mercredi 29 mars 2006

Après la manif

Ce matin, au petit-déjeuner :

- T'as pas mal aux jambes, toi ?
- M'en parle pas, j'ai des douleurs dans des muscles dont je ne soupçonnais même pas l'existence...
- Pareil. Aïe.

"La vieillesse est un naufrage", disait de Gaulle. Faut croire que les voies d'eau commencent à la trentaine.

mardi 28 mars 2006

Dans la manif

Ce qui est formidable, quand on est au coeur de la manif, c'est qu'on a subitement l'impression que cette planète n'est peuplée que de chouettes gens qui pensent comme vous, et qui sourient sous le soleil du printemps. On se rappelle des tas d'autres cortèges comme celui-ci, on marche à côté des amis. Après, on se fait un petit resto en bande, on boit du vin et on dit des conneries. La vie, quoi.

Ensuite, on apprend que les flics n'ont pas hésité à charger des étudiants tranquilles, gaz lacrymogènes à l'appui, pour libérer le préfet enfermé dans sa belle demeure, pauvre chéri. Heureusement que les hommes casqués sont là pour le défendre face à ces hordes d'horribles jeunes qui voulaient lui casser ses précieuses oreilles, avec leurs vilains sifflets et leurs méchantes percussions.

Et puis on reprend la voiture pour rentrer à Bouseland. On croise les faciès renfrognés des voisins qui font la gueule. Et là, malgré les lacrymos et les agités de la matraque, on se prend à rêver que ce soit grève générale tous les jours.

dimanche 26 mars 2006

La cendre et la pluie

Billet sauvé par Anne B.


gouttesHier encore, je ne connaissais pas Saint-Pierre-des-Fistules. Oui mais voilà : il faut que j'écrive (pour demain) une "chronique locale" de ce village gros comme un mouchoir de poche. Alors en avant, LeChieur !

Avec un peu d'avance, j'échoue dans le café-épicerie, une pièce minuscule qui sent le renfermé. Accoudés au formica du comptoir, trois types jouent à celui qui parle le plus fort. Le gagnant est un routier qui ponctue toutes ses phrases d'un tonitruant "Fi de putain !". Il raconte une longue histoire de bahut trop gros pour passer dans un chemin. Dans cette saga au suspense éventé, chaque personnage est rebaptisé "cet enculé-là", chaque chose inanimée "ce merdier-là".

Je commande un café sous les "Fi de putain !" en observant la patronne qui se terre derrière sa caisse. Quarante ans, les cheveux jaunes, la bouche pliée par un mauvais rictus. Je rêve de pouvoir voler une photo de l'instant : le bar beige et lie-de-vin, les trois verres de Gros Plant, la femme résignée. Le tout dans un décor en impasse, avec ses fausses boiseries qui se décollent et ses ampoules qui pendouillent.

Une gamine déguisée en chevalier traverse la salle en courant. Je me renseigne : c'est carnaval ? Oui, à quinze heures.

En attendant, je regarde la pluie tomber et je cède aux charmes antiques d'un flipper des années 1980. La vitre est maculée de traces graisseuses, et la majorité des ampoules est en berne. Au moins, je réussis à m'isoler mentalement de l'envahissant chauffeur-livreur.

Quatorze heures trente. L'heure de mon rendez-vous. Je traverse la campagne gorgée d'eau. Une lumière sale s'est installée sur la plaine ; pour les photos, je repasserai.

J'arrive chez mon interlocuteur, le dernier représentant de quatre générations d'artisans. Lui mort, plus personne ne sera capable de reproduire son savoir-faire, m'assure-t-il. Fi de putain ! On se croirait chez Jean-Pierre Pernaut.

L'homme pue l'alcool à dix pas. Mais je n'ai pas d'autre sujet et l'heure du bouclage se rapproche, alors j'essaie de tenir bon. Il bégaie, ressasse, se perd dans ses explications. Je me limite aux questions simples : comment, quand, combien. Mais même comme ça, ça ripe. A plusieurs reprises, il se fige, bouche ouverte et regard voilé. "Pardon, c'était quoi la question ?".

