté par un groupe de musiciens pour un boulot de star-du-chaud-bizness, et il s'empressait de se faire réformer en prétextant je ne sais plus quoi, des cors au pied ou des hémorroïdes, bref un truc incurable qui devait entraîner une mort plus ou moins violente dans les 60 à 70 prochaines années[2]. Bon, du coup plus de boulot pour LeChieur, mais qu'à cela ne tienne : vite, j'expédiai des CV aux journaux des alentours, et vite, je fus embauché dans l'un d'eux pour remplacer un gars qui s'était fait très mal avec une tondeuse.
L'histoire a duré plusieurs mois, je ne sais plus combien. A chaque fois que j'y repense, j'en ai un souvenir douloureux. D'abord, il m'avait fallu faire quelques concessions au code vestimentaire en usage dans ce canard : chemise repassée, veste de pingouin, chaussures de curé. Ce qui ne m'empêchait de passer pour le punk de service, vu que je n'ai jamais poussé l'ignominie jusqu'à porter une cravate, faut pas exagérer. Ensuite, ça se passait à Prozac-sur-Corde, une rieuse cité loin de la mer et des gens normaux, où les habitants vivent confits dans une ruralité d'un autre âge. Pour vous situer le contexte, mon premier papier concernait un tournoi de baby-foot dans un bistrot du bled... Oh, le passionnant dossier ! Moi, forcément, comme j'avais 25 ans et que j'étais enfin "journaliste", j'avais voulu faire du zèle : un "papier d'ambiance", comme on dit. Réflexe de gars de la ville, un coup à finir enduit de goudrons et de plumes. A Prozac-sur-Corde, fallait faire simple. D'ailleurs, le rédac-chef me l'a dit tout de suite : "vous utilisez un vocabulaire trop compliqué. Nos lecteurs n'ont aucune instruction. Mettez-vous à leur portée".
En semaine, je me sentais déjà comme un poisson rouge dans un bocal d'eau sale. Mais le dimanche... Le dimanche, c'était encore pire : interdiction absolue de quitter la rédaction pendant les heures ouvrables. Parce que, vous comprenez, j'aurais pu louper le passage du VSAB des pompiers. Et, qui dit "VSAB" dit "accident sur la 4 voies", donc du bien gras en manchette : "collision frontale sur la 4 voies : une jeune mère de 30 ans se tue avec ses deux enfants". Ça plus la photo du véhicule en bouillie, c'est le doublement des ventes assuré, coco. Si en prime tu peux flasher la mare de sang à côté de la carcasse métallique, tu pètes le high-score[3]...
Le seul motif que j'avais de sortir, malgré l'interdiction dominicale (en dehors des tournois de baby-foot, évidemment), c'était le micro-trottoir hebdomadaire. Une institution, le micro-trottoir. Un grand moment de reportage, aussi. Pensez : on sort à deux (oui oui, deux) journalistes, on arrête des gens dans la rue, et on leur pose des questions cons auxquelles ils ne peuvent apporter que des réponses d'abrutis. Par exemple : "que pensez-vous de la fermeture de l'usine d'équarrissage ?". "Oh bin, c'est bien dommage, parce que ça va mettre nos ouvriers sur la paille". Ou bien : "est-ce que vous aimez bien la guerre ?", "mangeriez-vous du plutonium pour lutter contre la vache folle ?", des sujets brûlants dans ce goût-là. Le soir, on rentrait au nid, on faisait le "bouclage photos"[4], et le lundi on rédigeait cette prose nauséabonde en se pinçant le nez. Enfin moi, en tout cas, je me pinçais le nez. Pas tout le monde : j'avais une collègue très intéressante qui avait notamment réussi à nous tartiner une page entière (et en grand format, encore, pas en tabloïd comme c'est la mode aujourd'hui) sur les terribles délinquants qui arrachaient les étiquettes "bingo des marques"[5] des camemberts dans les supermarchés, avec interview scandalisée du chef de rayon et développement du fait-divers en cinq colonnes...
Alors voilà, souvent (toutes les semaines, même), ça donnait ça :

