lundi 21 mars 2005

Apprenez à parler pipole

Ce matin, vous vous êtes réveillé(e) d'humeur légère : c'est aujourd'hui le vernissage de votre exposition de macramé à la salle des fêtes de Prozac-sur-Gadoue, et vous vous faites une joie à l'idée de partager un pain surprise et quelques bouteilles de mousseux avec les notables du coin.

Inconscient(e) que vous êtes ! Dans vos préparatifs pourtant minutieux (accrochage des macramés sur les murs tendus de moquette murale vert pomme, achat du pain surprise à la boulangerie Merdoux, récupération des gobelets, du mousseux et du banga à l'hypermarché de Bergouillis-en-Vomi - 120 km aller-retour, mais vous avez une carte de fidélité -, essayage du costume croisé / de la robe échancrée), vous avez oublié l'essentiel : le correspondant de presse.

Ce soir, le fringant reporter de Gadoue-Matin va vous interviewer. Puis il prendra une photo de "la joyeuse assemblée autour de l'artiste", et remplira ses poches de petits fours aux oeufs de lump avant de filer au concert de la chorale de Saint-Intestin-des-Bruyères.

Qu'allez-vous lui déclarer ? Que vous faites du macramé depuis des années, parce que ça vous permet de vous occuper les mains pendant "Questions pour un Champion" ? Excusez-moi, mais c'est nul.

Heureusement, le Grenier de Nonal va vous permettre de parler le pipole exactement comme les gens qui passent à la télé. En seulement trois leçons, vous saurez vous exprimer avec la même aisance que si vous étiez un(e) habitué(e) des émissions d'Ardisson ou Fogiel... Allez, on prend son cahier à petits carreaux, on écrit la date, et on souligne en rouge.

Leçon numéro 1 : vrai

Pour le pipole, un seul adjectif suffit à décrire la sincérité, la sensibilité artistique, l'authenticité de la démarche. Selon les contextes, il peut apporter une touche altermondialiste de bon aloi à vos propos, ou vous conférer un statut d'être éthéré, totalement dégagé des contingences matérielles. Un peu comme Catherine Deneuve, qui ne fait jamais caca, et que j'ai entendue plus d'une fois utiliser cet adjectif magique : vrai.

Prononcez-le en ouvrant à fond le phonème "ai", que vous articulerez comme si vous vouliez faire sentir votre haleine à tout le monde. N'oubliez pas de placer "vrai" devant n'importe le premier substantif qui passe, sans vous occuper du sens. Ne dites pas "le macramé, ça occupe ma solitude". Mais préférez "le macramé, pour moi, c'est une vraie démarche artistique... Il y a un vrai rapport avec la tradition, une vraie sincérité dans le geste. C'est un loisir vrai".

Leçon numéro 2 : "comme ça"

L'expression "comme ça" n'est utile au pipole que dans des contextes ou rien ne peut être "comme" quelque chose. Saupoudrez-en vos phrases tant que vous pouvez. Ca fait du son, et tant que vous parlez, on vous écoute. Reprenons : "le macramé, pour moi, c'est une vraie démarche artistique, comme ça. Il y a comme ça un vrai rapport avec la tradition, une vraie sincérité dans le geste, comme ça. C'est un plaisir vrai".

Leçon numéro 3 : "voilà"

Commencez ou achevez toutes vos phrases d'un "voilà" dont on sentira l'implacable fermeté. Ca ne veut rien dire, mais on s'en fout : ça fait le mec / la fille hyper décidé(e), genre "je suis un(e) pipole, je ne souffrirai aucune contradiction". Dans notre exemple, ça donne donc : "Voilà, le macramé, pour moi, c'est une vraie d"marche artistique, comme ça... Voilà... Il y a comme ça un vrai rapport avec la tradition, une vraie sincérité dans le geste. Voilà. Comme ça. Voilà."

oOo

Ca y est ! Le correspondant de presse est prêt à vous entendre pérorer pour ne rien dire. Vos invités vont se pâmer en découvrant qu'ils sont nourris et abreuvés par un(e) authentique pipole, et le député-maire de Gargouillis-les-Gerbouilles va jouer des coudes pour être à vos côtés sur la photo.

Merci qui ? Merci le Grenier de Nonal !

Comme disait comme ça ma vraie boulangère, on est bien peu de choses. Voilà.

jeudi 17 mars 2005

Dix ans

Sacrée première journée de printemps !

Ca a commencé vers 15 heures, hier. Je roulais tranquillement vers un rendez-vous, quand la certitude m'est tombée dessus à la vitesse d'une météorite : pour la première fois depuis plusieurs mois, je n'avais pas froid.

