mardi 31 mai 2005

C'est clair

Billet sauvé par Mathe

J'adore le train. Je m'installe en zone fumeur, je prends mon bouquin, je rêvasse un bon coup... On se sent porté, bercé, entouré de silence. Ah, que c'est bon !

Sauf le vendredi soir.

Le vendredi soir, le train c'est la merde. C'est rempli de jeunes qui rentrent chez eux, histoire de soutirer du fric à leurs vieux parents. Avec ça, ils vont aller se rouler dans le stupre et fumer des trucs bizarres, ça me dégoûte. De notre temps, on fumait des pétards, on se marrait. Eux, ils roulent des "p'tits bédots", que je sais même pas comment que ça s'écrit. Les jeunes, c'est rien que des cons.

Le vendredi soir, dans le train, y a des portables qui sonnent, et des autistes qui répondent très fort, en disant "c'est clair" et en se calant une main sur l'oreille.

Quand j'avais quinze ans et que je rentrais chez mes parents en micheline, j'en profitais pour tripoter ma fiancée. Eux, non. Ils préfèrent caresser leur téléphone-appareil-photo-télévision qui va sur le net et qui moud le café. La semaine dernière, y en avait deux qui discutaient, j'ai cru qu'ils parlaient de leurs organes génitaux : "Ah le mien, d'accord il fait neuf centimètres mais tu verrais l'autonomie que j'ai avec ça !". J'ai craint un moment pour l'amour-propre du gars, mais tout allait bien : il parlait de son petit Samsung.

Au rayon romantisme, aussi, c'est des cons. De mon temps, on s'enivrait de poésie. On chantait l'amour avec Eluard et Aragon, on était désespérés, on clamait des vers inoubliables en buvant comme des trous. Eux non. Ils connaissent pas Aragon, leur référence c'est Rocco Siffredi. A quinze ans, je gueulais "mon amour, ma déchirure". Ils braillent "Ma bonnasse, mon éjac faciale". Sur la banquette en face de moi, y avait un jeune couple à peine post-pubère qui se roulait des pelles pour passer le temps. A un moment, le gars a expliqué ses projets à la fille. On aurait dit un scénario de film porno crapoteux. Moi, si j'avais dit le tiers de tout ça à ma chérie de l'époque, je me serais pris une bonne baffe. On n'en parlait pas dans ces termes-là, mais qu'est-ce qu'on pratiquait ! Eux, non. Ils utilisent des expressions qui choqueraient Marc Dorcel, mais ils restent tranquillement assis à compter les boutons qu'ils ont sur la tronche. Ah, les cons !

Le vendredi soir, le train, c'est vraiment l'horreur. Heureusement, sur ma ligne, les boutonneux descendent assez vite. Après, y a plus personne pour dire "c'est clair" 157 fois, je peux reprendre mon bouquin tranquille, et finir le trajet en goûtant ma solitude en expert.

Sauf la dernière fois. Au moment où j'ai remis le nez dans mon Simenon, y a deux retraitées qui sont entrées en jacassant. Deux très vieilles pies, avec des voix très désagréables, qui disaient "du reste" à chaque phrase. Elle n'avaient pas vu qu'on était en fumeur. Alors j'ai sorti une cigarette, je l'ai allumée, et j'ai soufflé la fumée très fort. La première a frisé l'apoplexie, prête à appeler le contrôleur pour lui signaler la présence d'un blouson noir, mais l'autre a compris leur erreur. Elles se sont enfuies en poussant des cris d'orfraie, j'ai retrouvé mon silence.

J'ai fait mon jeune con, quoi. Sacré nom, ce que c'est bon.

dimanche 29 mai 2005

Crise d'adolescence

Et voilà !

On leur donne le biberon, on veille jalousement sur leur croissance et leur épanouissement, on essaie de leur donner la meilleure éducation possible... Et puis ils grandissent trop vite.

Alors qu'ils ne pouvaient pas se passer de nos genoux, de nos câlins et de notre présence, les voilà qui feignent de nous ignorer quand on les croise dans la salle de bains. Ils sortent le soir, avalent n'importe quoi, rentrent aux lueurs de l'aube, et font la grasse matinée jusqu'à 14 heures. Nous, pendant ce temps-là, on s'active pour leur offrir des conditions de vie suffisamment dignes, et pour leur mitonner des petits plats qui ne susciteront qu'une moue boudeuse.