Je repars dans l'autre sens. Le défilé du carnaval s'est arrêté sur un terrain vague, près des conteneurs pour le tri sélectif. Je descends de voiture, histoire de faire une photo. Pour encourager la poignée d'enfants qui grelottent dans leur déguisement, l'enjouée de service feint l'enthousiasme. Des parents allument le bûcher, sous le bonhomme carnaval qui s'embrase aussitôt. Les flammèches volent sous l'averse. Et je me dis que c'est ça, le goût de mon boulot. Une saveur de pluie et de cendres mêlées.

vendredi 24 mars 2006

La douceur des mamans

Billet sauvé par Guy



(Illustration : merci le Photomâcon)

Milieu de matinée. Les collégiens ont rejoint le mouvement de grève contre le CPE. A distance, quatre mères de famille surveillent leur progéniture.

Celle qui se trouve à ma gauche attaque bille en tête :

- Je disperserais tout ça à coups de bombes, moi !
- Des lacrymos ? C'est violent !, tempéré-je.
- Pourquoi des lacrymos ? Je vous parle de bombes. Boum ! Des morts au milieu, pour ouvrir le passage, et les autres au boulot !

Les autres ricanent, l'air gêné.

Le passage d'un élu fait diversion. La poseuse de bombes m'interpelle :

- Vous n'allez pas l'interviouver, celui-là ?
- Pas besoin, j'ai rendez-vous avec lui cet après-midi. Il m'expliquera.

Ricanements gras et regards de connivence :

- Vous avez rendez-vous ? Hé bin ! Vous n'avez pas peur !...
- Pourquoi ?
- Pour votre cul ! Vous ne savez pas qu'il est pédé ? Il va à Sainte-Gadelle-en-Tarbouif.
- Hein ?
- A l'aire de repos de Sainte-Gadelle, sur l'autoroute. C'est là qu'ils vont tous.

Abasourdi, j'essaie de battre en retraite. Trop tard, elle en remet une couche :

- Vous n'étiez pas au courant ? Y a pas que lui, tout le monde le sait ici. Y a le marchand de gluons qui y va, aussi. Il suce des routiers.

C'en est trop, je m'échappe.

Je file vers le collège. Un père de famille entraîne son gamin gréviste à l'intérieur, à coups de pieds aux fesses. Une mère promet le même sort à son fils. Elle se justifie auprès des gendarmes qui veillent benoîtement sur la petite manif : "avec tout ce qu'on voit à la télé ! Si on les laisse faire, ils vont nous foutre le feu partout". Les forces de l'ordre essaient de désamorcer l'ire maternelle : "vous savez, madame, ils sont très calmes. Ils n'ont rien cassé, il y a une bonne ambiance. Ils se contentent juste d'afficher leurs panneaux et de dire ce qu'ils ont sur le coeur. Il n'y a pas de problème. On est là pour la forme, mais ça se passe bien". L'autre n'en démord pas : "ah oui, mais avec tout ce qu'on voit à la télé !".

Je me rapproche des gendarmes. Des gens normaux, enfin ! On discute :

- Bon, me disent-ils. C'est bien que vous soyez venu, les jeunes vont voir qu'ils sont entendus par la presse locale. C'est important, à cet âge-là.
- Sûr, j'opine. Surtout, ils sont en train de se faire des bons souvenirs.
- Ah ça..., commence un des hommes en bleu.

Je reprends :

- Je me rappelle des manifs contre Devaquet. Qu'est-ce que c'était bien...

Ses yeux pétillent :

- Ne m'en parlez pas ! J'étais délégué de mon lycée.
- Moi aussi ! On avait rameuté un de ces monde, dans le défilé !
- Ouais, il sourit. Je me demande comment ils m'ont accepté dans la gendarmerie, avec toutes les photos de moi qui doivent traîner dans les archives des RG !

Des mères de familles hystériques et homophobes, des gendarmes avec qui j'irais volontiers boire un coup : au moins, ce bled m'aura appris à me méfier des apparences.

