Au secours ! Les normalisateurs attaquent ! Ils vont remettre la Tour de Pise d'aplomb, ajouter des clochers dignes de ce nom à Notre-Dame, terminer la rédaction de Bouvard et Pécuchet, corriger les tempi[1] approximatifs de Keith Richards, abréger les phrases de Proust, redresser ce qui est tordu, rabioter ce qui dépasse, tout refaire au cordeau : en rangs par deux, je veux voir qu'une tête, nom de Dieu !

Les normalisateurs n'aiment pas l'exception, la particularité, la marge, l'inutile.

Les normalisateurs veulent du productif, du rationnel, du SIM-PLI-FIE. Ils ont fait HEC ou l'ENA, ils aiment le linge propre et repassé, avec un pli bien rectiligne sur le pantalon. Celui sur lequel on aligne l'auriculaire pour former un impeccable garde-à-vous.

Les normalisateurs se sont attaqués à l'orthographe. Ils ont décidé d'éradiquer les mots bizarres, les graphies incongrues, les singularités contre-productives. Puisqu'on entend "évènement" quand on dit "événement", les normalisateurs veulent qu'on écrive "évènement". Puisque le circonflexe n'a, je cite, "aucune utilité" sur le i et le u, ils suppriment le petit chapeau chinois. Ces affadisseurs de langage exigent de nous voir entrer dans des "boites" à moindre "cout". Je leur rappelle que Verlaine, Mozart et les paysages du plateau du Vercors n'ont aucune utilité, eux non plus : brûlons, aplanissons, RENTABILISONS !

Ces économistes du terne veulent être sûrs[2] de ne pas faire de faute quand ils rédigent le bilan comptable de leurs tristes opérations. Alors ils décrètent que des tirets politiquement corrects sépareront désormais tous les chiffres : "deux-cent-trente-quatre", "les trois-cinquièmes"... Et ce n'est pas le pire : ces rationnalistes sans joie ont même décidé de s'attaquer à d'innocentes victimes. "Corolle", c'est mignon, non ? C'est printanier, bucolique, totalement inoffensif. Mais les normalisateurs sont intransigeants : "Ecrivez donc "corole", tas de rêveurs ! J'vous en ferai bouffer, moi, du "l" redoublé !"

Pendant qu'on y est, on n'a qu'à adopter l'orthographe phonétique des trépanés du SMS : tout ça n'est que conventions et entraves. Libérons-nous ! Ekrivon kom sa nou chante !

Et si j'aime bien, moi les petits charmes abscons de l'orthographe ? Certes, je n'en suis pas le gardien le plus sûr, il m'arrive de faire des fautes plus souvent qu'à mon tour. Et alors ? Voilà des infractions qu'on peut commettre sans aller au gnouf, par fatigue ou par flemme de vérifier dans le Littré. Ca faisait mal à qui ?

Aux normalisateurs. Droits dans leurs bottes, ils se sont arrogé le titre "d'Autorité Compétente". Heureusement que ces nuisibles ne sont pas architectes, on vivrait dans des cubes.

"L'orthographe, c'est la science du con", vous allez me rétorquer. Si, si, je vous connais, vous n'êtes pas à un cliché près. Avouez que c'est aussi un jeu rigolo, où on est toujours perdant, mais auquel on devrait avoir le droit de s'adonner, quand même : pendant qu'on encule les mouches pour déterminer ce qu'on fait cuire, cuissot ou cuisseau, on n'est pas occupé à se droguer ni à piquer le sac des vieilles.

Alors je vous préviens amicalement : il n'est pas question que vous lisiez "évènement" ou "aigüe" sur ce site, j'en fais une affaire personnelle. Pas plus que je ne m'abaisserai à écrire "elle s'est laissé trainer". Non seulement c'est laid, mais en plus c'est une insulte à l'intelligence et à la logique.

Comme une bonne idée rationnelle est toujours suivie par les professionnels bêlants de la communication, les normalisateurs ont inventé un label à l'usage de ces derniers :

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J'adopte donc un nouveau logo pour ce site, et pour toutes les autres publications que je sème ici ou là :

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Si vous aimez les chemins de traverse et les bizarreries de cette langue, si vous conchiez l'orthographe SMS et si vous n'avez pas envie de vous faire castrer l'écriture, vous pouvez toujours faire comme moi.

Notes

[1] ah oui, là, je suis en train de sombrer dans l'extrémisme...

[2] oui oui, sûrs : sur celui-là, on laisse le circonflexe pour ôter tout ambiguïté. Pardon "ambigüité". Je crois que je vais vomir.