jeudi 29 septembre 2005

Le figurant

Depuis un an que j'habite dans cette ville, je le vois tous les jours ou presque, en fin d'après-midi. Et tous les jours, il porte le même bleu de travail, les mêmes bottes en caoutchouc marron, et il pousse le même vieux vélo avec des grosses sacoches en cuir de chaque côté du porte-bagages.

Il a aussi une casquette vissée sur ses cheveux en broussailles, et d'énormes lunettes devant les yeux. On dirait qu'il sort tout droit d'un film des années 70. On ne s'étonnerait pas de voir Patrick Dewaere surgir dans le champ dans le caméra, porté en triomphe par une foule qui scanderait "Trincamp ! Trincamp ! Trincamp ! But ! But ! But !".

Je le croise sur la grande route, sur les petits chemins, dans le centre ville, au milieu du parking du centre commercial. Il est partout et nulle part. Hier, c'était dans une ville voisine.

Je ne l'ai jamais vu sans sa casquette, sans son bleu, son vélo ou ses bottes. Je ne l'ai même jamais vu dans une autre posture que celle-là : debout, une main sur la hanche, l'autre qui tient machinalement le guidon, les yeux en l'air. C'est comme s'il était copié-collé, devant des décors plus ou moins changeants

Est-ce qu'il lui arrive de grimper sur la selle de son vélo ? Est-ce qu'il enlève ses bottes pour dormir ? Est-ce qu'il a une voix, une vie, un anorak ? Je ne le saurai probablement jamais.

mercredi 28 septembre 2005

Petit tas

Billet sauvé par Fincasor


D'abord, il y a eu ce débat dans "le téléphone sonne" sur France-Inter, aujourd'hui, avec un psychologue très vindicatif qui expliquait (je résume) que la psychanalyse c'est de la merde. A un moment, il y a un septuagénaire qui a appelé pour dire que s'il était toujours aussi heureux dans son couple, c'était justement grâce à l'analyse. Alors le psychologue très vindicatif a rétorqué qu'on pouvait toujours trouver un type qui a guéri du cancer avec des infusions d'herbe, mais que globalement, la psychanalyse (je résume) c'est quand même de la merde.

Et puis ce soir, en rentrant, ce billet miroir chez Kozlika.

Je n'ai pas guéri du cancer avec des infusions d'herbe, mais l'analyse m'a quand même un tout petit peu sauvé la vie. Le "petit tas gémissant accroupi contre un mur", je connais. Devant les gens qui passent, et qui se demandent si vous êtes un toxico en manque ou juste un nouveau cas d'infarctus pour les pompiers. "Non, non, c'est bon, je connais. Ça va passer".

"Rassurez-vous, c'est moi qui panique", quelle absurdité ! Avec les proches qui se demandent, qui hésitent, qui voudraient bien partager un peu du fardeau, mais qui sont complètement dans le brouillard. La douleur physique, on connaît ou on imagine. La douleur morale aussi, le deuil par exemple. Mais ça... C'est incompréhensible. Qu'est-ce qui se passe dans la tête de celui qui se laisse traverser par une attaque de panique ? Qu'est-ce qu'il ressent ?

Rien. A part la certitude absolue qu'il va mourir, là, tout de suite. Et la sensation affreuse de se débattre comme un diable contre l'inéluctable, de s'enfoncer quand même dans un néant visqueux, ou de tomber dans un puits sans fond. Et ne jamais se reposer : ça vous prend le jour, la nuit, seul ou dans la foule. Sans prévenir : PAF ! Et l'on meurt. Je suis mort des millions de fois.

En 1999, je faisais plusieurs crises d'angoisse par jour. Par "plusieurs", j'entends "beaucoup". Et encore, je ne parle que de journées "normales", celles où je pouvais éviter les situations phobiques (totalement exclu : être dans une voiture, un train ou un avion, patienter dans une file d'attente, marcher au milieu de la rue, monter dans un ascenseur, parler debout à des gens, pousser un caddie au supermarché, être au milieu d'une pièce, passer sur un pont, avaler un médicament quel qu'il soit, et j'en oublie des tas. C'est vous dire si vivre était un problème).

