samedi 29 mai 2004

Bienvenue chez les zombis

zimageQuand j'avais quatorze ans il y a donc dix-huit ans[1], j'avais écrit une nouvelle très nunuche où un type errait dans les rues, et ne croisait que des gens au regard vide. Eh bin j'étais vachement prémonitoire, comme branleur-éthéré-à-cheveux-longs, à l'époque.

Je vous ai déjà fait savoir ce que je pense de la télé (ça m'avait d'ailleurs valu une belle lettre d'insulte d'un trépané satisfait[2]), je m'étendrai pas. Ca m'énerve juste un peu que personne ne comprenne la rage qui m'habite quand je vois que mes enfants, qui ont deux ans et demi, ne PEUVENT PAS échapper à la boîte-à-lobotomie, parce que la nourrice trouve ça plutôt bien de se liquéfier le bulbe devant un écran qui bouge, et que pour 99 % de la population de ce pays de décérébrés globaux, l'anormal c'est moi.

J'ai renoncé à en parler à mes amis de la vraie vie, parce que même ceux qui sont les plus radicaux politiquement et intellectuellement ne se privent pas de coller leurs tout-petits devant le poste (ou devant un Disney, ce qui est la même chose) alors qu'ils ne le regardent pas eux-mêmes. Mon combat est perdu d'avance, j'ai toujours été un looser.

Mais alors ce qui m'énerve en ce moment, ce sont les téléphones portables.

Après trente siècle de civilisation opiniâtre, l'être humain a enfin inventé l'objet dont aucun animal qui se respecte ne voudrait pour rien au monde.

L'objet, déjà. On pourrait penser qu'il faut être sérieusement ramolli des neurones pour avoir envie de claquer une fortune (ou se marier 24 mois de plus avec son fournisseur), pour le seul plaisir de s'offrir le dernier Nokia-qui-fait-des-bulles-en-couleur, ou l'incroyable Samsung-qui-fait-prout-quand-ça-sonne, alors qu'on a encore un bon vieux téléphone en état de marche. Eh bin ça marche ! Les gens foncent tête baissé dans ce genre de pulsion à la con, et le pire, c'est que ça leur plaît.

Et je parle pas des nuisances. Avant-hier, je me suis arrêté pour boire un café dans un établissement cosy du centre-ville où je n'avais pas mis les pieds depuis dix ans. Un djeunz décérébré, du genre "j'ai dix-huit ans, j'ai oublié mon cerveau à la maison", est venu s'assoir à côté de moi en dodelinant de la tête. Son téléphone braillait la soupe de Fun Radio. Non seulement cet imbécile n'aurait jamais soupçonné une seconde qu'il polluait mon univers sonore, avec son gadget, mais en plus, il me lançait des regards souriants : il cherchait mon approbation ! Dans son échelle de valeurs à lui, y a rien de mieux qu'un téléphone couleur-wap-polyphonique-avec-des-tas-d'options, et y a pas meilleur loisir qu'écouter Fun Radio. Je l'ai longuement observé, je vous jure qu'il attendait sincèrement que je lui dise merci, pour avoir ainsi égayé mon moment de solitude !

Y a pas que l'objet, qui m'énerve. Y a l'asservissement, aussi. Vous avez entendu cette pub, où Muriel Robin engueule un ami à qui elle téléphone "depuis une heure" et à qui elle est obligée de laisser un message parce qu'il n'a pas pris l'option "transfert d'appel" ? Avec moi, chère Muriel, tu friserais l'infarctus : je connais des gens qui ont essayé de m'avoir pendant des mois, sur mon portable.

Je déteste le rapport de servilité qui s'instaure entre deux individus dès qu'il est question de téléphone. On ne vous a jamais fait le coup ? On ne vous a jamais demandé "t'étais où ?", avec un regard pas aimable, parce que vous n'aviez pas décroché votre machin ?

La semaine dernière, c'est mon collègue qui m'a pris le chou. J'avais rendez-vous avec un type à 11 heures. A 9 h, le type essaie de me joindre parce qu'il sent qu'il ne va pas pouvoir venir au rendez-vous, et qu'il va me planter. Comme il n'arrive pas à m'avoir sur mon portable, il ameute évidemment la terre entière. Et là, le reproche qui tue : "faut vraiment que t'allumes ton portable, toi ! J'ai eu Jean-Pierre à 9 heures, il essayait de t'avoir, je savais même pas où t'étais, j'ai eu l'air malin".