Sur le vif

Dix heures et demie au café du commerce. J'ai croisé J. en rentrant d'une séance de prises de vue. Du coup, on s'attarde cinq minutes devant un expresso bouillant. Trois hommes arrivent au comptoir. La cinquantaine massive, sinon plus. Tout à coup, ils se mettent à brailler :

- Tu me fais chier, connard. Dégage de là.
- C'est toi le connard, abruti. Je me fous de la goule de personne, moi. Je vois pas pourquoi je me foutrais de ta goule à toi.
- J'ai pas une goule, moi. Retire ça.
- Oh, mais tu commences à me chauffer. T'arrête tout de suite, sinon tu vas te prendre deux-trois mandales, ça va être prop'.

Un autre consommateur s'interpose. On entend encore quelques éclats de voix, puis le plus agressif s'éloigne à l'autre bout du comptoir. Le deuxième tente la réconciliation :

- Oh dis, ça va, maintenant. T'es français, non ? Moi, je suis français. Alors on est pareils, et pis c'est tout.

Ouais. Ils sont pareils. Et pis c'est tout. Et moi, je sors du café avec une légère nausée.

P.S. Promis, je vais bientôt arrêter de jouer avec le Photomâcon. Mais c'est génial, ce truc : voici que j'ai retrouvé mes trois cons.

jeudi 23 mars 2006

Ca ira mieux demain

Chouette, je viens d'avoir la confirmation qu'un journal qui m'achetait des articles ne m'en prendra plus. Tout ça parce que la rédac'chef est complètement parano et qu'elle refuse de le reconnaître. Content, LeChieur. Accessoirement, un autre journal, qui m'avait promis monts et merveilles en publiant mes papiers, a visiblement décidé de ne pas me les payer.

Je me sens comme un kleenex plein au fond d'une vieille poche sale.

Si vous cherchez un nègre littéraire, un biographe, un hagiographe ou un pigiste quelconque, n'hésitez pas. Le cours du Chieur est à la baisse.

Edit. Comme j'étais énervé, je suis allé faire ma tronche sur le photomacon. Voilà, je suis très ressemblant. Surtout ce soir.

dimanche 19 mars 2006

Le petit garçon dans le public

Billet sauvé par Vroumette


Hier soir, on a emmené les petits voir un concert du groupe dont j'étais encore le manager, il y a deux ans.

C'était leur première sortie de ce genre. Toute la journée, mon fils a fait des bonds de marsupilami dans la maison, en répétant "je suis content, je suis content, je suis content". Et ma fille a eu mal au ventre, comme à chaque fois qu'elle doit affronter une situation nouvelle.

On est partis dans la vieille voiture déglinguée, vroum. En arrivant à destination, on n'a pas trouvé la salle, alors on a appelé Bob Woodward sur son portable. Coup de chance, il était dehors. Il nous a gardé une place sur le parking, et il nous a accueillis gentiment. Joie des minus, qui venaient surtout pour le voir, lui, le papa de leur copine, jouer sur une scène.

Puis on a fait la queue, on s'est assis, on a regardé le brouillard opaque qui sortait de la machine à fumée, je leur ai expliqué le son, les lumières, les instruments, tout ça. On a révisé notre vocabulaire : spectacle, concert, spectateurs, public, coulisses, scène... A quatre ans et demi, j'ai jugé qu'ils étaient encore un poil trop jeunes pour faire la différence entre "jardin" et "cour", mais ça va venir... Et finalement le concert a démarré.

Etonnant raccourci de dix ans de ma vie : à côté de moi, mes petits et leur mère. Et sur la scène, le groupe que j'ai accompagné tous les soirs en tournée pendant huit ans. Huit ans de galères, de petits bonheurs, d'attentes infernales dans les loges, de routes interminables, de soirées pourries dans des hôtels glauques, de rencontres revigorantes, de débats à la con, de fêtes lumineuses, de fatigue lourde, de brèves victoires, d'empoignades, d'espoirs caressés et de renoncements plus ou moins digérés. Huit ans à attendre la fin du concert, deux heures trente d'épaisse éternité, avant de pouvoir enfin boire un coup, ranger les flight-cases, recharger le camion, récupérer le chèque, dire au-revoir, aller au resto, et regagner son petit chez-soi pour la nuit en espérant qu'il y aura une baignoire et un réveil.