J'ai eu de la chance : je suis sorti de ces saloperies. J'ai fini par atterrir chez cette psy, un jour où c'était ça ou plonger. J'avais choisi "psychiatre", mon côté rationnel. Elle était aussi analyste. Je suis arrivé mort de trouille. Vu mon état, elle allait m'envoyer à l'hosto illico, m'abrutir de drogues ou m'annoncer la fin du monde. Même pas. J'ai raconté mes grosses misères, et l'effet "médiation" a marché mieux que prévu : dès la première séance, j'ai laissé la moitié de mes symptômes dans le cabinet[1]. Je suis rentré chez moi, je me suis allongé dans l'herbe de juin, et j'ai dormi tout l'après-midi. Vraiment dormi, je veux dire. Progressivement, j'ai pu recommencer à monter dans une voiture, acheter de la bouffe au supermarché, parler à des gens... Après, évidemment, il y a eu des caps difficiles, des rechutes terribles, des moments de stagnation poisseuse. Mais globalement, ça avançait. Et aujourd'hui, je n'ai plus qu'une seule phobie, la plus ancienne, celle de la bagnole. Impossible de conduire sur voie rapide, périphérique ou autoroute. Je m'en fous, je prends les chemins de traverse et je regarde le paysage. Et j'ai renoncé à essayer d'expliquer quoi que ce soit aux gens qui m'interrogent. "Bin t'es con, tu prends pas le périph' ? — Non".

Et puis il faut bien que je vous l'avoue (attention, accrochez vos ceintures. On était dans une zone de turbulences impudiques, on arrive carrément dans un nuage d'indécence), je suis heureux.

Alors le psychologue vindicatif, je lui aurais bien mis le nez dans sa crotte, à ce con. On m'objectera que mes arguments pour la défense du père Freud sont bien pauvres, et qu'ils ne valent pas plus que ceux des mangeurs de granules homéopathiques quand ils voient leur douce "médecine" attaquée. Certes. Mais qu'on me cite un cas avéré où l'homéopathie a sauvé la vie de quelqu'un, et je sculpte un buste d'Hahnemann en bronze avec mes dents.

Notes

[1] Je laisse les lacaniens de bazar s'amuser avec cette fin de phrase.

mardi 27 septembre 2005

Vingt ans

Paroles entendues en janvier 2005, à l'entrée d'un supermarché où avait lieu "l'opération chariot" annuelle des Restos du Coeur (les bénévoles tendent un sac à l'entrée, les gens qui le souhaitent rendent le sac avec quelques provisions au choix à la sortie) :

  • "Une collecte pour les Restos du Coeur ? Ah bin sûrement pas ! Je donne pas aux parasites, moi."
  • "Ah mais je les vois, moi, aux Restos du Coeur. Ça vient en grosse mercedès pour réclamer de la nourriture ! Je supprimerais les allocs à ça, moi !" (inutile d'argumenter en rétorquant que le parking, on le connaît par coeur et que jamais on n'y vit de grosse voiture : l'interlocuteur agressif sait).
  • "Ah, moi, tant que vous donnerez des colis à la famille Machin, je suis pas près de vous faire des dons, je vous le garantis !".
  • "Et si je vous donne quelque chose, ça va aller où ? Qu'est-ce qui me dit que ça ne finit pas dans votre poche ?" (rien, en effet, j'adore détourner des caddies entiers de boîtes de raviolis).

Témoignage d'une bénéficiaire, revue au cours de l'été 2005.

  • "Vous savez, j'ai eu du mal à venir, la première fois. Je ne sais pas si vous réalisez combien c'est humiliant... Ah oui, c'était dur... Mais vous étiez mon dernier recours. C'était ça ou le gaz, et vous savez, je dis pas ça en l'air... Alors j'ai pris mon courage à deux mains, et puis j'ai fait l'inscription. Et là je vous ai vus, tous les bénévoles, vous étiez souriants, gentils... Excusez-moi de dire ça, mais ça rendait les choses encore plus difficiles... Après, je suis sortie avec mon colis, et j'ai mis un cierge pour Coluche et pour chacun de vous à l'église. Et j'ai pleuré tout l'après-midi.

