vendredi 26 novembre 2004
Pour cinq millions, t'as plus rien
Par M. LeChieur, vendredi 26 novembre 2004 à 23:38 :: J'aime pas les gens
Billet sauvé par Flo
Lucie[1] a dix-neuf ans et des grands yeux perdus de petite fille cassée. Elle habite seule dans un petit appartement en ville, la CAF paye son loyer. C'est tout : trop jeune pour le RMI, pas d'assedic, pas de parents pour l'aider. Rien. A la rubrique "ressources disponibles", Lucie a zéro.
Antoine a vingt ans. Il est hémiplégique (mais pas assez pour la COTOREP, qui ne lui a accordé que 50 % d'invalidité), et vit chez son père, Yves. Il y a encore une paire d'années, Yves était maçon à son compte. Et puis il a eu un grave accident du travail, un an d'arrêt. Sa boite a coulé, liquidiation judiciaire, les huissiers ont tout embarqué. Ancien patron ? Pas d'assedic. Il a retrouvé du boulot, y a pas longtemps, mais la médecine du travail l'a déclaré inapte. Pas handicapé, juste inapte : pas le droit de bosser, pas le droit de toucher l'allocation adulte handicapé. Alors, en attendant que le dossier de son RMI se débloque, Yves n'a rien. Nib, que dalle, nada. Mais l'Etat considère que son fils n'a pas besoin du RMI, puisqu'il est à un âge où les parents subviennent aux besoins de leurs enfants.
Raymond, lui, il l'a le RMI. Mais il est sourd profond, et son appareil auditif est tombé en panne. L'administration de tutelle qui devait débloquer l'argent a oublié de le faire, malgré des appels incessants de l'assistante sociale et de la mairie : pas payé, le prothésiste refuse de lui rendre son appareil. Alors Raymond n'entend rien depuis quatre mois. Remarquez, le jour où ses voisins ont porté plainte parce qu'il faisait trop de bruit (quand on est sourd, c'est pas facile de se rendre compte, hein...), les flics sont venus tout de suite. Comme quoi, il y a encore quelques services qui fonctionnent rapidement, ça rassure.
Yasmina est algérienne. Son père était français, sa soeur l'est aussi, mais elle, elle a choisi d'épouser un algérien et de vivre là-bas. Jusqu'au jour où elle a dû se barrer de chez elle, avec sa petite fille de quatre ans. Forcément, Yasmina, elle est allée chez la seule famille qui lui reste, sa soeur française. Mal vu, Yasmina ! Algérienne en France, elle est sans papier. Donc, pas de RMI (et la trouille de se faire expulser, accessoirement). A la rubrique "ressources disponibles", Yasmina a zéro.
Vous en voulez d'autres ? Parce que là, moi, je suis au bord de l'overdose. Si vous voulez, je peux vous en raconter encore dix-sept, des histoires comme celles-là. Dix-sept personnes, que j'ai rencontrées en deux jours seulement. Dix-sept comme vous et moi, en 2004, au pays des droits de l'homme et du citoyen.
Ca faisait des années que je me disais que ce serait bien de "faire quelque chose", alors j'ai profité de mon virage "changement de vie" pour arrêter de me raconter des histoires, et rejoindre une association fondée par un humoriste mort. Vous voyez laquelle ? Je la cite pas à cause de Google, j'en ai marre que cette page soit visitée par des gens qui s'enfuient en courant.
Bref. J'ai rejoint les cantines du muscle cardiaque. Et venez surtout pas me faire chier avec des considérations à la petite semaine sur le charity business, ni avec des histoires de bonne conscience et d'éducation judéo-chrétienne, c'est vraiment pas le moment de me chauffer avec ça.
Aux cantines du muscle cardiaque de mon bled, ils étaient vachement contents de me voir débarquer, tout nouveau tout beau : les effectifs sont en baisse, et la demande explose. Alors je me suis retrouvé "inscripteur". Ca veut dire que je m'occupe du moment où on examine la situation des gens, juste avant que la campagne ne commence. Quand on n'a jamais bossé dans le social, c'est un bon dépucelage : tu voulais aider les pauvres, mon vieux Nonal ? Ben tiens, on va te mettre le nez dans le caca. Regarde bien la situation des gens à qui tu vas donner de la bouffe, et un peu plus si tu peux. T'en étais content, de ta carte d'électeur ?
J'avais pas prévu de vous parler de ça. Mais en rentrant, ce soir, j'ai entendu que le nouveau Président de l'UMP (le frère du vice-président du MEFEF) a décidé de faire une grosse fiesta pour fêter son élection. L'UMP, vous savez ? Ce parti qui baisse les impôts de ceux qui ont la chance d'en avoir, qui oblige tout le monde à payer une part de sa consultation médicale, qui remplace le RMI par le RMA histoire de faire risette au frangin, qui s'attaque aux chômeurs et aux précaires, qui veut rallonger le temps de travail, qui brade les services publics, et qui râle après le droit de grève.
Le nouveau Président de ce parti-là, il s'organise donc une petite fiesta. A cinq millions d'euros la soirée[2].
"Eeeh oui !", soupirent nos amis libéraux en reprenant une louche de caviar. "L'homme est un loup pour l'homme ! Saint Dow-Jones, priez pour nous".
Je vais être franc avec nos amis les loups : les gars, prenez bien soin de vos beaux costumes à vingt mille balles. Parce que si ça tenait qu'à moi, y a longtemps que la chasse serait ouverte.
(Post-scriptum pour ceux qui me connaissent dans la vraie vie) : comme on ne donne pas que de la bouffe, je vais aussi m'occuper d'une bibliothèque, avec un travail privilégié en direction des enfants et des tout-petits. Je récupère tous les bouquins et BD pour enfants qu'on voudra bien me refiler, même en mauvais état.
On sous-estime trop souvent le travail des gens qui bossent dans les services marketing. Voilà des créatifs de génie qui sont payés pour faire acheter des tas de trucs inutiles par des millions de foyer désargentés, et qui y arrivent. Ca force le respect.