Le mien disparaît toutes les nuits, maintenant. Quand il revient, c'est un véritable zombie. A peine un signe de tête, et il s'affale dans le canapé pour récupérer de ses frasques. Il a des fréquentations de plus en plus douteuses, je crois même qu'il se bat.

Alors j'attends ses retours, le coeur serré. Et je savoure tant que je peux ces trop brefs instants de complicité qu'il accepte encore de m'accorder parfois.

Les chats, c'est vraiment des ingrats.

vendredi 27 mai 2005

On passe à la télé (2)

Résumé de l'épisode précédent : Nonal et les musiciens avec qui il travaille ont été escortés par des motards.

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Quand on arrive sur le site de l'enregistrement, les organisateurs nous parquent dans une vaste salle grise avec le sol en ciment. J'accoste un gars qui passe : "Pardon, c'est où les loges ? -- C'est ici -- Comment ça, ici ? -- Oui, vous avez tous une loge collective, on a trouvé ça plus accueillant -- Attends, tu rigoles, ici c'est le backstage -- Ouais. Mais ça sert de loges, aussi. Et de foyer des artistes -- Et le catering[1] ? -- C'est là aussi. -- Mais si je veux m'isoler avec un bouquin ? -- Les chiottes sont au fond, là-bas !"

Quand je comprends que je vais passer les vingt prochaines heures dans la promiscuité totale, au milieu d'une horde d'attachés de presse et de gens à qui je n'ai rien à dire, je réprime difficilement un sanglot. Bob Woodward s'approche de moi : "bin tu vois, Nonal, c'est dans ce genre d'endroits que je suis content de vivre avec une femme qui fait un métier normal". Tu m'étonnes, Bob !

Coup d'oeil circulaire dans la salle : il y a là les participants habituels de ce genre de "galas" (règle numéro 1 quand tu travailles dans la musique : le jour où quelqu'un prononce devant toi le mot "gala", tue-le ou barre-toi. Le gala est au concert ce que Francis Huster est à Gérard Philippe). Une dizaine de très jeunes "révélations" (un single au top 50, et après tu disparais), quelques vieilles choses sur le retour ("eh, Nonal, tu sais qui c'est la vieille que tu viens de bousculer ? -- Bin non -- P'tain, c'est BONNIE TYLER ! -- Rhôôôôô non ? -- Si si"), et puis nous. Enfin eux, les musiciens, et puis, moi, le manager. A un moment, je vous jure que c'est vrai, mes copains ont pris leurs instruments, et comme ils se faisaient un peu chier, ils ont JOUE DE LA MUSIQUE. Ca a scié l'assistance toute entière. "Comment, des musiciens, ici ? Avec des instruments en bois ? Diiiingue !".

Et puis l'enregistrement de l'émission a commencé. Un animateur de troisième zone est monté sur la scène, et il a commencé à citer les noms des gens que l'assistance en liesse[2] allait pouvoir regarder faire semblant de chanter. "Et je vous demande d'applaudir... LORIE (tonnerre d'applaudissements)... ainsi que... BONNIE TYLER... (triomphe, cris de joie du public)... et puis... BILLY CRAWFORD (évanouissements dans la salle)...", etc. etc. Et finalement le gars a dit "et faites aussi un triomphe à..." (et il a cité le nom du groupe avec qui je travaillais). Et là, silence de mort dans la salle : pas un bruissement, pas une respiration, rien. Je crois que c'est à ce moment précis que j'ai commencé à rire nerveusement.

Après, c'est devenu l'enfer. Pendant que "leurs âââârtistes" se relayaient sur la scène, les attachés de presse se sont lancés dans le concours du plus gros ego (sans suspense, ils sont tous arrivés ex-aequo).