    Vous vous rappelez, le jour de mes cinquante ans, je vous ai dit à la distribution que vous étiez mon plus beau cadeau d'anniversaire ? Bin c'est vrai. Ça a été l'année la plus horrible de ma vie, mais en même temps on s'aperçoit qu'on n'est pas complètement tout seul... Aujourd'hui, ça va. J'ai retrouvé du boulot dans une maison de retraite. Pour l'instant, c'est un contrat de six mois, mais il y a des chances que ça se renouvelle. Et puis je vais bientôt avoir une place en HLM, je remonte la pente. S'il n'y avait pas eu les restos, je ne sais pas ce que je serais devenue".

Témoignage authentique, il va sans dire, et effectivement pas représentatif des gens qui vont aux Restos. Personne n'y est représentatif. Il y a des jeunes, des vieux, des malades, des bien-portants, des familles nombreuses, des très seuls, des bébés, des enfants, des cons, des pas cons, des moches, des jolis, des brisés, des qui repartiront avec un peu de chance, des suicidaires, des battants, des gentils, des méchants, des qui disent bonjour, des qui baissent la tête, des qui boivent, des qui rigolent, des qui puent, des qui vous ressemblent, des qu'on ne comprend pas, des qui pourraient être vos meilleurs amis, des qui profitent, des qui meurent pendant l'hiver, des qui dorment dehors.

Des hommes et des femmes, quoi.

Les Restos du Coeur ont vingt ans. Pensez-en ce que vous voulez, dissertez jusqu'à plus soif sur le bien fondé ou non du "charity business", aimez ou détestez l'humour et/ou la personnalité de Coluche, mais si vous avez un chèque, une boîte de conserve ou un ours en peluche dont vous ne savez que faire, vous pouvez toujours les apporter au relais le plus près de chez vous. On en fera bon usage.

vendredi 23 septembre 2005

Fortiche

Dans ma rue, il y a une voisine que Nonale et moi avons surnommée, en toute simplicité, "la vieille salope".

C'est une très vieille femme, mais du genre distingué. Pas question de trembloter comme un dessert anglais, de s'appuyer sur une canne ou de faire sous soi. Là, non, rien à voir : la vieille salope, c'est chignon élégant, port altier, maintien impeccable et manières raffinées. Elle habite à dix mètres de chez moi, environ, ce qui fait que je la croise plusieurs fois par jour.

La première fois que je l'ai vue, le lendemain de notre emménagement, la vieille salope ne s'appelait pas encore ainsi. C'était juste "la voisine d'en face". J'ai dû lui lancer un "bonjour madame" poli mais rapide. Elle n'a pas répondu. Le lendemain, j'ai parlé un peu plus fort :"bonjour, madame". Pas de réaction. Le surlendemain, j'ai supputé un problème auditif. J'ai donc braillé : "BONJOUR MADAME !". Rien.

A ce stade du récit, il faut que je vous fasse un aveu. La nature m'a doté d'un physique assez grotesque, mais avec des yeux très bleus. Très très bleus, même. Et une arcade sourcilière qui me donne l'air sourcilleux. Voire méchant, ou très con, c'est selon. En tout cas, si je regarde quelqu'un fixement dans le blanc des yeux, je n'ai pas besoin d'attendre longtemps pour le mettre mal à l'aise. Sauf elle.

C'est donc devenu une espèce de sport matinal. Tous les matins, planter mes yeux dans ceux de la vieille, le plus longtemps possible, regard perçant et mâchoires serrées, puis lâcher un "bonjour madame" à l'onctuosité variable.

Elle n'a jamais craqué, cette salope.

J'ignore les raisons de son mépris. Vu sa maison et la mienne, je pense qu'il s'agit d'un problème de différence de standing : on n'a visiblement pas gardé les petites cuillères en argent ensemble. Mais on est en Normandie, et je suis un horsain, puisque je viens d'au moins 60 kilomètres à l'Est. Rien que ça, ça peut suffire à justifier une mise à l'index d'environ trente ans...

Le temps passant, j'ai fini par abandonner. J'attends seulement le moment délectable où elle tombera du trottoir, se pètera le col du fémur, et implorera mon aide en pleurnichant. Ce jour-là, si elle veut que les pompiers se magnent, elle aura intérêt à me dire trois cents fois bonjour, je vous le garantis.