(via l'esprit de l'escalier)
...et moi, je me cachais en priant pour que mes amis ne tombent pas là-dessus[6].
Evidemment, il y a une explication comptable à ce débordement de déontologie effrénée. C'est tout simplement ce qui fait les fondements de la presse locale : il faut que le lecteur s'y retrouve. Si on veut qu'il paye ses 400 grammes de papier mal imprimé, il doit y voir la grosse carpe pêchée par le cousin Michel, le concours de belote où la voisine est arrivée deuxième à 5 points près (si c'est pas malheureux, quand même !), le mouflet des Michu qui vient de naître avec sa soeur Sue-Jessikaren qui pose à côté, ou la voiture carbonisée du gamin Schmürtz qui a fait "boum !" samedi en rentrant de discothèque.
Avec le micro-trottoir, c'est encore mieux : on a le double effet kiss-cool. Le lecteur se retrouve au sens propre ("tiens, Bobonne, viens voir, y a Raymond qui dit des conneries sur le Proche-Orient !"), mais aussi au sens figuré ("ah oui, ce que dit ce monsieur au visage couperosé sur les politiques corrompus qui s'en mettent plein les poches est extrêmement pertinent, je pense la même chose, d'ailleurs j'ai la même couperose que lui"). L'effet miroir fonctionne, le lecteur achète le journal, l'annonceur paie très cher des pages en couleur pour prévenir le consommateur que la côte de boeuf aux herbicides est à 10 euros le kilo, le journaliste touche son salaire misérable, et tout le monde est content.
Bon, évidemment, j'ai honte d'avoir collaboré à ce journalisme du ras-des-pâquerettes, et je sais que je serai tondu à la Libération. Mais ce qui me rassure, c'est que les vrais journalistes, ceux qui font dans les médias nationaux, ne s'abaissent pas à ce genre de pratiques douteuses. Jamais. Quand ils voient une feuille de chou locale passer sous leurs yeux, ils font "hin hin hin" en grinçant des dents et en plissant les yeux, et ils retournent à leurs nobles occupations. Pas un instant, il ne leur viendrait à l'idée de se vautrer dans le micro-trottoir, cette expression poujadiste et populacière du degré zéro de la réflexion. La preuve :
(France-Inter, le journal de 19 heures, ce soir)

Post-scriptum 1. Ce billet n'est pas très nouveau, puisqu'il redit à peu près la même chose que celui-ci, qui était en outre plus intéressant. Mais, voyez-vous, il arrive qu'on fasse des paris entre blougueurs. Et là, ce soir, Ka me doit un billet de 4500 signes sur une toile de Hopper... Yerk yerk yerk...

Post-scriptum 2. Ah, et puis vous pouvez oublier l'URL de ce bloug pendant quelques temps : ayé, j'ai vraiment commencé à bosser sur un bouquin, depuis le temps que je mijotais le projet. Ça me prend beaucoup de temps, et il n'est pas question que je mette à jour ici avant la fin septembre... et encore, seulement si je reviens vivant d'un voyage (professionnel) au Nevada.
Notes
[1] Les vieux et fidèles lecteurs de mon bloug l'ont connu, il s'appelait Bob Woodward.
[2] Je ne lui en veux pas, il m'a fait embaucher à son tour, quelques mois plus tard, dans son groupe de stars du chaud-bizness. Mais ceci est une autre histoire, hihihi.
[3] Rassurez-vous, les accidents n'avaient pas lieu que le dimanche. Mais, en semaine, il y avait une secrétaire pour guetter le passage des secours.
[4] avec des vrais films Ilford HP5 qu'il fallait développer dans une chambre noire puis sélectionner à la loupe, les jeunes gens n'ont pas connu ça.
[5] (un concours de l'époque pour pousser les consommateurs à consommer).
[6] Je précise que je ne travaillais pas pour le journal qui est représenté ici, mais pour un tout autre titre.






