Par la grâce de méandres ferroviaires insoupçonnés, je me suis retrouvé en escale dans ma ville natale, hier. Comme je n'avais pas très envie de perdre une heure dans une gare humide et froide, je me suis baladé.

Au début, c'est assez rigolo de jouer les vieux cons : tiens, cette boutique-là a fermé. Tiens, celle-ci n'existait pas. Ah, mais ils ont pavé cette rue... Evidemment, plus on avance, plus les souvenirs reviennent. Curieux sentiment de familiarité, intimement mêlé à la certitude de n'être qu'un passant en transit.

Bizarrement, les bistrots de mes années lycée ont tous tenu le coup. Le Diplo, où je buvais des cafés avec les militants sympa. La Civette, où les jambon-beurre étaient mangeables. Le Français, où on allait provoquer les petits bourgeois en loden jusque dans leur tanière. Le Pierrot's, où on ingurgitait beaucoup de mauvaise bière avec les punk-rockers du cru. Et puis, forcément, à force de marcher dans la nuit en cherchant la promesse d'un sandwich, j'ai fini par arriver devant le Patio.

J'ai toujours détesté ce bar, avec ses lumières crues, sa déco prétentieuse, ses murs blancs et ses patrons infects. On mangeait mal, on était servis au lance-pierre, on s'ennuyait tant qu'on pouvait, et les bières pression étaient toutes d'insipides lavasses, marketées pour les jeunesses dorées des villes de province. Mais c'était le troquet le plus central, celui où on se retrouvait plus par résignation que par habitude.

Je me suis senti comme un spectateur de Nighthawks : seul, dans la nuit, devant cette boîte éclairée, avec des gens dedans. A l'heure amère où le barman regarde la vitrine en pensant à la fermeture, et où les derniers clients essaient de faire durer le temps.

Il n'y pas un siège de ce bar où je ne me sois pas assis, entre 1986 et 1989. Celui-là, près de la porte, avec la jolie K. L'autre, derrière, avec E. Et puis celui-là, là-bas, avec mon copain C. Et encore la banquette, tout en haut, où j'écoutais en riant les délires mythomanes de D...

Toutes ces tables partagées avec des grands amours ravageurs et des amitiés périssables, ces tables assaillies après les manifs, ces tables où on transpirait le trac avant de monter sur la scène du théâtre. Ces tables où on refaisait le monde. Ces tables où on se déchirait. Ces tables où on attendait. Ces tables où on faisait des tâches de café sur nos copies de philo. Ces tables où on était toujours sûr de trouver un sourire, une main, quelqu'un avec qui partager l'attente poisseuse de nos adolescences impatientes.

Aucun de nous n'a su ce qu'était devenue la jolie K. Je n'ai jamais revu E., ni D., ni la plupart des copains du théâtre, ni ceux des manifs, ni ceux des concerts de Ludwig von 88, ni les militants, ni les autres. C. est clochard, deux ou trois sont morts, beaucoup sont partis vivre des vies qu'ils n'avaient pas rêvées. Moi aussi.

Je suis resté une seconde ou deux, le nez à la vitre, comme un papillon de nuit qui se cogne à la lumière.

Et puis j'ai laissé les fantômes entre eux, et j'ai fait demi-tour vers la gare.