Bref, cet après-midi, je remontais tranquillement vers la maison avec un minus dans chaque main, quand on a croisé la vieille salope, accrochée à un enfant, elle aussi. Mon fils a dit : "Oh ! Mais c'est Théo Machin ! Eh ! Bonzour Théo ! Bonzour Madame !". L'autre moyen-de-la-maternelle a répondu. Pas la vieille.

Je l'admirerais presque. Mine de rien, elle est vraiment fortiche, cette salope.

mercredi 21 septembre 2005

Rencontre du troisième type

On se dépêche, parce que le supermarché va fermer. On est seul dans l'immense alignement de rayons, ça dégouline de lumière blafarde, on en vomirait presque.

Près de la sortie, les caissières surveillent leur montre. C'est bientôt l'heure de la libération. Près d'elles, un animateur fatigué fait semblant de frétiller d'aise dans son petit costume gris. Il tire au sort le grand gagnant du VTT, ah, mais c'est une grande gagnante, et qui habite Trouuuuuuuducul-sur-Meeeer ! Il est au bord de lâcher "on l'applaudit", mais dans ces 2000 mètres carrés de trop bruyante solitude, comme disait Hrabal, ce serait encore plus pathétique.

Vite, vite, on arrive au rayon des vins, tout au bout de l'enfilade de têtes de gondoles.

Vite, vite, un Loire. Bourgueil ? Allez, va pour du Bourgueil.

Vite, vite, remonter la distance à petites enjambées nerveuses, en gardant en tête les trois objectifs prioritaires : ne pas perdre de temps, ne pas laisser choir la bouteille qu'on agrippe par le goulot, ne pas se vautrer bêtement sur le carrelage glissant.

Vite, vite, choisir un tapis roulant, poser sa bouteille, dégainer le portefeuille. "Vous avez la carte de fidélité ?". Répondre "non", mécaniquement, en jetant un oeil indifférent sur le petit bonhomme en gris.

Et tout à coup, miracle.

Jean-Pierre Descombes m'est apparu.

Harry Potter

J'ai failli croire en l'homme, aujourd'hui.

Guy Effeye, ce Camerounais de 19 ans en "situation irrégulière" ne sera finalement pas renvoyé "chez lui". Les 400 lycéens qui se sont mobilisés pour qu'il reste ont gagné. Les passagers de l'avion qui avaient refusé d'attacher leur ceinture aussi. Ainsi que le commandant de bord, qui s'était obstiné à ne pas vouloir quitter la piste. Et Caroline Cartier, qui nous faisait vivre presque chaque jour, avec son micro sensible et ses belles manières, le feuilleton de son expulsion sur France-Inter.

Cet après-midi, j'ai eu un sourire naïf en pensant que le pot de terre pouvait parfois gagner contre le pot de fer. J'ai cru en toute inconscience qu'un "mouvement citoyen" pouvait avoir raison du cynisme d'un ministre de l'intérieur.

Quel con j'ai été.

Guy Effeye, c'est juste une stratégie de marketing de Sarkozy. De la poudre aux yeux pour les imbéciles dans mon genre. Le "bon" sans papier, l'exception qui confirme la règle. Le geste humain pour justifier l'inhumanité.

Pendant que Guy Effeye pouvait enfin serrer dans ses bras son fils de quatre semaines, Eduardo lisait donc son ''Harry Potter''[1], en attendant que des juges décident de son sort. Pendant qu'on se réjouissait de cette fausse victoire, un petit garçon de neuf ans allait voir sa vie déchirée.

Moi, ce soir, je pense aux parents d'Eduardo. Alors, messieurs-dames, qu'est-ce que vous allez faire ? L'emmener avec vous dans ce pays qu'il ne connaît pas, où les gens s'entretuent au coin des rues, où les mômes de son âge connaissent déjà la fureur et la mort ? Ou bien le laisser à la DDASS ?

Que ferais-je ? Que ferais-je ? Choisir entre la peste ou le choléra, et crever de douleur et de rage, quoi qu'il arrive...