Le ciel était bleu, il y avait le bon rayon de soleil au bon endroit, ça sentait bon le printemps, la lumière éclaboussait la campagne, et ma rédac'chef voulait me proposer un peu de boulot (pas énormément, rassurez-vous. Je vais pouvoir gémir encore quelques temps sur ce site). Eh bin, en vérité je vous le dis, c'est une situation plutôt agréable.

Attention, je ne renie pas ce que j'ai écrit sur l'amour immodéré que je porte à l'automne, à l'hiver, et aux temps maussades en général. Mais une petite journée de printemps, je crache pas dessus non plus.

Et puis, hier soir, j'avais rendez-vous avec un retour en arrière plutôt saisissant. J'allais voir une pièce de théâtre dans une salle du coin. Pas n'importe quelle salle : celle où j'ai fait mes premiers pas dans le monde du spectacle vivant, il y a un peu plus de dix ans. Et pas n'importe quelle compagnie : justement, celle avec qui j'ai fait ces premiers pas-là. Des gens qui vivent très loin de chez moi, à l'autre bout de la France, très exactement, et que je revois occasionnellement, tous les trois ans en moyenne. Des gars qui font un boulot que j'admire, des gens que j'aime fort, aussi.

C'est pas rien, une salle de spectacle. C'esr un endroit magique, je trouve. En tout cas, c'est un endroit où j'adorais travailler. D'abord, parce que le temps n'a plus cours : il y fait noir, on ne sait pas très bien si dehors c'est le jour ou bien la nuit, on s'en fout. On est coupé du monde, et la seule priorité, c'est que le spectacle ait lieu. Alors on fait ce qu'on peut pour que la magie opère. On installe le plateau, on monte les décors, on fait les branchements, on règle les lumières, on essaie le son. Les comédiens arrivent, prennent possession de la scène, habituent les planches à leur pas. On est crevés, parce que généralement on a déjà fait ça la veille et qu'on recommencera le lendemain, on a un filet de sueur qui coule, on carbure au café ou à la bière selon les individus, on s'oublie complètement. Et, quand le public entre dans la salle, que le noir se fait et qu'une première réplique, un premier regard surgissent de la scène, tout devient possible.

Quand on fait ce boulot, les relations humaines se concentrent beaucoup plus vite qu'ailleurs : on se rencontre un jour, on se quitte le lendemain. Pas le temps pour les fioritures. Alors on se tutoie tout de suite, on s'engueule très fort ou on s'adore immédiatement.

Avec ces gars-là, on s'est plutôt adorés. On s'était rencontrés sur une tournée d'une quinzaine de jours, deux semaines de bringue fébrile et de boulot acharnés comme j'en avais peu connues jusque là. Pendant longtemps, j'ai vu toutes leurs pièces. Ils sont revenus plusieurs fois dans ma région, je suis allé les voir en Avignon, j'ai assisté à la première d'un de leurs spectacles chez eux. Et puis le temps a fait son effet, j'ai raté quelques-une de leurs créations, et je les ai un peu oubliés, il faut l'avouer. La dernière fois que je les avais vus, c'était il y a trois ans. Mais c'était dans une salle où j'avais moins de souvenirs.

Hier, ça m'a sauté dessus. Le lieu n'avait pas changé. Tout était EXACTEMENT comme il y a dix ans. Les mêmes projecteurs, les mêmes tapis de scène, les mêmes odeurs, les mêmes lumières, les mêmes gens aussi. Et puis eux non plus n'avaient pas changé. J'avais l'impression de les retrouver après les avoir quittés la veille : alors, les gars, bien dormi ? Depuis dix ans ?

C'est vraiment une sensation étonnante. Parce qu'en même temps, ils sont bien là ces dix ans. Je les sais, et je les sens. Mais hier, j'avais le sentiment aigu que cet intervalle-là, c'est à la fois un siècle et un instant, un fossé incroyable, et le saut d'une puce, tout ça mélangé.

Et puis on s'est quittés. Il y a dix ans, je serais allé manger avec eux jusqu'à pas d'heure. Mais là, ça me faisait 120 bornes aller-retour, et je sentais bien que c'était vain. A quoi bon chercher à repousser l'inéluctable ? De toutes façons, ils repartiraient, moi aussi, et on atterrirait fatalement en mars 2005. Ils m'ont demandé si je venais sur les autres dates de la tournée. Il y a dix ans, c'est ce que j'aurais fait. Mais là, ça tombe sur des jours où j'ai des rendez-vous, peut-être pour un peu de boulot en perspective. Alors on s'est dit au revoir, contents de s'être revus, un peu déçus aussi. "A bientôt !", on s'est dit. "Bientôt", c'est demain, ou dans dix ans. Finalement, c'est pareil.

