jeudi 30 septembre 2004

Trains d'enfer

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Quand le train s'ébranle doucement, et qu'il commence à glisser sur ses rails, le voyageur ferroviaire laisse son imaginaire vagabonder. Il pense à ce trajet qu'il est en train de faire, Caen-Lison. Cela lui rappelle une vieille blague grivoise, un parcours improbable qu'un cheminot égrillard lui avait raconté il y a quelques années :

CAEN - LISON - ECOUCHE - MEZIDON - LEVIS et JOUY.

Comme il s'emmerde un poil dans ce wagon crasseux d'un tortillard poussif (que le conseil régional et la SNCF ont quand même rebaptisé "train express régional", preuve que l'optimisme n'a pas tout-à-fait disparu des services publics), le voyageur ferroviaire observe la carte. Quand il était adolescent, cette France des rails, près de la porte des toilettes, ça représentait la liberté...

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Aujourd'hui, il a une pensée émue pour le jeune de Mont-de-Marsan qui aurait une petite amie à Auch : 107 km, 5h07 de trajet. En aller simple.

Lorsqu'il retourne machinalement le billet que le contrôleur lui a vendu à bord, le voyageur ferroviaire se sent tout drôle de constater que la SNCF s'appuie encore sur des décrets de la France de Vichy. Il pense que le vert-de-gris non plus, n'a pas disparu des services publics. Et ça lui fait un peu froid dans le dos.

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Mais sa plus grande surprise est à venir. Sur ce trajet, le contrôleur ne signale pas les gares-étapes au micro. Alors l'usager compte : Caen, Audrieux, Bayeux, le Molay-Littry, Lison... Il sait qu'il doit descendre au quatrième arrêt. Quand le train ralentit sa course, que les freins commencent à crisser, il referme son bouquin, se dirige vers la sortie, saute sur le quai et sort de la gare.

Et là, le voyageur ferroviaire découvre qu'il est entré dans une autre dimension : il sait qu'il est à Lison. Il n'a pas pu se tromper. Avant cette gare, le train s'est arrêté trois fois, il a bien compté. Mieux : il se souvient qu'il a aperçu le panneau "Le Molay-Littry" lors du dernier arrêt. Il ne peut pas être ailleurs qu'à Lison.

Pourtant, juste sous ses yeux, à cinq mètres de la gare, deux panneaux contradictoires se disputent le terrain. A droite :

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...et à gauche :

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Comme quoi, la SNCF est bonne fille. Avec une seule gare judicieusement placée, l'administration a réussi à ménager l'orgueil de trois communes. Il y a des exploits qui forcent l'admiration.

Brève de fnac

Le type arrive en coup de vent, n'accorde pas un regard aux rayons, se dirige directement vers le vendeur au gilet vert. Il a des habits qui disent "je gagne beaucoup d'argent, j'ai un poste important au service commercial de ma boîte, ça explique mon arrogance".

Ses vêtements disent aussi qu'il a une quarantaine d'années, un compte en banque bien garni, une grosse voiture qui fait "vroum" et pas trop de complexes.

"Il me faut un bouquin de Marc Lévy", il explique. "Et si c'était un homme, quelque chose comme ça.
- Si c'est un homme ?
- Ah oui, c'est ça. Et si c'est un homme. Je suis con : je l'avais noté sur mon papier. C'est ma fille qui vient de m'appeler sur mon portable. Elle en a besoin en urgence.
- Oui, c'est très étudié dans les collèges.
- Ah bon ? C'est un polar ou quoi ?
- Pas vraiment. Plutôt un témoignage de Primo Levi.
- Ah, c'est Primo Levi ? Pas Marc Lévy ? Ils sont deux ?"

Le vendeur a été décevant. Il n'a pas répondu "ouais, deux. Comme tes neurones".

vendredi 24 septembre 2004

Ma saison préférée

zimageAutour de moi, ça râle, ça se plaint et ça regrette les beaux jours. Moi, je jubile : ami lecteur, si tu habites comme moi dans l'hémisphère nord, te voilà en automne.