Ce soir, Nicolas Sarkozy, fils de réfugié hongrois en situation irrégulière, et petit-fils de Juif de Salonique en situation irrégulière, s'endort avec la satisfaction du travail bien fait. Dans la maison, son fils de 8 ans rêve lui aussi à Harry Potter. Il est minuit, et tout va bien.

Notes

[1] via Xave.

dimanche 18 septembre 2005

Rétro-geek

J'ai glissé un CD dans mon vieux graveur externe Iomega. Et McCartney s'est mis à chanter. Puis j'ai roulé avec mon super fauteuil de bureau jusqu'à l'autre bout de la pièce, vers l'antique 486-DX2. J'ai inséré la disquette dans le lecteur, et j'ai tapé copy texte.doc a:. Quand la diode s'est éteinte, j'ai attrapé le disque, roulé dans l'autre sens, enfoncé le bidule dans les tripes du Pentium II, double-cliqué sur l'icône, et lancé l'impression. La feuille est tombée sur le parquet ciré au moment où Paul attaquait la deuxième chanson, how kind of you.

Vous pouvez vous foutre de moi tant que vous voulez, avec mon matériel périmé, mon DOS 6.22 et mon Windows 98. Je m'en fous. Ce soir, je viens de me rendre compte que j'ai réalisé mon rêve : je suis mille fois plus équipé que ce petit connard boutonneux de Matthew Broderick dans Wargames, qui me faisait saliver avec ses disquettes 5''1/4 et son modem RTC, tandis que je n'avais qu'un piètre TRS-80 avec un magnéto à cassettes. Je me sens aussi bien que si j'étais un roi du pétrole.

samedi 17 septembre 2005

La vérité...

"Papa, t'es vilain !
— MOI ? (air offusqué, niveau orange). Mais pourquoi dis-tu ça ?
— Tu m'as dit une méchanceté !
— HEIN ? (air offusqué, niveau rouge).
— Bin oui, tu m'as dit d'être raisonnable..."

Merci à mon petit garçon de m'avoir rappelé à l'ordre. Quand je suis fatigué, j'en arrive à dire des trucs indécents sans même m'en rendre compte. "Raisonnable", dans ma bouche. Berk.

jeudi 15 septembre 2005

Courage, camarades...

Pour les gens de mon espèce, il existe un site formidable. Ça s'appelle Categorynet, et ça contient plein de petites annonces à l'attention des pigistes qui cherchent du boulot.

C'est vraiment merveilleux, surtout si on a un flacon de lexomil à portée de main. Parce que personne n'y publie ce genre d'annonce :

Employeur respectant la législation du travail cherche pigiste talentueux, pour faire des articles intéressants et rémunérés selon les tarifs syndicaux en vigueur. CDD de longue durée débouchant probablement sur un CDI. Profil : vous avez la plume alerte, un sens aigu de la curiosité, vous savez tout à la fois mener une enquête sur le terrain, définir un angle original et rédiger vos travaux dans un style personnel et attractif ? Contactez-nous, nous sommes honnêtes et nous aimons notre métier.

Ah non. Ça, ça n'existe pas. Ce qu'on trouve plutôt, c'est ça :

Employeur sans scrupule cherche pigiste sous-rémunéré pour s'esquinter la santé pendant qu'on s'occupe de la régie de pub. Profil : vous avez moins de trente ans, justifiez de 17 ans d'expérience dans le journalisme, maîtrisez l'ensemble de la chaine graphique, et parlez couramment cinq langues, dont le mandarin et le wolof. Contrat à durée déterminée de 2 semaines, non renouvelable. Tarifs : 100 euros nets par mois, payables cinq ans après parution. Poste basé en Afghanistan.

Ou alors, il y en a parfois qui paraissent normales. Genre :

Employeur moyennement honnête cherche pigiste pour faire un boulot qui semble correct. CDD de 3 mois renouvelable, conditions de salaire se rapprochant du SMIC. Profil : vous avez 1 à 2 ans d'expérience en presse écrite, vous n'avez pas de problème avec l'orthographe et vous pouvez vous vanter de disposer d'une intelligence moyenne. Poste basé assez loin de chez vous, mais vous êtes prêt à faire des efforts.