Il y a quinze jours, j'ai enfin vu Quand la mer monte, le joli film de Yolande Moreau et Gilles Porte, qui parle très bien de ces moments en creux, dans une vie de tournée. Comme l'intrigue se passe dans le Nord-Pas-de-Calais, j'y ai retrouvé des endroits-madeleines, des lieux dont la seule évocation suffit à me rappeler des fragments de route : Béthune, Liévin, Valenciennes, Grande-Synthe, Steenwerck, Lille... Ca fait comme un refrain, qui chante un lendemain de fête, un hôtel borgne, une coupure d'électricité en plein spectacle, une grange pleine de monde, un estaminet embué, une tranche de potjevlesh, une salle à l'italienne dans un village en brique. Et le froid. Et l'attente.

Et donc, hier soir, ces relents-là, et tout contre moi, un tout petit garçon blond, immobile sur son fauteuil. Complètement fasciné. Alors, quand est venu le moment où ils chantent un texte que j'ai écrit, je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire à l'oreille que c'était "ma" chanson. Il est resté sans bouger, happé dans une tension attentive, et il a hoché gravement la tête. "Ca te plaît ?". "Oh oui". Visiblement, ce petit garçon-là était en train de se préparer des rêves colorés pour toutes les nuits à venir.

Alors, pour la première fois depuis toutes ces années, en voyant son regard à lui, je me suis senti fier d'avoir appartenu à cette histoire. Vraiment fier. Comme un gosse.

samedi 18 mars 2006

Le péril jeune

Le vendredi, chez moi, c'est "la journée du papa". Les deux minus de 4 ans et demi ne vont pas chez la nourrice : non seulement je les emmène à l'école le matin, comme d'habitude, mais je vais aussi les chercher le midi. Je les nourris, je les remets entre les griffes de la maîtresse à 13h30, je les récupère trois heures plus tard, et on mange un pain au chocolat.

Quatre voyages. Ca veut dire supporter à quatre reprises le voisinage des innombrables mères de famille de Trouducul-sur-Mer, qui poussent leur poussette avec une passion appliquée, comme Sysiphe sur sa colline. On dirait une grappe de bousiers hystériques, qui rentreraient chez eux après avoir été lâchés dans un tas de fumier. C'est un rituel bien rôdé : une demi-heure avant l'ouverture des portes, toutes les Trouducaises convergent vers l'école maternelle, le front bas et l'oeil hagard, le groin rougi par le vent, dans un unanime crissement de roues.

Car on est dans un monde clos dont vous ne soupçonnerez jamais l'existence. Pour l'imaginer, il faut avoir connu ces vallées entourées de montagnes si infranchissables que les gens n'y peuvent se reproduire qu'entre cousins. Oh, certes, Trouducul n'est qu'une vaste plaine, ouverte sur la mer, le bocage et la forêt. Il serait facile au Trouducais d'aller chercher femme ailleurs, pour s'aérer l'ADN. Oui, mais voilà : on ne sort pas de Trouducul. C'est comme ça. La minuscule sous-préfecture d'à côté, c'est la grande ville. La modeste agglomération d'où je viens, l'enfer urbain. Et Paris, c'est une carte postale de la Tour Eiffel envoyée par Mémé le jour de la sortie des "aînés", comme ils disent : six heures de bus aller-retour, c'est un peu long, mais qu'est-ce qu'on a bien mangé ! Hein, Henriette ?

Du coup, le Trouducais se marie avec sa cousine germaine. Ne croyez pas que j'exagère : 2500 habitants, sept familles. Comprenez qu'au bout d'un moment, les gènes s'épuisent. Comme ça fait des générations que ça dure, la cousine est encore plus moche que sa mère. Ici, quand on croise une femme qui n'a pas les dents chevalines, le menton en galoche, le teint rouge brique, les oreilles décollées, l'oeil porcin, les cheveux poisseux, les chicots pourris, le corps difforme, et leurs PUTAINS DE LUNETTES EN METAL BLEU comme j'en portais en 1982, on lui crache dessus : salope de parisienne, va. Pareil pour leurs chevaliers servants : même carnation cramoisie, même silhouette indéfinissable, avec en plus ce je-ne-sais-quoi de brutal dans leurs yeux injectés de testostérone et de mauvaise bière.