Eh ! Ducon ! C'est maintenant que tu l'as, l'air malin ! Parce que 1) le Jean-Pierre, c'est lui qu'était en faute, et qui se sentait péteux 2) t'es pas ma mère, et personne ne t'oblige à savoir où je suis 3) j'ai le DROIT de ne pas être joignable, et aussi celui d'être où je veux, quand je veux, aux moments où je n'ai pas d'autre obligations que celle de vivre ma vie comme ça me chante.

Finalement, tous ces médias qui nous assourdissent, c'est bien pratique. Tant que les gens sont devant TF1, ils ne sont pas en train de se demander comment ils vont changer le monde. Et tant qu'ils ont des portables, ils sont tellement occupés à se fliquer eux-mêmes que les gars des Renseignements Généraux peuvent boire un café tranquille.

Quant à moi, c'est pas une blaque : si un jour vous avez vraiment besoin de me joindre en urgence, envoyez-moi un mail. Parce que le téléphone portable, j'avais déjà pas l'habitude de l'allumer toutes les semaines, mais là, je crois bien qu'il va finir à la benne à ordures.

Heureusement, il y a encore de belles choses dans ce bas-monde. Dans un arbre de mon jardin, Madame Tourterelle couve. Eh bin ça ne rigole pas. Vous savez comment c'est, les tourterelles. C'est des bestioles du genre méfiant. Rien à voir avec ces abrutis de pigeons qui vous mendient un bout de pain au coin de la rue, et qui sont tellement cons qu'on a presque envie de leur acheter un téléphone portable. La tourterelle, c'est altier, ça parle pas aux inconnus, et ça n'aime pas les gens (c'est fou ce que je les trouve sympathiques, ces oiseaux). Sauf que là, Madame Tourterelle, elle est bien obligée de supporter ma présence. Elle se tapit tant qu'elle peut pour que je la voie pas, elle me fixe avec deux petits yeux mauvais, elle tremble de trouille, mais elle ne peut pas quitter ses oeufs. A la voir, on sent qu'elle est indéboulonnable : elle ne bougera pas une plume tant que ses oeufs n'auront pas éclos. Tant de volonté pour donner la vie à des oisillons qui iront se faire flinguer par des chasseurs alcooliques, ça m'émeut. Alors je sème des miettes au pied de son arbre, en espérant que Monsieur Tourterelle aura la galanterie de les lui apporter. Pour l'instant, ce sont ces salopes d'hirondelles qui ont tout bouffé, mais ne je désespère pas.

"Et s'il restait
Un oiseau
Et une locomotive
Et moi seul dans le désert avec l'oiseau et le chose
Et si l'on disait choisis
Que ferais-je
Que ferais-je ?"

(Boris Vian, "Elle serait là si lourde", dans Je voudrais pas crever, son plus beau recueil de poésie. Je cite de mémoire, les puristes voudront bien me pardonner si je m'ai gouré).

Notes

[1] ça ne nous rajeunit pas ma bonne dame

[2] consultez les archives

lundi 17 mai 2004

L'oeil était souriant...

''...et regardait Nonal''
zimage
"Because the sky is blue / it makes me cry"
(Lennon-McCartney)


C'est fou comme une belle journée ensoleillée peut ressembler à toutes les belles journées ensoleillées qu'on avait vécues jusqu'alors. Comme une chaleur à la naissance du cou peut rappeler des sensations enfouies au même endroit, juste là où le col du t-shirt s'affaisse un peu à force de lavages. Comme l'herbe fraîche garde la même odeur, même si des millions de pas l'ont écrasée depuis. Même si c'est pas la même herbe.

C'est fou comme la poussière du temps qui passe retombe toujours sur des strates et des strates de poussières anciennes et soigneusement rangées, et qu'il suffit de presque rien pour mélanger tout ça et semer un bordel sans nom dans les tiroirs à souvenirs. Une brise, un souffle, le bruissement d'un fantôme.

Aujourd'hui, j'ai vu un fantôme. Le spectre d'un regard qui s'est posé sur moi, avec un sourire tranquille. Je ne connaissais pas la personne qui me regardait. Mais les yeux étaient les mêmes, de retour d'un long voyage dans les plis de la mémoire.

Ce qui m'a intrigué, c'est que cette personne me souriait. Moi, je savais bien pourquoi je l'observais : je guettais mon fantôme intime, et j'étais même salement occupé à faire le tri dans tout ce chaos temporel, si vous voulez tout savoir. Mais pourquoi ce sourire ample et serein, en face, j'en sais rien. Je devais avoir une tête à revenir d'entre les morts, moi aussi.