...là, on se dit "wuééé ! C'est pour moi !" ...Sauf qu'on n'a pas encore lu la dernière ligne :

Une excellente connaissance du cadre juridique, économique et fiscal de l'Ouzbékistan est indispensable.

...Et merde, encore raté !

Mais ce qui est vraiment édifiant, c'est cette manie des annonceurs de chercher systématiquement la meilleure façon de pigeonner les candidats. Témoin, cette annonce. A la ligne "rémunération", vous pouvez voir "0,08 centimes par mot". Bizarre, non ? Si le nombre de mots est un critère habituel dans les pays anglo-saxons, en France on parle plutôt de feuillets. Un feuillet, c'est 1500 signes typographiques, espaces et ponctuation compris. C'est une unité de mesure pas moins arbitraire que les autres, mais quand on a un peu de pratique, on sait d'instinct à quoi ça correspond. Et puis on peut comparer : tel journal me paie 50 euros le feuillet, tel autre 80. Là, non. C'est payé au mot.

Alors moi, vicelard, j'ai pris mes articles sous Word et ma calculette. Comme on devait s'y attendre, ce tarif est une immense arnaque[1]. Mais le gars qui se dépêche de répondre à l'annonce, tout pressé qu'il est par la concurrence qui gronde et la faim qui le tenaille, n'aura pas forcément le temps de s'en apercevoir. Ou le courage de refuser du boulot, même dans des conditions qui devraient être interdites par la convention des Droits de l'Homme.

Pour la prochaine fois, je propose encore plus malin : QUI aura le courage de proposer un tarif au prorata du volume d'encre utilisée ?

Notes

[1] moins de 20 euros le feuillet, en "contrat freelance" (c'est à dire que c'est net de toutes cotisations sociales pour l'employeur), pour un pigiste spécialisé, faut quand même pas déconner...

mercredi 14 septembre 2005

Les humanistes attaquent

Merci à Xave de m'avoir ouvert les yeux sur les agissements de certains députés de l'UMP, le parti au pouvoir dans notre merveilleuse république bananière. C'est officiel : nous vivons donc dans un pays où un député de la majorité est invité à vomir sa haine sur les bancs de l'Assemblée Nationale, sans que le président d'icelle ne juge bon de le faire évacuer. Et où un ministre de l'intérieur n'a pas peur de nous faire le coup du "lobby qui a une importance considérable dans les médias", l'argument nauséabond par excellence, celui que les assassins de service ressortaient régulièrement à propos des Juifs et des francs-maçons il y a un peu plus de soixante ans.

L'homosexualité serait donc une "menace à la survie de l'humanité". Sous-entendu : "ces gens-là ne se reproduisent pas, vous comprenez...". Bel exemple de rhétorique de billard à deux bandes. Pour aller au bout de son brillant "raisonnement", le sympathique Christian Vanneste pose comme principe que les homos ne peuvent pas avoir d'enfants : pas de débat possible, on n'a même plus besoin d'évoquer le droit d'adopter pour les gays. Bien pratique, non ?

Faisons le point : d'un côté, une pandémie mortelle nous fonce dessus à vitesse grand V. De l'autre, le pape rétablit les indulgences, et fait ami-ami avec les extrêmistes de son camp, en vue des guerres de religion qui se préparent ici ou là. Enfin, un homme qui appartient à l'assemblée législative du pays des Droits de l'Homme (et qui porte le titre de prof de philo, tout de même) avance doucement sur le terrain de la chasse aux "déviances".

C'est formidable : tous ces gens ont enfin inventé la machine à voyager dans le temps, le rêve d'Herbert George Wells. Quelle magnifique expérience ! Nous sommes nés au vingtième siècle, mais c'est désormais une certitude : nous mourrons au moyen-âge.

mardi 13 septembre 2005

J'ai osé

Bon, j'ai des tas de circonstances atténuantes. En vrac : cette rubrique que je commets pour un journal régional m'emmerde, j'ai dû attendre le retour de la rédac'chef pour connaître le sujet de la semaine (c'est long, des vacances de rédac'chef), j'ai passé beaucoup de temps avec d'autres employeurs qui me rémunèrent un peu plus généreusement (dont cette folle, qui veut me donner du boulot intéressant et bien payé alors que je ne lui avais rien demandé)... Enfin, j'étais pas là ce week-end, et puis je suis fatigué, et puis c'était loin, et puis il faisait mauvais, et puis mon lecteur de MP3 ne marchait plus, et puis j'avais plus de vitamine C...