Attaché de presse dans une maison de disque, c'est un boulot très bizarre. On a des "âââârtistes", on vogue de fête en fête, on tutoie les plus grands, et on rivalise d'invention pour se mettre en valeur (tout en faisant semblant de rester au service des âââârtistes). En tout cas, c'est ce qui ressortait du brouhaha général. Le nôtre, d'attaché de presse, il souffrait le martyre, le pauvre : tous ses petits camarades avaient la chance d'avoir des ââârtistes normaux. Disques d'or au moins, jeunes, beaux, bien habillés, et diffusés sur les radios jeunes. Lui, il se traînait une bande de culs-terreux depenaillés que personne ne connaissait, qui rigolaient comme des hyènes, et qui faisaient chier parce qu'ils avaient honte de faire du play-back. Alors il était bien obligé d'en rajouter. Plus la soirée avançait, plus il parlait fort : "et toi, t'es allé à la soirée de M6 sur la péniche, samedi ? Ah non, il paraît que c'était minable. La fête de TF1, en revanche, c'était GE-NIAL, il y a MACHIN qui est passé, tu savais qu'il est avec BIDULE, maintenant ?". A un moment, n'en pouvant plus, j'ai essayé de faire de l'humour. J'ai demandé à Bob Woodward, sur le même ton : "et toooâ, t'es allé à la fête de Ouest-France sur une barcasse au milieu de la Vire ? Y avait des oeufs de lump, on s'est E-CLA-TES ! MACHIN est passé, tu savais qu'il couche avec TOUT LE MONDE ?". Mes copains ont rigolé comme des baleines. Les autres m'ont regardé en se demandant s'il fallait appeler la sécurité pour me sortir. Et l'attaché de presse m'a fait la gueule pendant les 24 heures qui ont suivi.

Bon, ça a encore duré des heures comme ça. A la fin, mes copains ont suivi le reste de la troupe dans une boîte minable, où deux ringardes à peine sorties du Loft se déhanchaient piteusement (sous les yeux de dizaines de danseurs professionnels qui n'osaient pas aller sur la piste de peur de les humilier). Moi, j'étais déjà dans ma chambre d'hôtel, avec un bouquin.

Le premier indicateur, quand tu fais une télé, ce sont les retours d'impression : la fois où le groupe avait joué dans une émission dominicale animée par un présentateur très gentil, plein de gens nous en avaient parlé. Celle où on s'était levés très tôt pour aller au "7h-9h" d'une radio jeune, aussi. Mais là, silence radio. Cette émission n'a servi à rien, personne ne l'a jamais vue.

Sauf ZAKO3000.

Il était dans sa chambre d'hôtel, et il est tombé dessus par hasard, en sortant de sa douche.

Au Tchad.

Si.

Notes

[1] Catering. nm. Repas, lieu où l'on prend les repas. Exemple : "Il est où Bob ? -- Il est en train de dévaliser le catering !"

[2] Petite précision : les âââârtistes n'étaient pas payés, puisque c'était de la promo. Ce n'était pas un concert, puisque tout le monde se trémoussait en play-back. On n'a pas été nourris ni logés dans des conditions normales, puisque meeeeerde, quoooâ (salades froides et hôtel formule 1, quand même, faut pas déconner). Mais le public, lui, il a réellement payé sa place : 70 F de l'époque (10,67 euros) par tête de pipe, multipliés par 12.000 spectateurs. Faites le calcul : y a des télés câblées qui savent bien se démerder, je trouve...

jeudi 26 mai 2005

On passe à la télé (1)

La maison de disques[1] avec qui on avait "signé", c'était quelque chose. Un immeuble entier à deux pas de l'Arc de Triomphe, des escaliers aux murs tapissés de disques d'or, et des vedettes des années 70-80 qu'on croisait dans les couloirs.

Une boite de légende. Un peu fanée, la légende, mais quand même. Un jour, d'ailleurs, j'ai pas pu m'empêcher de grincer. On attendait dans les couloirs d'une émission de variété, et C., la responsable de la promo et du marketing, commençait à me bâcher gentiment sur ma vie de provincial. D'après elle, j'étais une sorte d'alien sympathique, un gars qu'il aurait fallu coller dans une réserve. Pensez : je m'habille comme un cul-terreux (501 et T-shirt non-moulant), je ne regarde pas la télé, je ne vais pas dans les soirées huppées sur des péniches, et j'aime bien lire des livres. Vingt ans de retard, quoi. Alors ce jour-là, elle m'a demandé "c'était bien, Champs-Elysées, samedi ? -- Ouais, j'ai répondu. C'était l'émission du 3 juin 1978. T'aurais dû regarder, ça t'aurait remonté le moral : à cette époque-là, y avait plein d'artistes de chez vous qui passaient à la télé..." C. a un peu blêmi, et puis elle a ri. Jaune.

