vendredi 24 mars 2006

La douceur des mamans

Billet sauvé par Guy



(Illustration : merci le Photomâcon)

Milieu de matinée. Les collégiens ont rejoint le mouvement de grève contre le CPE. A distance, quatre mères de famille surveillent leur progéniture.

Celle qui se trouve à ma gauche attaque bille en tête :

- Je disperserais tout ça à coups de bombes, moi !
- Des lacrymos ? C'est violent !, tempéré-je.
- Pourquoi des lacrymos ? Je vous parle de bombes. Boum ! Des morts au milieu, pour ouvrir le passage, et les autres au boulot !

Les autres ricanent, l'air gêné.

Le passage d'un élu fait diversion. La poseuse de bombes m'interpelle :

- Vous n'allez pas l'interviouver, celui-là ?
- Pas besoin, j'ai rendez-vous avec lui cet après-midi. Il m'expliquera.

Ricanements gras et regards de connivence :

- Vous avez rendez-vous ? Hé bin ! Vous n'avez pas peur !...
- Pourquoi ?
- Pour votre cul ! Vous ne savez pas qu'il est pédé ? Il va à Sainte-Gadelle-en-Tarbouif.
- Hein ?
- A l'aire de repos de Sainte-Gadelle, sur l'autoroute. C'est là qu'ils vont tous.

Abasourdi, j'essaie de battre en retraite. Trop tard, elle en remet une couche :

- Vous n'étiez pas au courant ? Y a pas que lui, tout le monde le sait ici. Y a le marchand de gluons qui y va, aussi. Il suce des routiers.

C'en est trop, je m'échappe.

Je file vers le collège. Un père de famille entraîne son gamin gréviste à l'intérieur, à coups de pieds aux fesses. Une mère promet le même sort à son fils. Elle se justifie auprès des gendarmes qui veillent benoîtement sur la petite manif : "avec tout ce qu'on voit à la télé ! Si on les laisse faire, ils vont nous foutre le feu partout". Les forces de l'ordre essaient de désamorcer l'ire maternelle : "vous savez, madame, ils sont très calmes. Ils n'ont rien cassé, il y a une bonne ambiance. Ils se contentent juste d'afficher leurs panneaux et de dire ce qu'ils ont sur le coeur. Il n'y a pas de problème. On est là pour la forme, mais ça se passe bien". L'autre n'en démord pas : "ah oui, mais avec tout ce qu'on voit à la télé !".

Je me rapproche des gendarmes. Des gens normaux, enfin ! On discute :

- Bon, me disent-ils. C'est bien que vous soyez venu, les jeunes vont voir qu'ils sont entendus par la presse locale. C'est important, à cet âge-là.
- Sûr, j'opine. Surtout, ils sont en train de se faire des bons souvenirs.
- Ah ça..., commence un des hommes en bleu.

Je reprends :

- Je me rappelle des manifs contre Devaquet. Qu'est-ce que c'était bien...

Ses yeux pétillent :

- Ne m'en parlez pas ! J'étais délégué de mon lycée.
- Moi aussi ! On avait rameuté un de ces monde, dans le défilé !
- Ouais, il sourit. Je me demande comment ils m'ont accepté dans la gendarmerie, avec toutes les photos de moi qui doivent traîner dans les archives des RG !

Des mères de familles hystériques et homophobes, des gendarmes avec qui j'irais volontiers boire un coup : au moins, ce bled m'aura appris à me méfier des apparences.

Sur le vif

Dix heures et demie au café du commerce. J'ai croisé J. en rentrant d'une séance de prises de vue. Du coup, on s'attarde cinq minutes devant un expresso bouillant. Trois hommes arrivent au comptoir. La cinquantaine massive, sinon plus. Tout à coup, ils se mettent à brailler :

- Tu me fais chier, connard. Dégage de là.
- C'est toi le connard, abruti. Je me fous de la goule de personne, moi. Je vois pas pourquoi je me foutrais de ta goule à toi.
- J'ai pas une goule, moi. Retire ça.
- Oh, mais tu commences à me chauffer. T'arrête tout de suite, sinon tu vas te prendre deux-trois mandales, ça va être prop'.

Un autre consommateur s'interpose. On entend encore quelques éclats de voix, puis le plus agressif s'éloigne à l'autre bout du comptoir. Le deuxième tente la réconciliation :

- Oh dis, ça va, maintenant. T'es français, non ? Moi, je suis français. Alors on est pareils, et pis c'est tout.

Ouais. Ils sont pareils. Et pis c'est tout. Et moi, je sors du café avec une légère nausée.

P.S. Promis, je vais bientôt arrêter de jouer avec le Photomâcon. Mais c'est génial, ce truc : voici que j'ai retrouvé mes trois cons.