Alors cette fête pourrie à flonflons pénibles et musiques ringardes m'a tout-à-coup rappelé des dizaines de fêtes, avec les mêmes lampions fanés et les mêmes chansons débiles, et je me suis rendu compte qu'on était tous faits de strates, finalement. Quand on se bricole une nouvelle peau, on n'enlève pas la mue. On se la garde au chaud, et ça fait juste un peu plus à porter. C'est tellement léger qu'on ne réalise pas le surpoids : pour ça, il faut un petit cataclysme. Une brise, un souffle, le bruissement d'un fantôme qui passe.

Je me méfie des fantômes. Ca a tôt fait de s'insinuer partout, ces saloperies-là, si on n'y prend pas garde. Alors j'ai pris ma bagnole, je suis rentré chez moi et en roulant je me suis mis une cassette des Stones.

Et c'est fou comme une vieille chanson des Stones peut ressembler à des centaines d'autres vieilles chansons des Stones.

mardi 11 mai 2004

Les intellectuels sont de retour

zimage
La télé, c'est vraiment formidable.

Comme je l'allumais distraitement, ce soir, je suis tombé sur "le grand jeu France 3 / du côté de chez vous" : une question aux télespectateurs, un numéro surtaxé, des millions de gogos et un benêt qui gagne un magnétoscope en carton ou une semaine pour deux à Béthune.

La question (à propos du téléfilm qui devait suivre) était la suivante :

"Quel est le métier de l'acteur principal ?" (sic !)

Tous ceux qui, ayant un QI plus élevé qu'une mouche à merde, auront répondu "acteur" ou "comédien" sont évidemment considérés comme perdants [1]. Et j'attends impatiemment la sitcom en costume d'époque qui tentera de nous faire croire que le cheval blanc d'Henri IV était noir.

Ce qu'il y a de bien avec la connerie abyssale des gens qui sont payés pour faire dans le poste, c'est qu'elle donne une idée assez juste de l'infini.

Notes

[1] j'ai vérifié : le gars qui jouait le rôle principal est bien comédien, c'était pas un nouveau concept style "mon plombier est une star"

samedi 8 mai 2004

Chambre close

Il y a quelques années, j'avais imaginé quelques "whodunnits" très brefs pour amuser mes copains en jouant avec les clichés... Je me suis arrêté très vite, quand j'ai réalisé qu'Alain Demouzon avait fait ça bien avant, et surtout, mille fois mieux que moi. J'ai retrouvé le premier de la série dans ma cave ce week-end. A l'époque, ma chérie et ma meilleure amie avaient trouvé l'astuce super naze. Il n'empêche que j'offre un kilo de prunes au premier lecteur qui trouvera la solution...

Lire la suite

dimanche 2 mai 2004

La cosmogonie du chien

Billet sauvé par Louise


zimageAutrefois, j'avais un chat exceptionnel. Quand Bob Woodward dormait dans le canapé du salon, mon chat se méfiait de l'intrus : pas question de partager sa maison avec un autre animal familier. Du coup, il s'asseyait sur Bob, et lui pissait dessus une bonne fois pour toutes. Histoire de montrer à l'étranger qui était le patron.

Il y a un an et demi, un malfaisant a empoisonné cet animal aux goûts si sûrs. J'ai voulu reprendre une bestiole parce que j'aime bien le contact avec nos amis qui sèment des poils sur le tapis. Je me suis donc rendu à la SPA, avec femme et enfants, dans le but avoué de trouver un petit chien pas trop vieux.

Raté. Au détour d'une allée, y avait celui-là qui me regardait. "Celui-là", c'est la grosse carpette en trois dimensions, qui est avachie dans mon bureau, à toute heure du jour et de la nuit, chaque fois que je suis devant mon ordinateur.

Ca faisait tranquillement ses 80 cm au garrot et ses 30 kilos de muscles, c'était couvert de boue, ça dégageait un fumet d'égoût reconnaissable à trente mètres, mais on distinguait une paire de bons yeux doux derrière les poils crasseux. "Ah ! Celui-ci, il va pas vous convenir. Il a huit ans, et ça fait déjà neuf mois qu'il est arrivé là...".

Que croyez-vous que je fis ? J'adoptai.