Bref. Un jour, C. a trouvé un plan d'enfer pour le groupe que je manageais. Un partenariat avec une télé, qui s'engageait à diffuser le clip en boucle. Génial.

Bon, la télé en question, c'était une chaîne câblée.

Et le clip, on n'en avait pas.

Et, personnellement, je trouvais le plan extrêmement foireux. Mais ils ont tous insisté, y compris Meilleur-directeur-artistique-de-la-terre, alors j'ai rangé mes arguments dans ma poche, et je me suis collé un air souriant.

Pour valider le partenariat, il fallait que le groupe participe à une émission, genre "remise de diplôme aux chanteurs méritants". L'enregistrement avait lieu dans un hangar de province, genre Zénith, mais en plus grand.

Le jour de l'enregistrement, on a pris notre train spécial avec plein de jeunes personnes que je ne connaissais pas, mais dont la seule évocation a fait pâlir la baby-sitter de mes gosses, quand je lui ai raconté au retour. Des gens dont le métier consistait à chanter en play-back sur une chorégraphie épuisante à regarder, tout en exhibant leur nombril. Très frais, très sympa.

Quand le train est arrivé dans la gare de province, il y avait plein de gros types de la sécurité, sur le quai, pour nous protéger des fans hystériques (bon, pour nous, y avait pas de risque, rassurez-vous). Puis on est montés dans un bus, et on a rejoint la salle de spectacle en grillant tous les feux rouges, avec deux motards de la police nationale en escorte[2]. Là, on s'est dit "grosse prod !", et on s'est réjouis à l'avance en pensant à la chambre d'hôtel qui devait nous attendre : quand on faisait une émission à la RTBF, à Bruxelles, on arrivait au studio sans vigiles et sans escorte, mais on dormait dans un quatre étoiles de l'avenue Louise. Là, on pouvait soupçonner que cette chaîne-là avait au moins pété le relais & châteaux. Raté. Les vigiles, les motards, c'était juste pour la première impression. L'hôtel, c'était un bête Formule 1[3].

Après, ça a été l'enfer.

(A suivre)

Notes

[1] cherchez pas, elle a disparu

[2] Hélas, c'est rigoureusement authentique

[3] Authentique aussi, comme tout le reste de ce post

mardi 24 mai 2005

Math élém

Problème de mathématiques (CM1).

''Jean-Smicard gagne 950 euros mensuels. En se serrant la ceinture, il parvient à n'en dépenser que 900 par mois, toutes charges confondues : loyer, assurances, téléphone, électricité, etc., ainsi que la maigre pitance qu'il sert à ses enfants au regard pâle.

Question : le 1er janvier, le compte bancaire de Jean-Smicard est à zéro, et son titulaire n'a aucune dette. Quelle sera sa situation le 31 décembre ? Expliquez.''

Copie du petit Jean-Benoît Sarkozy (élève de CM1 à Sainte-Cécilia-de-Neuilly) :

Grâce à la gestion rigoureuse de son budget modeste mais honnête, ce sympathique travailleur de la France d'en bas aura économisé 12 x 50 euros, soit 600 euros à la fin de l'année. Bravo ! Il va pouvoir les dépenser, et relancer la consommation comme il dit, mon Papa.

Note : 0/10. Nul. Copie à faire signer par vos parents.


Correction du sujet :

A la fin de l'année, comme vous l'avez deviné, Jean-Smicard aura les huissiers aux fesses. En effet, sa banque veille au respect de la morale et des bonnes moeurs libérales : à chaque fois que, en fin de mois, Jean-Smicard se laisse aller à libeller un chèque pour offrir un peu de pain rassis à ses mômes, sa banque lui compte des frais : 13,80 euros de "commission d'intervention', plus les agios. Le plus souvent, tout de même (car Jean-Smicard est scrupuleux) il attend de pouvoir déposer son chèque de salaire sur son compte avant d'aller faire les courses. Impayable Jean-Smicard ! Il a oublié la date de valeur, qui fait que ses sous ne seront en fait crédités que trois jours plus tard (alors que son règlement à lui est bien débité dès le lendemain. La nuit, parfois, on entend le banquier de Jean-Smicard pousser des hurlements de plaisir en pensant à tous ces sous de pauvres qui s'accumulent sur son bilan).