dimanche 13 mars 2005

Inventaire

Un poste de radio à piles, trois cassettes "les maîtres du mystère", un aérosol de colle "spéciale montages", une visionneuse à diapositives, une cassette vidéo (présentant des extraits de films en super-8 où j'apparais à trois ans), un chargeur de piles AA, une imprimante Epson, un dictaphone à micro-cassettes dont la touche "play" est cassée, le prospectus d'un hôtel de Bruges, un pot à crayon contenant un marqueur permanent, deux crayons, un stylo-bic et quelques feutres, deux paires d'écouteurs (l'un pour un téléphone portable que j'ai jeté, l'autre pour mon ordinateur), un agenda Exacompta de l'année en cours, un train mécanique en fer blanc que je dois réparer, deux boîtes vides de tabac "Capstan", deux appareils photos numériques "Olympus", un scanner à plat Canon, une boite de plastique transparent contenant :

- un paquet de feuilles à rouler Riz-la-+
- un bloc de post-it
- des agrafes n°10
- deux gommes
- des clés de voiture
- un médiator vert
- une carte SmartMedia
- des cartouches d'encre
- quelques pièces de monnaie (dont des livres sterling, et des francs belges et suisses).

Une calculatrice, une pipe droite "Dr Boston", une blague de tabac Alsbo, deux paquets de Camel filtres entamés, un rouleau de ruban adhésif rouge, un téléphone Alcatel modèle Arpège, trois livres ("l'énigme criminelle dans les romans de Georges Perec", "Johnny Rock", "4 garçons dans la nuit"), un vieux numéro de Science & Vie, le tome III du "Retour à la Terre" de Larcenet et Ferri, le dossier de presse du Syndicat de l'Habitat de mon coin, un mug où finit de dessécher un sachet de thé earl grey, un cendrier de poche aux couleurs du Paléo-Festival de Nyon, deux briquets, un graveur de CD Ioméga, un ordinateur Compaq Presario, un clavier Logitech, un ensemble tablette graphique / souris de marque Wiacom, une plaquette entamée de comprimés Maalox, une équerre transparente, une carte de mutuelle périmée, un carnet Moleskine à soufflets, trois bloc-notes de différentes tailles, un petit carnet noir, une agrafeuse "baby", un feutre "Pilot Twin Marker", un tube de colle Uhu, un dictaphone numérique Olympus, un porte-carte vide, un cutter en plastique jaune, un échantillon de parfum "Allure", un cable USB, un de ces outils pour fumeurs de pipe dont j'ignore le nom, quatre bannette en plastique rouge, et une verte, soigneusement empilées et contenant de bas en haut :

- des documents relatifs à des projets d'articles non traités ;
- un ensemble d'enveloppes de plusieurs formats, de cartes postales aux couleurs d'un magazine auquel je collabore, et de timbres dont une planche à l'effigie de Georges Perec (46 centimes) ;
- une chemise en carton vert contenant divers textes rédigés ou en cours de rédaction ;
- des articles découpés ;
- au dernier étage, un ensemble de paperasses format un tas à l'équilibre précaire : numéros de téléphone notés sur des bouts de papiers, feuilles de carnets, dossiers de presse en tas, formulaires d'inscription à la SACEM, photos pêle-mêle, courriers administratifs, cartes de visites.

Vous venez de lire la description quasi exhaustive de ce qui traîne sur les deux planches de pin montées sur tréteaux qui me servent de bureau.

Passons au rebord de cheminée qui me fait directement face : une boite à chaussures "Converse" débordant de cartouches d'encres Epson, une boite à tabac "Early Morning Pipe", un mètre, un couteau multifonctions, neuf disquettes rouges, trois livres ("le Guide de la Pige", "Inconnu à cette adresse" et un dictionnaire de rimes), une photo de chacun de mes enfants, l'une sous verre, l'autre dans un cadre rouge, une lampe de bureau des années 30 mal restaurée par mes soins, le projet d'affiche d'une pièce de théâtre pour laquelle j'ai bossé en 1997, un rouleau de scotch transparent, un flacon de Typex, un portefeuille vide, une boite de diapositives, une conserve "Dakatine" transformée en pot à crayons, une photo où l'on me voit, vers 3 ou 4 ans, en train de botter les fesses de mon frère, un coupe-papier en bois, quatre fusibles 10 ampères, la reproduction du fétiche arumbaya à l'oreille cassée, une pierre à aiguiser, et deux cartes postales. La première, envoyée par ma meilleure amie il y a plusieurs années, porte une citation de Hans Arp (1887-1966) : "C'est en écrivant que l'on devient écrevisse". L'autre date des années 1930, et représente un port sur lequel j'ai fait un article il y a un an.

Une prochaine fois, j'évoquerai le meuble à imprimantes, les étagères à livres et à BD, et la pile de livres qui s'écroule au pied de la fenêtre.