Quand la Trouducaise devient femme, l'accomplissement de sa vie prend corps sous la forme d'une poussette. C'est à la fois son signe extérieur d'existence, sa raison de vivre, son horizon, et la justification de sa présence ici-bas. Alors elle pousse, inlassablement. Les plus chanceuses, parturientes de frais, peuvent exhiber un bébé morne, à qui le vent de noroît laissera la goutte au nez et l'oeil terne de ses aïeux. Mais toutes ne peuvent pas se targuer d'avoir été fécondées récemment. Qu'importe, elles poussent du vide. Et, quand les grilles s'ouvrent et que les gamins s'ébattent, elles obligent leurs morveux de cinq ans à grimper dedans, pour justifier l'engin.

Vilain LeChieur, qui raille l'amour maternel de tes concitoyennes, tu seras puni pour tes sarcasmes ! N'est-il pas normal que ces femmes sans horizon placent tous leurs espoirs dans leurs enfants ?

Ah oui, mais non. Elles sont moches, bêtes et consanguines, mais on n'est pas dans un de ces nombreux endroits que le libéralisme à outrance a laissés exsangues. Ici, du boulot, il y en a. Beaucoup plus qu'ailleurs, même. Rien à voir. A Trouducul, la plupart des enfants n'ont aucune carence alimentaire. Ils manquent juste d'un peu d'amour, de culture, et d'une autre fenêtre sur la vie que la lobotomie quotidienne infusée par TF1 et consorts. On ne les a pas conçus pour eux-mêmes, mais seulement parce qu'ils étaient le moyen d'accéder à un rang, de franchir une étape. D'ailleurs, on adhère à l'association de parents d'élèves dans le même but. Le parcours scolaire de sa progéniture, on s'en bat le coquillard avec autant de ferveur qu'on assène des gifles au mouflet. Ce qu'on veut, c'est pouvoir postillonner d'égal à égal avec les enseignants, pour se sentir quelqu'un. Le reste, on s'en fout. Pourvu qu'on mange bien à la choucroute annuelle et que ces feignants d'instits emmènent bien les CM2 en classe de neige (ça dure depuis 47 ans, y a pas de raison que ça change), et tout ira bien.

Alors bon, moi, les attroupements hébétés sur le parking de l'école, j'ai un peu tendance à les fuir. D'autant que je cumule les fautes de goût : d'abord, je ne suis pas d'ici, c'est louche. Ensuite, je suis ce que dans leur jargon un peu technique, ils ont coutume de désigner sous le terme spécialisé de "grosse tarlouze" (leur homophobie approximative englobe quiconque dispose de plus 500 mots de vocabulaire). Et enfin, trahison suprême, je vis avec leur ennemi intime : une prof, vous pensez !

Du coup, j'arrive systématiquement en retard à l'école, quand l'air est plus respirable.

Pas de bol, il y en a une qui a repéré mon manège, et qui, pour une raison que j'ignore, a calé ses horaires sur les miens.

Alors moi, bêtement, parce que ma mère m'a élevé dans un héritage judéo-chrétien de traditions gluantes, j'ai commencé à dire "bonjour". Elle m'a répondu, et c'est devenu une habitude.

Et voilà que ce matin, elle a réglé son pas dans mon pas à moi (et les roues de sa poussette dans les jambes juvéniles de mes minus), et qu'elle s'est mis en tête de me faire la causette. Considérations météorologiques d'abord (pour m'apprivoiser, sans doute), puis carrément politiques :

- Vous avez vu, les jeunes ?
- Non, je ne regarde pas la télévision.
- Hé bin ils ont tout cassé, hier soir.
- Dans les manifs ?, ai-je feint de m'intéresser.
- Oui, tout ! Les vitrines de cafés, les commerces... Alala !
- Mmmm.
- Enfin bon, c'est pas encore chez nous..., a commencé cette imbécile heureuse qui est née quelque part, comme aurait dit Brassens.