Dès le 3 février, Jean-Smicard a donc "bénéficié" de 4 commissions d'intervention (achat de bouffe, tiers provisionnel, un plein d'essence, et quelques vêtements pour ses enfants).

Ala fin avril, les frais prélevés par la banque sont plus importants que les 50 euros de rab qu'il croyait pouvoir économiser chaque mois. Et ce en vertu d'un principe simplissime : moins il a d'argent sur son compte, plus on lui en prend.

A la fin de l'année, Jean-Smicard doit donc environ 400 euros à sa banque. Bien sûr, tout ça n'aurait pas eu lieu s'il avait eu une petite autorisation de découvert. Mais non ! Les revenus de Jean-Smicard n'intéressent pas les grosses têtes de sa banque. Tant pis ! Il n'avait qu'à faire des études et devenir banquier à son tour ! En attendant, qu'il se débrouille avec les huissiers, et qu'il soit content d'avoir un compte en banque. C'est pas donné à tout le monde, ça, Monsieur !

Allez, rassurez-vous : grâce à Cofidis, Finaref, Cetelem et consorts, Jean-Smicard va pouvoir emprunter de l'argent à 17 % de TEG pour rembourser sa banque. Ouf ! On respire. Voilà une belle histoire qui finit bien.

vendredi 20 mai 2005

Nos amis les journalistes

Billet sauvé par Tonton Cristoballe


Je viens de tomber par hasard sur un texte écrit il y a sept ans. J'essayais alors de lancer une sorte de fanzine autour du groupe musical dont j'étais le manager, et il semble que j'avais une dent à l'égard des médias : "Comme l'être humain, avec qui il partage la plupart des caractéristiques physiques, le journaliste de musique peut se montrer sensible, chaleureux, voire même, si l'on en croit la rumeur, franchement sympathique. Parfois. Dans le cadre strict de sa vie privée. En fin de journée. Mais il ne faut pas rêver. Dans ses relations professionnelles, le journaliste de musique ne saurait esquisser ne serait-ce que l'ombre d'un sourire. Il passe trop de temps à éviter l'attaché de presse, son principal prédateur, pour trouver encore un peu de saveur à la vie", écrivais-je donc dans le premier édito de cette éphémère publication. A la lumière de mes expériences les plus récentes, c'est assez drôle (quoique je me flatte d'avoir refusé la direction d'une rubrique "musique" dans le trimestriel où je bosse, au profit d'articles qui m'intéressent beaucoup plus. Je ne suis pas sûr d'échapper au principe de Peter, mais au moins j'essaie).

La relecture de ce papier m'a rappelé l'épisode glorieux intitulé "Nonal et les radios", que je m'en vais vous conter aujourd'hui.

Le groupe dont il est question venait de m'embaucher. Un mois plus tard, il se produisait sur une petite scène parisienne : il s'agissait donc de faire la promo en urgence.

Moi, compétent en rien mais plein de bonne volonté, j'avais donc commencé à harceler les médias pour qu'ils parlent de la série de concerts. Pour ça, j'avais deux atouts formidables : l'Officiel de la Musique d'une part, et ma bonne grosse naïveté de paysan normand de l'autre. Je savais que ce serait dur, mais je m'accrochais : j'envoyais des CD à tous les journalistes qui me paraissaient intéressants, je remplissais leurs boîtes vocales de messages sur le groupe, je tartinais des communiqués de presse à longueur de journée, bref je passais dix heures par jour à ne faire que ça.

