
En février 2003, je m'énervais un peu contre mes contemporains.
Bon, ça date, hein. Plus personne n'utilise de GIFs animés, et il n'y a que Ouanadou pour croire que ses clients veulent encore faire des "pages perso".
Mais dans le fond, ça n'a pas changé. Ça a même salement empiré, je trouve.
Il y a quelques jours, Europe 2 lançait une nouvelle émission sur les blogs. Avec pour caution morale un "expert en blogologie" (sic), le grand Loïc Le Meur himself. Ouais, les amis : la star, le gourou, l'auteur en devenir d'un livre pas encore écrit, mais déjà en vente sur Amazon : sur internet, tout va tellement plus vite...
Loïc Le Meur, c'est un gars incontournable : si tu veux exister, faut te faire "lemeuriser". Comme ça, tes stats elles augmentent à mort, les gens s'évanouissent sur ton passage, et tu peux même envisager l'étape ultime, le boss de fin de niveau, l'accomplissement de toute une vie : gagner du fric ! Plein de pognon ! Parce que Le Meur, il est comme ça. Ça l'intéresse, les sous (ici aussi) : tel site se fait dans 40.000 euros par mois, tel autre ne gagne que 15.000 dollars... C'est vachement important, non ?
Les voilà donc, les deux critères d'évaluation d'un blog : combien de visiteurs, combien de revenus ? Accessoirement, les dérivés : puis-je faire croire aux gens que j'ai écrit un livre (alors que j'ai seulement recyclé mon blog) ? Vais-je décrocher un boulot de rêve grâce à mon blog ?
Et les moutons de suivre leur chef en rangs serrés, en espérant recueillir sinon le pactole, au moins quelques miettes de sa notoriété. A ce sujet, il suffit de lire un témoignage au hasard, ça vaut son pesant de cacahuètes.
Au fait, le contenu ? On s'en fout. Les nouveaux communicants ont fait plus fort que la télé : les chaînes hertziennes avaient mis une quarantaine d'années à devenir ce qu'elles sont, des vecteurs de médiocrité à la poursuite effrénée de l'audience et du fric. Les blogs façon Le Meur ont réussi exactement la même chose, mais en trois ans. Ils ont même perfectionné l'outil : ils n'ont tellement rien à dire que leurs blogs ne parlent que de blogs[1]. Le système se nourrit de ses propres vents, et tourne à vide. Frénétiquement, mais à vide. Pas grave : comme dit Le Meur, "La création d'entreprise, la France, l'environnement ou comment ne pas rendre notre planète invivable pour nos enfants sont des sujets sur lesquels j'aimerais passer plus de temps mais la croissance des blogs est beaucoup trop passionnante pour moi pour l'instant...". Voilà quelqu'un avec qui, décidément, je ne partage pas beaucoup de valeurs. Le jour où vous me verrez "passer plus de temps" sur "la création d'entreprise" ou "la croissance des blogs", soyez gentils : appelez un exorciste.
Bon, mais je retarde, comme d'habitude. Normal, je suis un râleur d'arrière-garde.
Ah oui, parce que le nouveau truc vachement hype, en ce moment, c'est le podcast. T'en a pas sur ton blog ? Ah la honte !
C'est tellement important, le podcast, que Le Meur a invité un expert pour en parler. Celui-ci s'appelle Julien van Caneghem, et il a plein de choses passionnantes à nous dire :
"La presse écrite se meurt en Europe (l'Angleterre est un cas à part). Les raisons sont nombreuses: le prix, le côté peu ludique du papier par rapport aux autres médias ...". Bin tiens. Pauvres journalistes de presse écrite qui n'ont rien compris à cette société en mutation. Julien le sait bien, lui : il faut faire du ludique ! Vous comprenez, ma pauvre dame, les jeunes n'aiment plus lire. Adaptons-nous ! A quand des titres un peu plus fun dans Le Monde ? "Cyclone Katrina : devinez le nombre de morts par SMS ! Le gagnant recevra un i-pod"...
"Mais d'un autre côté, pourquoi lire un journal alors que ceux qui aiment lire, préfèrent trouver une information plus complète et plus rapide sur un blog".
Soyons charitables avec Julien. Sa prose laborieuse et sa ponctuation aléatoire nous suggèrent qu'il n'a pas dû beaucoup fréquenter le papier, ce jeune homme. Alors forcément, pour lui, "ceux qui aiment lire" appartiennent au côté obscur de la force. Les blogs, c'est plus cool, plus rapide, plus fun. L'info y est plus complète, aussi. Il faut être un pur arriéré pour croire que les quotidiens (avec leur déontologie, leur obligation de vérifier les sources et leurs analyses) sont plus pertinents que les skyblogs qui se répandent sur le net.
L'écriture sans élégance de J. Van Caneghem ne l'empêche pas de développer une théorie visionnaire : "Les contraintes de ce média sont tellement rigides qu'il est voué à disparaître s'il n'y a pas une réelle prise de conscience dans les années à venir. Bon, ça fout les jetons, hein. La presse écrite appelée à disparaître, parce qu'elle n'a pas l'heur de plaire à notre ami Julien, c'est pas très réjouissant, comme perspective. Heureusement, des solutions existent. Que la presse écrite prenne autant de libertés avec la syntaxe que Julien, histoire de faire jeune ? Qu'elle fasse comme lui, assener des vérités définitives sans jamais s'appuyer sur un fait, un chiffre, ou l'ombre d'une réflexion ? Mais non, bande de mauvaises langues : "Aujourd'hui, avec le podcasting, cela devient simple, rapide et peu cher. Chaque journal, chaque revue a un intérêt fondamental à s'y mettre. Cela leur permettrait également de pouvoir réagir à l'actualité en temps réel et sans coût supplémentaire. Monsieur "Tout le monde" veut aujourd'hui des infos rapides, claires, simples, où il veut, quand il veut... On ne peut pas lire un journal dans une voiture quand on est dans des embouteillage mais on peut imaginer de l'écouter".
Ah, voilà ! Julien est donc porteur d'un concept révolutionnaire. Je lui suggère de faire breveter son idée incontinent, avant que des petits malins mal intentionnés ne la lui piquent. Avec un peu de chance, il pourra en tirer un paquet de fric. Allez, je suis bon prince. Je vais même l'aider à trouver un nom, pour son invention. Je propose "autoradio". Pas con, hein ?
Courage, Julien, il reste encore plein de choses à "imaginer" : l'eau ni-trop-chaude-ni-trop-froide, le fil à couper le beurre, et le réseau mondial où n'importe quel laborieux sans imagination peut s'improviser "expert", par exemple.
Quant à mon grenier, ne l'appelez plus jamais blog. Tant qu'il restera entre les pattes de gens comme ça, je proscris désormais ce mot de mon vocabulaire.