Ouais, bon. Pas très probant, tout ça.

Alors disons que je me suis laissé égarer par mon goût immodéré pour les défis idiots. D'habitude, remplir le vide avec des mots, ça m'amuse. Plus le sujet est chiant ou sans intérêt, et plus je me délecte. Mais bon, là, je n'avais vraiment pas beaucoup de matériau. Et j'avais depuis longtemps dépassé l'heure du bouclage. Surtout, je voulais en finir et me reposer, enfin : une semaine que je dors 4 heures par nuit, ça use...

Cet après-midi, à 15h15, j'ai commis l'irréparable. J'ai chuté un papier en tapant "mais ceci est une autre histoire". Moi qui ai créé ce grenier en râlant après les cons qui recyclent des chutes éculées, ici et ... Allez-y, vous pouvez commencer à me jeter des fruits mûrs à la tête, je le mérite.

Mais après, j'ai fait une super sieste.

samedi 3 septembre 2005

Ceci n'est pas un blog

En février 2003, je m'énervais un peu contre mes contemporains.

Bon, ça date, hein. Plus personne n'utilise de GIFs animés, et il n'y a que Ouanadou pour croire que ses clients veulent encore faire des "pages perso".

Mais dans le fond, ça n'a pas changé. Ça a même salement empiré, je trouve.

Il y a quelques jours, Europe 2 lançait une nouvelle émission sur les blogs. Avec pour caution morale un "expert en blogologie" (sic), le grand Loïc Le Meur himself. Ouais, les amis : la star, le gourou, l'auteur en devenir d'un livre pas encore écrit, mais déjà en vente sur Amazon : sur internet, tout va tellement plus vite...

Loïc Le Meur, c'est un gars incontournable : si tu veux exister, faut te faire "lemeuriser". Comme ça, tes stats elles augmentent à mort, les gens s'évanouissent sur ton passage, et tu peux même envisager l'étape ultime, le boss de fin de niveau, l'accomplissement de toute une vie : gagner du fric ! Plein de pognon ! Parce que Le Meur, il est comme ça. Ça l'intéresse, les sous (ici aussi) : tel site se fait dans 40.000 euros par mois, tel autre ne gagne que 15.000 dollars... C'est vachement important, non ?

Les voilà donc, les deux critères d'évaluation d'un blog : combien de visiteurs, combien de revenus ? Accessoirement, les dérivés : puis-je faire croire aux gens que j'ai écrit un livre (alors que j'ai seulement recyclé mon blog) ? Vais-je décrocher un boulot de rêve grâce à mon blog ?

Et les moutons de suivre leur chef en rangs serrés, en espérant recueillir sinon le pactole, au moins quelques miettes de sa notoriété. A ce sujet, il suffit de lire un témoignage au hasard, ça vaut son pesant de cacahuètes.

Au fait, le contenu ? On s'en fout. Les nouveaux communicants ont fait plus fort que la télé : les chaînes hertziennes avaient mis une quarantaine d'années à devenir ce qu'elles sont, des vecteurs de médiocrité à la poursuite effrénée de l'audience et du fric. Les blogs façon Le Meur ont réussi exactement la même chose, mais en trois ans. Ils ont même perfectionné l'outil : ils n'ont tellement rien à dire que leurs blogs ne parlent que de blogs[1]. Le système se nourrit de ses propres vents, et tourne à vide. Frénétiquement, mais à vide. Pas grave : comme dit Le Meur, "La création d'entreprise, la France, l'environnement ou comment ne pas rendre notre planète invivable pour nos enfants sont des sujets sur lesquels j'aimerais passer plus de temps mais la croissance des blogs est beaucoup trop passionnante pour moi pour l'instant...". Voilà quelqu'un avec qui, décidément, je ne partage pas beaucoup de valeurs. Le jour où vous me verrez "passer plus de temps" sur "la création d'entreprise" ou "la croissance des blogs", soyez gentils : appelez un exorciste.