Un boulot de dingue, couronné de succès puisque j'ai fini par décrocher deux interviews sur des grosses radios internationales : Radio Libertaire et Fréquence Paris Plurielle... En presse écrite, j'avais également cartonné, puisque j'avais eu une brève dans Lylo et une autre dans Paris-Boum-Boum. Mais j'étais jeune, donc, et plein d'allant : j'emmenais les musiciens répondre à ces prestigieux médias dans une bonne humeur communicative. Imaginez : trois heures de route et quelques bouchons pour arriver à Saint-Denis, une heure d'interview avec un vieux chroniqueur dépressif dans les locaux lépreux de Fréquence Paris Plurielle, et re-trois heures de route pour regagner notre province profonde. Et la teneur de ces heures d'anthologie de l'histoire de la radio mondiale, je vous raconte même pas : "Alors nous sommes ici avec Machin, musicien dans le groupe Truc, et avec Nonal, manajère. Pour commencer, nous avons cinq invitations à vous offrir pour le concert de Truc : il vous suffit de nous téléphoner à la radio... (dix minutes passent) Bien. Personne n'ayant téléphoné, je vous rappelle que les invitations sont toujours disponibles pour le concert de Truc...". Une heure trente pendant laquelle le type m'a posé des questions glauques, en m'appelant "Nonal, manajère" (ce à quoi je répondais invariablement "...de moins de cinquante ans", mais je ne l'ai pas vu sourire).

Et puis un jour, la victoire : j'avais décroché une interview à France-Info. Vous n'imaginez même pas l'euphorie dans laquelle j'ai baigné pendant trois jours. Putain, FRANCE-INFO, quand même, les mecs ! J'en revenais pas. Le jour dit, j'emmène donc les cinq musiciens à Paris, et nous nous perdons de bon coeur dans les couloirs de la maison de la radio. Finalement, on croise l'attachée de presse de la salle de concert où le groupe allait se produire. "Machine ! Quelle surprise !"... (Tu parles...) "Salut, les gars. Je suis contente de vous voir : je vais vous accompagner à France-Info. Ca fait longtemps que j'ai pas vu la journaliste, et il faut que je l'invite à déjeuner[1]". Nous, contents de trouver un visage ami dans les méandres de la maison ronde, on ne pipe pas mot et on la suit. Je vous épargne les détails sur lenregistrement, plutôt laborieux (je crois qu'ils ont recommencé trois fois, dans un studio grand comme mes toilettes. A la fin, la journaliste était au bord de la dépression nerveuse). Toujours est-il qu'une fois l'interview terminée, l'attachée de presse parisienne a eu LA grande idée : "comme il n'est pas tard, on pourrait faire le tour des chroniqueurs de la maison. Je pourrais vous présenter...''". Grande idée : ainsi, j'allais voir le visage de ces gens que je harcelais depuis des semaines au téléphone (et réciproquement).

Et on l'a fait. Pendant une heure, on a suivi l'autre andouille au pas de course. Elle s'engouffrait dans les bureaux des différents animateurs de France-Inter, je la suivais un peu en retrait, et les musiciens restaient dans le couloir derrière la vitre. "Bonjour, Bidule !". Cris d'orfraie du journaliste "Ah ! Unetelle ! Je suis content de te voir ! C'est bien le mois prochain que vous avez la chanteuse Sybil Chouchoute ? -- Oui, mais dans dix jours, on a le groupe Truc. Tiens, je te présente Nonal, le manager. Et les musiciens qui sont dans le couloir... (petits signes de la main des intéressés) -- Truc ? Ouais, bof, j'ai pas écouté. Bon, comment on fait pour Sybil Chouchoute ? Tu peux me passer un CD tout de suite ? Je brûle d'envie d'en parler dans la prochaine émission !..."

Ce matin-là, on a bien travaillé : dans les jours qui ont suivi, Sybil Chouchoute a eu une couverture médiatique formidable[2].

Voilà comment j'ai commencé mon précédent boulot, il y a huit ans. Après, rassurez-vous, j'ai un peu progressé. On a fait les émissions des animateurs vus ce jour-là, mais bien des années plus tard. Et puis il y a eu des épisodes assez drôles à la télévision, j'en parlerai un de ces quatre. Mais pour finir sur mes relations avec les radios, j'ai une dernière anecdote.