Puis embrassant du regard le petit millier de maisons de Trouducul-sur-Mer (d'où le dernier jeune qui s'était égaré est reparti sous les quolibets des habitants, enduit de goudron et de plumes, en 1973), elle a eu ce mot magnifique :

- ...mais ça va pas tarder à nous tomber dessus.

Là, je n'ai pas pu m'empêcher de sourire, avec un poil d'ironie :

- Ah ça ! Avec tous les étudiants qu'on a ici...

Alors elle a conclu, admirable de connerie assumée :

- C'est sûr.

vendredi 10 mars 2006

Cryptozoologie



Après l'ornithorynque (1799), le panda géant (1869), l'okapi (1900), le coelacanthe (1938) et le kha-nyou (1996), voici que le monde ébahi découvre le galathée yéti (2006). Je sais pas vous, mais moi, ces trucs-là, ça me colle des frissons de bonheur. Tant qu'il reste des trucs à découvrir, y a de l'espoir.

Un journaliste à TF1

C'était lundi matin, je crois, sur France-Inter : dans tous les flashes, la même info. TF1 a engagé un journaliste noir, Harry Roselmack, pour remplacer PPDA les jours de vacances.

Je regrette de ne pas avoir enregistré la radio ce jour-là, c'était à hurler de rire.

Premier problème pour nos amis les spiqueurs de Radio-France : comment définir la couleur du type ? Est-il "noir" ? Ou bien "de couleur" ? Laquelle de ces deux appellation sera la plus politiquement correcte ? Aïe. "Noir", c'est un peu sec. Mais "de couleur", c'est un peu con. On ne peut même pas dire "afro-français", vu qu'il est antillais, pas de bol[1]....

A 9 heures, le problème était résolu : "TF1 engage un journaliste de couleur noire", nous a annoncé la titulaire du journal radiodiffusé, sans préciser toutefois qu'il s'agissait d'assurer les remplacements d'un confrère de couleur rosâtre, tirant sur l'orangé à grands coups de bétacarotènes de synthèse.

Deuxième problème : un Noir au 20 heures, c'est une info, coco ! Mais trop en faire, ce serait stigmatiser la chaîne de télévision, voire suggérer qu'elle menait jusque-là une politique pour le moins ségrégationniste en matière de recrutement. Ce serait aussi reconnaître le caractère totalement inhabituel de la chose. Alors que non, on est carrément détendus avec ça : engager un Noir, c'est normal, c'est même le contraire qu'il faudrait fustiger. J'imagine le dilemme quasiment hystérique à la rédaction de France-Inter : alors, on en parle, ou pas ? Débats fatigués, autour d'une grande réserve d'aspirine : "bon OK, on l'annonce, mais on n'en fait pas des caisses sur sa couleur. D'autant que ce ne serait pas très confraternel envers Roselmack si on suggérait qu'il a été recruté uniquement à cause de son gène slc24a5".

Résultat : toute la matinée, France-Inter nous a expliqué que 1) TF1 avait engagé un journaliste "de couleur noire", mais que 2) ce dernier avait été choisi uniquement pour ses compétences professionnelles.

La voilà donc, la véritable info : le 20 heures de TF1 a recruté un journaliste pour ses compétences professionnelles. Effectivement, si c'est vrai, quelle que soit la couleur du gars, c'est une authentique révolution au royaume de la télé en béton.

Notes

[1] Depuis, j'ai entendu un flash encore plus con, disant qu'un "journaliste antillais" avait été recruté. On peut être antillais et de n'importe quelle couleur, non ?

samedi 4 mars 2006

Mon very best of

Ce qui est chiant, avec les blougs, c'est que chaque nouveau billet écrase le précédent. On avait torché un chouette truc, on en était plus ou moins content, mais voilà, aujourd'hui on est d'humeur à écrire "prout" ou "libérez Laurent Gloaguen", alors les efforts passés disparaissent dans les limbes. On a beau mettre des liens vers les archives, un calendrier (que j'ai viré parce qu'il fait des bugs) ou une table des matières, faut pas se leurrer : en dehors de quelques asociaux notoires, qui passent leur temps à éplucher des blougs au lieu de se vautrer dans le stupre, personne ne regarde jamais les vieux posts de plus d'un mois.

