
Corrigé de notre petit exercice du 17 juin. Je précisais alors que le texte était extrait du Nouvel Observateur, mais il ne faut pas en tirer de conclusion hâtive : ce journal n'est pas le seul à avoir reproduit, sans la corriger, cette dépêche d'agence. Bien au contraire. Je l'ai trouvée dans au moins trois titres différents. Allez, c'est parti :
Ségolène Royal a été la cible d'un entarteur lors d'un de ses déplacements à La Rochelle. Ce dernier a été mis en garde à vue.
Oula ! Y a du boulot. Alors allons-y : "ce dernier", c'est bien quand on vient de faire une énumération : "LeChieur a plusieurs lecteurs fidèles, Mémé, Zako, Xave... Si ce dernier est très laid, les autres ne sont pas très jolis non plus". Sinon, on préfèrera "celui-ci". Et on s'arrangera pour qu'il n'y ait pas de confusion possible : ici, "ce dernier", vu sa position, se rapporte à "un déplacement à la Rochelle". On se demande bien pourquoi un bête déplacement se retrouve en garde à vue.
Ce dernier a été mis en garde à vue.
Encore un coup de Sarkozy ! Parce que là, c'est vraiment la double peine. Déjà, je ferais la gueule si je devais être placé en garde à vue. Mais je ne suis pas sûr d'apprécier, en prime, de m'y faire mettre.
Ségolène Royal a été victime vendredi 16 juin d'un entarteur sur le parvis de la gare de La Rochelle. La député socialiste
Bon, c'est vrai qu'elle est députée, donc la formule n'est pas fausse sur le fond. Mais, dans le contexte, elle est plus candidate que députée, non ? Par ailleurs, "la député" (article féminin, substantif masculin), c'est typiquement la position du lâche. Soit on joue la carte "féminisons les noms de métiers", et on y va à fond (la députée), soit on la joue crypto-machiste (le député), soit on trouve une autre formule (la candidate). Mais là, on passe surtout pour une lamentable andouille.
a été atteinte par une tarte à la crème jetée par un jeune homme
Certes, l'expression consacrée veut qu'on jette la pierre le premier, quand on n'a jamais fauté. Mais, pour les autres projectiles, lancer sera moins équivoque. Sinon, "elle a été atteinte par une tarte à la crème jetée par un jeune homme", ça laisse croire qu'elle reposait au fond d'une poubelle à l'heure où le type faisait le tri dans son frigo. Et, vu l'aspect lourdement contondant d'une tarte à la crème, il semble qu'elle ait davantage été atteinte dans son honneur qu'au visage, mais bon, on a déjà pas mal à faire avec le redoublement de construction "atteinte par... jetée par...", alors on évitera de s'en prendre à la vertu des mouches.
qui a été interpellé par les forces de l'ordre, a-t-on appris dans son entourage.
Ah, c'est donc l'entourage du jeune homme qui renseigne les journaleux, bravo, belle mentalité. Les possessifs pour éviter les répétitions, c'est bien, mais il faut apprendre à s'en servir, sinon on est tout de suite ridicule.
Ségolène Royal se dirigeait vers des élus et sympathisants, réunis sur le parvis de la gare de La Rochelle vendredi après-midi quand
Ah oui, les phrases longues c'est difficile à lire (et à écrire, hein ! C'est que ça souffre, un stagiaire !). Alors on insère une virgule au hasard. Cette fois, c'est raté. Juste avant "vendredi", c'eût été plus correct.
"un homme, profitant de sa grande taille, a jeté depuis l'arrière du groupe une tarte avec beaucoup de crème et une seule fraise" sur l'élue, a raconté Denis Leroy, membre de son entourage proche et présent sur les lieux.
Re-belote, c'est l'entourage de l'entarteur qui fayote, c'est bien la peine d'avoir des copains, tiens...
"A la rigolade"
L'intertitre le plus consternant qu'il m'ait été donné de lire ces derniers mois. Qu'on mette entre guillemets une expression familière, grossière, vulgaire ou, comme c'est le cas ici, parfaitement ridicule, pour respecter les propos de la personne qu'on cite, c'est très bien. Mais hors-contexte, c'est pas fameux. On se dit qu'ils sont tombés bien bas, à l'agence de presse, pour embaucher des enfants de 7 ans.
Selon lui, Ségolène Royal vêtue d'un tailleur blanc à rayures marron
Et selon les autres membres de son entourage, elle était vêtue comment ? La police interroge tous les témoins pour tenter de répondre à cette délicate question.
"a pris la chose à la rigolade mais s'est tout de même dirigée vers le jeune homme pour lui dire: Je ne sais pas qui vous êtes, mais ce que vous avez fait, ça n'est pas un acte de courage, c'est une agression". La candidate socialiste actuellement en tête des sondages à l'élection présidentielle, a fait part de son intention de porter plainte.
L'entarteur n'en est pas à son coup d'essai, il est connu à La Rochelle pour des actes similaires sur le maire socialiste Maxime Bono.
Là, on sent la fin de rédac. Le bureau n'est pas climatisé, et il y a le collègue qui piaffe d'impatience, parce que le stagiaire a promis qu'ils iraient boire une bière dès qu'il aurait terminé son papier. Du coup, il retrouve ses réflexes du CM2, quand il se gourait toujours dans la ponctuation et confondait la virgule avec le point.
Après l'agression,
Ah bin oui. Si notre bonne Madame Royal qualifie l'entartage d'agression, le stagiaire dit que c'est une agression. Il est tout jeunot, mais il a déjà compris comment on fait carrière dans la presse, celui-là. Il manque quand même un point : il aurait pu doubler son score avec "après la lâche agression".
il a été interpellé et placé en garde à vue au commissariat de la ville.
Allez, hop, deux bons gros pléonasmes pour finir, ça ne mange pas de pain. "Il a été attrapé au lasso et placé en garde à vue dans un champ de luzerne", ça aurait été plus rigolo, mais, hélas, la police nationale n'est guère primesautière. Pour placer en garde à vue, elle commence par interpeller. Et, pour des raisons pratiques qui n'appartiennent qu'à elle, elle retient généralement ses gardés à vue au commissariat de la ville plutôt qu'aux Galeries Lafayette, c'est con.
Résumons. Notre jeune stagiaire écrit comme on se torche, s'intéresse à la couleur des vêtements des candidates politiques, cite n'importe qui, n'importe comment, écrit ce qu'on lui dit d'écrire, ne se relit pas ? Bravo ! 20/20. Une longue carrière s'ouvre devant lui. Avec de telles dispositions naturelles, il peut même briguer un poste important dans une chaîne de télévision.
Post-scriptum. Je suis bien vilain de m'attaquer à ce pauvre stagiaire. Florilège des résultats de Google News sur cette affaire plutôt tarte :
- "Je l'ai entarté pour la ramener à la triste réalité" (Nouvel Observateur, 18 juin).
- "tout le monde doit être au courant que Ségolène Royal s'est prise une tarte à la crème..." (Indymedia, 19 juin)
- "la conspiration pâtissière à encore frappée" (Samizdat, 19 juin)
- "Ségolène Royal s'est faite entarter" (ça se passe comme ça, 17 juin)
Je vais vomir. Trop de tarte, sans doute.