Ah ! L'automne ! La saison des châtaignes, des champignons et des coquilles Saint-Jacques... Le temps béni où on parfume toute sa maison en faisant des confitures de mûres. L'heureux moment où on ne se sent plus coupable de ne pas jardiner, de ne pas faire de sport, et de ne pas vivre une vie de con en maillot de bain sur les plages surpeuplées.

L'automne, saison adorée où il fait bon se peletonner dans le train ou dans le bistrot, avec un bon vieux Simenon et un Agatha Christie des familles.

L'automne, saison des pluies qui embuent les vitres, de la nuit qui tombe toujours trop vite, et des dimanches où l'on se fait si délicieusement chier.

L'automne, saison où les ports et les plages se sont enfin vidés des nuisibles qui gâchent la vue, où on respire un air glacé en pensant au petit café qu'on va s'offrir pour se réchauffer.

L'automne, saison où on épluche les châtaignes en écoutant la météo marine, où on se fait une bonne vieille soupe à l'oseille et aux pommes de terre, où on peut même se bricoler une tartiflette sans qu'un imbécile sain de corps et d'esprit n'y trouve à redire en croquant dans son insipide melon.

L'automne, où la lumière est d'autant plus belle qu'elle est rare, où l'air sent bon, et où les cons se cachent parce que ça gèle leurs précieux glaouis.

L'automne, ma saison préférée.

Comme me disait Zako 3000, un gars qui a tout le temps froid depuis qu'il a quitté ses lattitudes natales "t'es vraiment un connard de normand, toi !". Et c'est vrai, hélas : j'adore le froid, la pluie, la nuit Je trouve tout ça merveilleux à regarder, je trouve qu'on se sent mieux vivre quand on grelotte légèrement. D'ailleurs, mes rêves d'exotisme sont sur la route de Terre-Neuve. Ils sentent le poisson séché et ils brûlent comme des engelures. Un jour, j'irai là-bas, en cargo. On y a sa cabine à soi, on est seul tant qu'on veut, on longe des côtes magnifiques, et personne ne vient vous parler de la dernière émission de Marc-Olivier Fogiel.

La mer, le calme, et pas de gens : donnez-moi des sous pour me payer le voyage, je vous débarrasse le plancher tout de suite.

dimanche 19 septembre 2004

Les poissons rouges sont des cons

Billet sauvé par Valium


zimageCertaines personnes prétendent que j'aime les bêtes. C'est faux. Il y en a que je hais : les teckels, les caniches-à-sa-mémère, les guêpes, les huissiers de justice et les poissons rouges.

Comme le hamster dans sa roue, le poisson rouge mène une existence vaine que nulle chaleur humaine ou animale ne viendra jamais éclairer. Et, contrairement au hamster, à la souris blanche ou au rat commun, il n'a aucune chance de donner un jour son corps à la science ni, subséquemment, l'insigne honneur de faire avancer la Recherche et le chiffre d'affaire des fabricants de rouge à lèvres.

Le poisson rouge est con, le poisson rouge est vain, le poisson rouge est un nuisible qui s'ignore.

Observez attentivement un poisson rouge : nulle reconnaissance dans ses yeux, quand vous lui donnez sa pincée de bouffe quotidienne. Nulle gratitude quand vous lui changez son eau pour lui éviter l'asphyxie. Aucun jeu, aucune caresse ne sauraient le détourner de ce pour quoi il a été programmé : tourner comme un abruti dans son bocal en attendant une mort inexorable.

Le poisson rouge est une grosse merde aux nageoires atrophiées, et je pèse mes mots.

Que croyez-vous que la nourrice offrit à mes enfants, le jour des grandes vacances ?

Deux splendides spécimens de poissons rouges.

Ma fille décida incontinent d'appeler le sien "Némo". Pas à cause de Walt Disney ni de Jules Verne, qu'elle ne connaît ni l'un ni l'autre, mais parce que celui de sa copine s'appelait déjà comme ça. Mon fils, plus original, opta pour "Le Jaune". Soit ce petit garçon est un Picasso ou un André Breton en puissance, soit il est daltonien.

