mardi 17 janvier 2006

Courrier du coeur

Cher Monsieur Le Chieur,

Depuis toutes ces années qu'on prélève chaque mois 110 euros sur votre compte bancaire pour payer le gaz et l'électricité dont vous n'arrivez pas à vous passer, voilà que pour la première fois votre banque refuse le prélèvement. Ne vous inquiétez pas, nous n'en mourrons pas. Cet incident mineur ne vous sera pas surfacturé : avec tous les profits qu'on fait sur votre dos, ce serait bien le comble ! Vous pouvez nous envoyer les sous si vous le désirez pour gagner du temps, sinon nous renouvellerons la demande de prélèvement dans X jours. Dans l'attente, nous vous prions de recevoir toute notre sympathie. (Signé) Vos amis d'EDF-GDF".

Ca, c'est dans mes rêves. La réalité, c'est ça (ce sont eux qui mettent les mots en gras) :

"La somme de 110 euros reste donc à régler. Elle correspond à la mensualité de votre échéancier. Vous pouvez la régler par tout moyen à votre convenance auprès de votre agence dont l'adresse figure au bas de ce courrier. Votre règlement est attendu avant le 18 janvier 2006.

Le traitement spécifique de votre dossier implique des frais de gestion de 18,42 euros TTC. Ils apparaîtront sur votre prochaine facture.

J'insiste auprès de vous sur son urgence. En effet, s'il n'est pas enregistré pour cette date, la fourniture d'énergie sera suspendue ou fortement réduite et les frais liés à cette intervention de 45,45 euros TTC, à votre charge."

Précisons que la lettre est datée du 11 janvier (et que je l'ai reçue le 13). Précisons également que ce prélèvement refusé ne correspond à aucune prestation facturée, juste à une provision dans l'attente de la prochaine facture. Précisons enfin que le "traitement spécifique" de mon dossier consiste en la sortie d'un courrier type sur l'imprimante d'un salarié d'EDF, et en la dépense d'un affranchissement au tarif lent. J'ignorais qu'une semaine de retard dans la réception d'un prélèvement provisionnel, une feuille de papier A4, quelques microgrammes d'encre noire et un timbre au tarif lent pouvaient coûter 18,42 euros (120,82 F) à ces pauvres gens d'EDF-GDF.

Tu ne peux pas payer un truc que tu ne dois pas vraiment ? On te donne 4 jours pour le faire, on te facture 120 balles pour ça, et on menace de supprimer une fourniture qui t'est essentielle, puisqu'il s'agit de ton chauffage, ton eau chaude sanitaire, et ta gazinière. Au passage, ton banquier prélève sa part : 50 euros pour compenser l'incommensurable surcharge de travail qu'il a subie en cliquant sur "non".

Ca s'appelle du racket caractérisé. S'il n'y avait pas autant de pauvres à tondre tous les jours, on se demande comment tous ces fumiers patentés feraient pour gagner leur fric.

Bienvenue dans le paradis libéral du 21ème siècle. Un paradis où, pour être fauché, faut drôlement avoir les moyens.

lundi 2 janvier 2006

Eurydice




13 février 1916. J’ai pris le plateau sans y faire attention, l’esprit ailleurs. En pensant "fais comme si de rien n’était. Avance, quoi qu’il advienne. Ne te retourne pas, sinon le charme sera brisé et tu seras changée en statue de sel, ou pire encore…". C’était comme un jeu. Je sentais presque son souffle dans mon dos ; son regard à vif, son avidité. C’était comme de danser sur le trottoir, quand on est enfant, et d’imaginer qu’on est au bord d’une falaise. Délicieux petit vertige, à un souffle de la chute. "Si tu le regardes, il va t’emprisonner dans sa mémoire, et c’en sera fini de toi. Ne lui montre rien, que ton dos, même s’il geint, même s’il supplie". Le plancher a craqué dans un murmure, et puis le silence est retombé sur la grande maison. Un silence obsédant, à peine défloré par le tic-tac lointain d’une pendule. C’est alors que je me suis laissée surprendre par un rayon de soleil sur ma nuque. C’était bon, tout à coup, cette chaleur pâle, bon comme le sourire qui naissait sur mes lèvres. Alors je me suis retournée malgré moi, pour voir son sourire à lui ; j’avais perdu. Mais la partie et la pendule s’étaient arrêtées : le peintre était mort.

*

Avec ses 17 phrases et ses 1170 signes, le petit texte ci-dessus participe modestement au nouveau jeu de la Boîte à Images. L'oeuvre reproduite est de Vilhelm Hammershøi, un merveilleux peintre à découvrir pour se raconter des histoires (comme Hopper après lui), à dévorer des yeux ici et .