On est en 2000, le groupe Truc a bien évolué. Théophraste Responsable, le programmateur musical d'une radio nationale, nous a proposé un partenariat qui ne se refuse pas. Comme le groupe vient de finir son nouvel album, je prends rendez-vous avec lui pour lui faire écouter le mixage sur un CD-R. "Mmouais... C'est pas mal, mais ça sent l'autoproduction. Le son est vraiment à chier. Désolé, les gars, mais je pourrai jamais passer ça sur mon antenne. -- Mais enfin, Théophraste ! Tu va pas nous lâcher comme ça ? -- Non non, le partenariat tient toujours pour les annonces de concerts. Mais pour la prog, c'est non. Définitivement".

Je rentre chez moi un peu dépité. Le temps passe, et j'oublie Théophraste : entretemps, j'ai rencontré Ladislas Facétieux, directeur artistique dans un label qui vient de cartonner avec un gros, très gros succès. Rencontre sympa, proposition de contrat, quelques échanges de fax entre l'avocat de Maisondedisques et le nôtre[3], et, en juin, on signe avec Maisondedisques. Le temps passe, tournée d'été oblige, et, en septembre, un mois avant la sortie du disque sous label "Maisondedisques", je retourne voir Théophraste, un nouveau CD à la main. "Tiens, Théo. Je t'ai amené le nouveau mix de l'album. Tu n'es pas sans savoir qu'on a signé avec Maisondedisques ? -- Non, non, Nonal, je l'ai appris en juin. Je trouve ça formidable pour vous. Bon, alors, ça donne quoi, ce disque ? Assistante, tu peux le mettre sur la platine, s'il te plaît ?"

Il écoute attentivement la chose, et son constat est sans appel : "P'tain, c'est VRAIMENT BIEN ! Tu vois, Nonal, quand je te disais que vous deviez signer avec une vraie maison de disques ! Rien à voir avec ce que tu m'as fait écouter au printemps : là, c'est pro, c'est carré, le son est formidable, et on sent la patte de Ladislas Facétieux... Ah, je suis content de vous voir progresser comme ça !".

Je suis reparti content.

Ce qu'il ignorait, le Théophraste, c'est que le contrat qu'on avait signé avec Maisondedisques, c'était ce qu'on appelle un contrat de licence : on restait les producteurs du CD, à charge pour le label d'assurer la distribution, et tout ce qui va avec, promo et marketing.

Et la bande qu'il venait d'entendre, c'était RIGOUREUSEMENT la même que celle que je lui avais apportée six mois plus tôt. La seule chose qui avait changé, c'est l'étiquette...

Comme disait ma boulangère, on est bien peu de choses.

Notes

[1] on est en 1997 : les branchouilles parisiens ne disent pas encore "un déj'"

[2] pour pas grand chose, d'ailleurs, parce qu'elle a dû faire trois spectateurs en tout et pour tout, et puis elle a disparu de la circulation. Aujourd'hui, j'aime à croire qu'elle fait la mère maquerelle dans un bordel albanais, je sais pas pourquoi...

[3] (l'ancien leader du groupe où mon frère était bassiste, encore plus mauvais avocat que chanteur, mais ça je l'ignorais à l'époque)

mercredi 18 mai 2005

Avoiiiiiir un bon copain...

Billet sauvé par 33, qui triche...


Ca faisait bien longtemps que je ne vous avais pas donné de nouvelles de mes deux imbéciles à quatre pattes. Voilà donc une lacune que je vais m'efforcer de combler.

Pour les nouveaux lecteurs du grenier, un bref résumé des épisodes précédents s'impose : sachez donc que je me flatte d'héberger et de chérir le chien le plus stupide de l'Ouest. Apprenez également comment j'ai découvert un chat dans un tas de bois. Enfin, souvenez-vous que l'influence réciproque que ces deux-là exerçaient l'un sur l'autre ne fut pas sans me laisser dubitatif.