Qui s'occupa de "Némo" et "Le Jaune" matin et soir ?

Moi.

Le premier jour, je ne vous cache pas que j'ai dû salement réfréner les pulsions sadiques qui me secouaient l'adrénaline. Ah ! La tentation délicieuse de prendre ces bestioles dans mon poing, et de serrer, serrer encore, serrer plus fort, jusqu'à en faire du nuoc mam frais en libérant ma haine dans un grand rire carnassier...

Au lieu de ça, je leur ai filé une pincée de poissons séchés, ces saloperies-là sont cannibales en plus.

Le deuxième jour, j'ai eu envie de tester des tas de trucs : leur résistance à l'eau de javel, leur capacité à nager dans l'eau bouillante, leurs chances de survie dans un four à micro-ondes 850 watts, leur aptitude naturelle à l'apnée, leurs réactions en cas d'indigestion massive.

Bref. J'ai fomenté mille complots à leur égard.

Et puis mes enfants se sont levés de bon matin, ils sont allés directement faire des bisous au bocal où tournaient les deux électro-encéphalogrammes plats, et j'ai eu des remords. Alors j'ai continué à m'occuper des deux merdasses orangeâtres, en me disant que tous les animaux sont des êtres humains comme les autres, comme disait Sophie Marceau à la télévision.

J'ai fini par m'habituer. Pire : eux aussi se sont habitués. Je n'aurais jamais cru que des poissons rouges puissent se diriger spontanément vers le gars qui leur apporte la bouffe. En ça, ils ne différent pas tellement du chien, du chat, ni des mômes.

Comme mon chat est mon chat, il est sérieusement attaqué du bulbe rachidien. Normal, je n'ai jamais eu que des bêtes dont la stupidité atavique confinait à la Grâce. Mon chien, par exemple : depuis que le chat est à la maison, il a de sérieux problèmes d'identité. Ca fait un mois qu'il boit du lait, fait ses griffes, passe son temps à dormir sur le rebord de la fenêtre (avec le gros cul qui dépasse dans le vide) et joue avec mes lacets quand j'essaie de les nouer[1]. Si c'était un Yorkshire, ce serait déjà drôle, mais avec ses 25 kilos de masse musculaire, ça touche au sublime.

Donc, mon chat. Ca ne fait pas deux mois qu'il est à la maison, mais son cortex imbécile est déjà traversé de courts-circuits fulgurants : il passe son temps penché au-dessus du bocal. Pas pour pêcher les poissons, ce qui serait un comportement normal pour une bestiole de cette espèce. Mais juste pour boire leurs 8 litres de flotte, alors qu'il a déjà un bol d'eau propre tous les jours à côté de ses croquettes.

A votre avis, que faisaient les poissons à l'approche du félin ? Ils remontaient à la surface, jusqu'à lui toucher le nez, avec l'ouverture qui leur sert pour avaler la nourriture (je n'ose pas appeler ça "une bouche"). Ces tubes digestifs à branchies pensaient qu'il venait les nourrir !

J'écris à l'imparfait, parce qu'hier matin, Némo flottait sur le dos comme un bateau ivre. L'eau était toute trouble, j'avais oublié de la changer à temps : j'en ai presque éprouvé de la peine.

Et là, l'humiliation. Il a fallu que je me tape 60 bornes aller-retour jusqu'au magasin, rien pour acheter un poisson rouge à 2,50 euros (en embêtant la dame pendant 20 minutes pour qu'elle me trouve un exemplaire RIGOUREUSEMENT identique à l'autre saloperie), et ce juste avant que les deux minuscules ne rentrent de l'école avec leurs doigts pleins de chocolat et leur "cahier de liaison"[2].