Bon, mais je retarde, comme d'habitude. Normal, je suis un râleur d'arrière-garde.

Ah oui, parce que le nouveau truc vachement hype, en ce moment, c'est le podcast. T'en a pas sur ton blog ? Ah la honte !

C'est tellement important, le podcast, que Le Meur a invité un expert pour en parler. Celui-ci s'appelle Julien van Caneghem, et il a plein de choses passionnantes à nous dire :

"La presse écrite se meurt en Europe (l'Angleterre est un cas à part). Les raisons sont nombreuses: le prix, le côté peu ludique du papier par rapport aux autres médias ...". Bin tiens. Pauvres journalistes de presse écrite qui n'ont rien compris à cette société en mutation. Julien le sait bien, lui : il faut faire du ludique ! Vous comprenez, ma pauvre dame, les jeunes n'aiment plus lire. Adaptons-nous ! A quand des titres un peu plus fun dans Le Monde ? "Cyclone Katrina : devinez le nombre de morts par SMS ! Le gagnant recevra un i-pod"...

"Mais d'un autre côté, pourquoi lire un journal alors que ceux qui aiment lire, préfèrent trouver une information plus complète et plus rapide sur un blog".

Soyons charitables avec Julien. Sa prose laborieuse et sa ponctuation aléatoire nous suggèrent qu'il n'a pas dû beaucoup fréquenter le papier, ce jeune homme. Alors forcément, pour lui, "ceux qui aiment lire" appartiennent au côté obscur de la force. Les blogs, c'est plus cool, plus rapide, plus fun. L'info y est plus complète, aussi. Il faut être un pur arriéré pour croire que les quotidiens (avec leur déontologie, leur obligation de vérifier les sources et leurs analyses) sont plus pertinents que les skyblogs qui se répandent sur le net.

L'écriture sans élégance de J. Van Caneghem ne l'empêche pas de développer une théorie visionnaire : "Les contraintes de ce média sont tellement rigides qu'il est voué à disparaître s'il n'y a pas une réelle prise de conscience dans les années à venir. Bon, ça fout les jetons, hein. La presse écrite appelée à disparaître, parce qu'elle n'a pas l'heur de plaire à notre ami Julien, c'est pas très réjouissant, comme perspective. Heureusement, des solutions existent. Que la presse écrite prenne autant de libertés avec la syntaxe que Julien, histoire de faire jeune ? Qu'elle fasse comme lui, assener des vérités définitives sans jamais s'appuyer sur un fait, un chiffre, ou l'ombre d'une réflexion ? Mais non, bande de mauvaises langues : "Aujourd'hui, avec le podcasting, cela devient simple, rapide et peu cher. Chaque journal, chaque revue a un intérêt fondamental à s'y mettre. Cela leur permettrait également de pouvoir réagir à l'actualité en temps réel et sans coût supplémentaire. Monsieur "Tout le monde" veut aujourd'hui des infos rapides, claires, simples, où il veut, quand il veut... On ne peut pas lire un journal dans une voiture quand on est dans des embouteillage mais on peut imaginer de l'écouter".

Ah, voilà ! Julien est donc porteur d'un concept révolutionnaire. Je lui suggère de faire breveter son idée incontinent, avant que des petits malins mal intentionnés ne la lui piquent. Avec un peu de chance, il pourra en tirer un paquet de fric. Allez, je suis bon prince. Je vais même l'aider à trouver un nom, pour son invention. Je propose "autoradio". Pas con, hein ?

Courage, Julien, il reste encore plein de choses à "imaginer" : l'eau ni-trop-chaude-ni-trop-froide, le fil à couper le beurre, et le réseau mondial où n'importe quel laborieux sans imagination peut s'improviser "expert", par exemple.

Quant à mon grenier, ne l'appelez plus jamais blog. Tant qu'il restera entre les pattes de gens comme ça, je proscris désormais ce mot de mon vocabulaire.

Notes

[1] Et du coup, je fais pareil. Ça s'appelle un cercle vicieux, ça, non ?