Alors voilà, j'ai décidé de répondre à la question qu'on ne m'a pas posée, "quels sont les billets que j'aurais envie de garder, si je ne pouvais en sauver que 12 ?". Le résultat, c'est ce qui apparaît ci-dessous. Ma petite compil à moi, quoi... Exercice narcissique s'il en est, mais bon, on est blougueur ou on ne l'est pas, hein...

  • Ceux qui marchent debout (janvier 2003). J'ai toujours la même haine pour René Barjavel, cette vieille baderne opportuniste, avec ses ficelles à la con et son pétainisme rampant. Qu'on continue à obliger des tas de collégiens à acheter Ravage, ça me sidère. Le monde serait tellement plus beau, si chaque prof de français était muni d'un cerveau en état de marche.
  • Fait divers (décembre 2003). Je me demande comment Félix Fénéon aurait rédigé la chose dans ses excellentes "Nouvelles en trois lignes".
  • L'oeil était souriant (mai 2004). La seule raison valable d'avoir un bloug : parce que ça entretient la mémoire. J'ai une théorie quasi métaphysique sur la nécessité qu'il y a de tenir un journal pour retarder le flux du temps qui passe, mais ce serait trop long à expliquer ici et aujourd'hui. N'empêche. Ce genre de texte n'a AUCUN intérêt pour personne, en dehors de moi, parce qu'il me rappelle un fragment d'existence que j'aurais oublié sans lui.... Alors qu'en relisant le billet, je retrouve les sensations éprouvées ce jour-là avec une acuité étonnante. D'ailleurs, c'est à cause de ce billet et de quelques autres si je n'ai finalement pas brûlé les archives.
  • Such a perfect day (juillet 2004). Idem : un minuscule bout d'existence que j'aurais laissé filer. Et surtout, un billet qui m'a apporté rien moins qu'une amitié qui m'est chère. Merci, Google.
  • Les Hommes Bleus (novembre 2004). Quand je plonge tête la première dans la nostalgie facile, ça devient sirupeux à en vomir. Berk.
  • Inventaire (mars 2005). Un billet qui suinte l'ennui comme une journée de chômage à Montceau-les-Mines. J'adore.
  • Cent "je me souviens" (décembre 2003) et Elle se souvient aussi (juin 2005). Oui, bon, je suis un peu obsédé par les histoires de mémoire. Et par Georges Perec. Mais si vous aussi vous avez envie de vous souvenir, ça m'intéresse.
  • Les seins de Lucie (juillet 2005). J'ai fini par me rappeler : le type s'appelait Franck. On s'en fout.
  • La nuit de la grotte (décembre 2005). Une participation au sablier de Kozlika (le premier paragraphe était imposé, il fallait écrire la suite). Le genre de moment décourageant, où l'on est crevé, où l'on n'a rien à dire, mais où l'on improvise quand même un truc vite fait parce qu'on est joueur, merde. Et puis finalement, je me suis marré tout seul en écrivant la chute.
  • Eurydice (janvier 2006). Autre jeu, cette fois organisé par Ka. Plein de contraintes (longueur du billet, nombre de phrase, forme "journal"), j'aime bien. Pas de bol, ce petit texte n'a pas eu l'air de plaire à qui que ce soit à part moi. Je m'en fous, mon avis compte beaucoup pour moi-même-je.

...et voilà. Si c'était une chaîne, je passerais le relais à Xave, tant ce garçon n'est finalement qu'un paradoxe avec une barbe. En effet, je ne connais pas de bloug plus ancien que le sien, ni de blougueur plus scrupuleux que lui sur la sacro-sainte conservation des archives et des incunables. Effacez un seul octet de vos pages passées, et il vous appellera "Staline", c'est dire. Mais en même temps, avec la configuration toute personnelle qu'il a faite de son bloug vous n'avez quasiment AUCUNE chance de retrouver les billets qu'il a écrits ne serait-ce que la veille ou l'avant-veille... Un chieur, quoi.

Bin tiens, hop, on n'a qu'à dire que c'est une chaîne. Vas-y, Xave, dis-nous quels seraient les 12 billets que tu garderais chez toi, si tes disques durs étaient en train de flamber...