Ca m'a permis de découvrir la conception du monde selon Domino (c'est son nom de naissance, je suis pas responsable), être vivant aux origines complexes, un peu fox-terrier, un peu épagneul, un peu con aussi.

Ce doute métaphysique sur ses origines n'est pas sans lui poser d'insoutenables cas de conscience. Quand le hasard met sur son chemin le hérisson qui squatte notre jardin, tout ça s'entrechoque dans sa tête : son instinct de fox lui recommande de bouffer l'étranger sans délai, son atavisme d'épagneul l'oblige à pointer le gibier en attendant le maître, et sa nature d'abruti lui flanque une trouille bleue. Synthèse de tout ça, il fait des bonds de cabris en hurlant à la mort. Le hérisson a encore de beaux jours devant lui. La patience de mes voisins, c'est moins sûr.

Trouillard et odoriférant, voilà les deux adjectifs qui lui conviennent le mieux, et qui convergent lorsque le milieu devient hostile : ce chien a la particularité, quand il se sent en danger, d'aboyer de toutes ses forces tout en pétant pour exorciser sa peur.

Quand je vous aurai dit qu'il a peur en voiture, vous comprendrez que chaque déplacement, même court, devient un calvaire.

Si l'orage se fait entendre, le seul moyen de contrôler sa panique, c'est de poser une main amicale sur sa tête. Il m'est donc arrivé de passer plusieurs nuits, le nez en prise avec ses angoisses, la main sur ses oreilles tremblantes, dans un air vicié aux relents de marécage, pour l'empêcher de réveiller toute la maisonnée.

Les promenades en ville sont assez délicates, aussi : il ne fait pas de distinctions entre les objets inanimés, et les jambes des passants. Plusieurs fois, il m'a confondu avec le mobilier urbain, et tenté de me pisser dessus. Un jour que nous étions allés attendre un ami à la gare, le hall lui a paru tellement vaste qu'il a oublié qu'on était à l'intérieur d'un bâtiment : il a commencé à lâcher ses petits jets sur les distributeurs de friandises, juste histoire de marquer son territoire.

C'est aussi quelqu'un qui a une conception très manichéenne des autres animaux, qu'il répartit en deux catégories. Les gentils : les chats du quartier qui se relayent pour venir lui coller de mémorables branlées sur son propre territoire. Les méchants : tout le reste de ce qui a des plumes, des poils ou des écailles et qui se sont alliés pour sa perte. Dire que sa vie sociale est jalonnée de déceptions serait euphémiser.

Par exemple, il est convaincu que les deux tourterelles qui ont nidifié sur mon toit font partie du complot : il passe son temps à aboyer de peur dès qu'il les voit... Cet automne, il croyait que les nuées d'étourneaux qui passaient au-dessus de la maison étaient des escadrilles spécialement entraînées pour l'attaquer. Je sens que cet été, on va se méfier des mouches. Si ça se trouve, ce sont des agents de renseignements de l'ennemi.

Il y a quelques temps, ce génie de la garde (quand je rentre du boulot à deux heures du matin, il ne reconnaît pas mon odeur à travers la porte : il hurle pour donner l'alerte) a commencé à se reconstruire psychologiquement. Il a décidé de mettre un nouiveau degré d'intimité dans nos relations. Jusqu'à présent, celles-ci ne manquaient certes pas de courtoisie : je suis quand même le type qui l'a libéré de la SPA. Là-bas, les chiens sont prêts à aimer le premier crétin qui se présentera. Si j'avais été Nicolas Sarkozy, il m'aurait trouvé gentil quand même.

Mais là, l'étape est historique : il a décrété que j'étais Le Maître. Pour lui, c'est bien. Ca signifie sans doute qu'il a renoncé à l'idée de retrouver le sinistre nuisible qui l'a abandonné il y a plus de deux ans. Pour moi, c'est flatteur, mais ça ne va pas sans quelques désagrément dans mes déambulations : où que je sois, il y est aussi. Le Maître se repose dans le canapé ? Son fidèle serviteur dort à ses pieds. Le Maître travaille dans son bureau ? Son esclave au fumet pestilentiel monte la garde à côté de la chaise. Le Maître prend un bain ? Son ami aux poils qui puent pose son museau sur le bord de la baignoire. Le Maître prépare un colombo de poulet dans la cuisine ? Son compagnon à quatre pattes mêle son odeur corporelle intense aux parfum qui s'échappent de la cocotte.

J'ai le sentiment confus que Le Maître va devoir s'offrir quelques bâtons d'encens pour assurer sa survie.