Pire. Je me suis fait expliquer tout ce que l'homme sait du poisson rouge : sa vie, son oeuvre, ses maladies, ses ennemis. J'ai appris qu'il fallait changer l'eau tous les 2-3 jours, pas tous les vendredis comme je faisais jusque là. J'ai acheté un petit flacon qui sert à "inhiber" le chlore de l'eau du robinet. J'ai noté qu'on ne devait jamais les plonger dans l'eau froide, mais garder une température à peu près constante. Je me suis étonné, en apprenant qu'il fallait leur faire respecter une journée de jeûne par semaine. Je me suis fait expliquer les subtilités du bulleur. Bref, je me suis passionné pour ces raclures de la création.

Comme quoi, on est capable de tout pour l'amour de ses enfants. Si ça se trouve, dans une vingtaine d'années, ma fille me ramènera un huissier de justice à la maison. Et peut-être même que je serai capable de me comporter avec lui comme avec un être humain[3].

Notes

[1] Ne croyez surtout pas que j'invente pour faire mon intéressant : tout ça est rigoureusement authentique !

[2] oui : le 2 septembre dernier, j'ai emmené deux enfants pour qui j'ai une tendresse bourrue se faire reformater l'imaginaire par l'institution qui m'a le plus traumatisé, celle qui a des craies, un tableau, des bancs, et des tas de réponses aux questions qu'on ne se posait pas. J'ai honte

[3] Je demanderai quand même à voir son carnet de vaccination, on n'est jamais trop prudent

jeudi 9 septembre 2004

Audimat

zimageC'est dingue, j'ai des lecteurs. Des vrais, je veux dire. Des qui ne me connaissent pas dans la vie en trois dimensions, qui n'ont jamais entendu un disque du groupe avec qui je travaille, et qui sont tombés là-dessus par hasard, grâce à Google ou un autre. Des qui m'envoient des petits messages vachement sympas, aussi, via le forum [1].

J'ignore ce qui peut pousser des gens à s'aventurer aussi longtemps sur ce site (il y en a qui y passent plus d'une heure, quand même), et ça m'inquiète un peu pour eux, pour tout vous dire. Mais c'est une sacrée bonne nouvelle : si j'ai des visiteurs, je vais pouvoir installer des bannières de pub, passer des accords commerciaux avec la Weurld Company, et vendre du temps de cerveau humain à Coca-Cola, comme dit le trépaneur général de TF1. A moi les millions, la villa à Ramatuelle et la voiture qui fait vroum !

Parce qu'en attendant, j'ai plutôt une voiture qui fait "teuheu ! teuheu !". Comme en même temps j'habite tout au bout du monde civilisé (à quelques mètres de la frontière du département de la Manche, c'est vous dire...), ça n'est pas sans poser quelques problèmes d'intendance...

Bon, j'arrive encore à aller me balader sur le port dont je parlais l'autre jour. Quand l'heure de la marée coïncide, je peux aller à la débarque. Il y a là les poissons pêchés quelques heures plus tôt, qu'on achète directement aux bateaux qui viennent de rentrer. En ce moment, il y a des soles, des rougets, des barbets, des encornets, des Saint-Jacques... Ca sent bon, c'est tout frais, ça coûte une bouchée de riz et c'est bon pour la santé. Le bonheur.

Mais, cette semaine, comme je me suis pointé trop tard et que j'avais quand même envie de manger des arêtes, je suis allé voir au supermarché. Je me suis dit que la pêche était un tel patrimoine, dans ce coin, que le rayon poissonnerie ne pourrait être qu'acceptable. Je suis donc entré sans me méfier.

Il y a bien un rayon poissonnerie. Avec une dame qui porte un tablier ciré et des bottes blanches. Et puis des rayons immenses avec de la glace pilée et des demis-citrons.

Mais vous savez ce qu'ils y ont installé, sur la glace ? Des poissons panés (en forme de poisson) et du surimi.

Ce soir-là, on a mangé des oeufs.

Notes

[1] mais vous ne pouvez pas les lire, parce que Spip merde un peu avec la gestion des forums, et je vais quand même pas les reproduire : vous connaisssez ma modestie proverbiale