J'avais raison de m'inquiéter : si le chat croit vaguement que je suis sa mère (je l'ai nourri au biberon, ça rapproche), le chien, lui, se prend pour son père (à l'exception des moments où sa libido pathologique l'incline à vérifier l'adage selon lequel "les chats ne font pas des chiens"). Gros, TRES GROS problèmes d'identité chez le félin qui, à 11 mois révolus, ne sait toujours pas miauler. Ni ronronner. Ni se laver. En revanche, le chien a beaucoup appris de son nouveau copain : comment il est agréable de ne rien faire du tout en se vautrant dans le canapé à longueur de journée, comment on se poste sur le rebord de la fenêtre (avec le gros cul qui dépasse dans le vide) pour surveiller son territoire en restant bien au chaud, comment c'est rigolo de fouiller les poubelles pour récupérer un reste de gras de jambon, et j'en passe.

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Individuellement, ces deux-là n'auraient pas beaucoup plu à notre gouvernement, celui qui veut remettre la France au travail. Déjà, la France, ça ne les passionne pas tellement, comme territoire. Mais alors le travail...

Individuellement, disais-je. Parce que réunis, c'est encore pire : les voilà copains comme cochons, solidaires dans la flemme, unis jusqu'à la mort pour faire valoir leur droit à la paresse.

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Depuis quelque temps, pourtant, l'atavisme semble avoir repris une partie de ses droits chez le chat : il ne se lave toujours pas (je me retrouve donc obligé de donner régulièrement le bain à cette bête, qui offre la particularité d'avoir le corps entièrement recouvert d'une épaisse couche de laine angora. C'est ridicule), mais au moins il sort chasser la nuit (au grand dam du chien, qui s'inquiète beaucoup de ces absences répétées). J'avais un chat affectueux. Voilà qu'il est liquide : quand il rentre de ses activités nocturnes, il s'affale sur le premier être humain qui passe, et dégouline de bonheur et de chaude quiétude.

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Là, par exemple, le geek qui consulte les logs de son site internet sur un écran gros comme mon nez, c'est Xave. Et l'espèce de fourrure morte qui sèche sur son épaule, c'est juste mon chat qui se repose.

Vous n'imaginez pas combien c'est dur. Ce matin, par exemple, quand j'ai dû m'arracher à la douce chaleur du foyer pour aller crapahuter dans des champs de boue, sous un froid humide, les cheveux au vent et les pieds dans la merde... Moi, à la bourre, qui partais en courant comme une andouille stressée pour gagner le salaire d'un ouvrier albanais. Et les animaux, confortablement installés dans leur sommeil sans rêve, collés l'un contre l'autre pour se donner du courage à ne rien faire, insouciants et béats... Je les aurais tués, ces fumiers heureux.

D'ailleurs, c'est ce que je vais faire.

Puisque le crétin de Save Toby a déjà réussi à engranger plus de 28.000 dollars avec son lapinou, y a pas de raison que je fasse moins bien avec mes deux feignasses patentées. Alors je vous préviens : si vous ne vous cotisez pas pour m'envoyer 50.000 dollars, j'adresse ces deux dégénérés au premier équarrisseur venu. Vous ne voulez pas transformer une belle amitié contre-nature en drame de la cupidité ? Alors vous pouvez commencer à casser la tirelire.

dimanche 8 mai 2005

Orthographe (suite)

Lu sur le site des normalisateurs de l'orthographe, ces tristes sires :

"14 avril 2005. Microsoft Corporation vient de mettre à disposition de ses clients une mise à jour gratuite permettant de conformer le vérificateur orthographique des programmes de la suite logicielle Office 2003 (Word, Outlook, PowerPoint...) à la nouvelle orthographe française. Le dictionnaire des synonymes français est mis à jour en même temps. Le nouveau correcteur a reçu le label de qualité orthographe-recommandee.info."

Diantre, le plus gros fabricant de logiciels qui vient à la rescousse des ennemis du circonflexe, la partie semble mal engagée pour ceux qui, comme moi, aiment bien les deux "l" de "corolle" et le chapeau chinois de "maître" dans "Ni dieu ni maître !"...

Rassurons-nous, les sinistres castreurs de mots ont encore des progrès à faire. Voici ce que j'ai trouvé au détour d'une visite sur le site nouvelobs.com :

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...en revanche, l'ère du "je ne contrôle pas mes conneries" semble encore bien installée... Visiblement, ces gens-là ont tellement confiance dans leur nouveau correcteur orthographique qu'ils répugnent à s'en servir ! On fera pareil.