vendredi 30 janvier 2004

La plus belle fille du monde

Cette semaine, j'ai tenu la plus belle fille du monde dans mes bras.

J'ai voulu lui chanter une chanson douce, mais elle m'a prié d'arrêter.

Ensuite, j'ai essayé de l'embrasser gauchement sur la joue, mais elle m'a repoussé de la main, avec ce petit rire ensorcelant qu'elles ont, les plus belles filles du monde.

Un peu humilié, le Nonal.

Alors je l'ai reposée au milieu de ses doudous, je lui ai donné son lapin en peluche, et elle s'est endormie. Les plus belles filles du monde, c'est pas des gens comme nous.

Nationale 7

zimageLe père de Jean-Eponyme était ce qu'on appelle chez moi un taiseux. Un vrai silencieux, qui détestait les spectacles assourdissants du mime Marceau.

Depuis tout petit, Jean-Eponyme attendait un signe, un seul mot de son géniteur. A bout de forces et de patience, il se serait même réjoui d'une interjection quelconque, d'une éructation avortée ou d'un raclement de gorge douloureux. Mais rien ne venait : le père se taisait, et Jean-Eponyme étouffait ses sanglots pour ne pas déranger le silence.

Et puis, un jour de sa dix-neuvième année, Jean-Eponyme fut admis à l'examen du permis de conduire. A sa grande surprise, son père lui fit alors signe de s'approcher. "Seule une voiture blanche pourra t'apporter la sécurité sur la route", lui dit-il dans un souffle à peine audible. "Si, comme moi, tu n'achètes que des voitures blanches, alors tu seras un homme, mon fils".

Sur ces mots, il replongea dans un tel silence qu'on mit plusieurs jours à découvrir qu'il était mort.

Quand j'ai connu Jean-Eponyme, il roulait évidemment en blanc. Chaque fois qu'il gravissait une marche sur l'escalier de la réussite, qui mène conjointement à la propriété individuelle, au vote sécuritaire et aux excès de cholestérol, il achetait une nouvelle voiture. Plus belle, plus neuve, plus rapide, plus confortable que l'ancienne, mais toujours aussi blanche.

Jusqu'au jour où il entreprit d'acquérir son prochain véhicule lors d'une vente aux enchères spécialisée. Dans la ville toute entière, on murmurait en effet que les tarifs qui s'y pratiquaient étaient un défi permanent aux cotes de l'Argus. Jean-Eponyme y alla, et choisit donc une voiture. Grosse, pas chère et blanche. Il ne lut pas le contrôle technique, n'eut pas le droit de l'essayer, mais surenchérit tant et si bien que, moyennant un gros chèque, il en devint le soir-même l'heureux propriétaire.

Le moteur tuberculeux crachait d'épais glaviots d'huile noirâtre, le compteur affichait son kilométrage hors-taxes, et quelques tâches de carrosserie subsistaient sur la rouille, mais Jean-Eponyme se réjouissait tout de même. Dans une voiture blanche il ne risquait rien.

Le jour où son moteur le lâcha dans un virage, et que le véhicule s'en fut ravir un jeune platane à l'affection des siens, Jean-Eponyme fut tellement incrédule qu'il en gratta la carrosserie avec son canif, pour vérifier que son bolide n'était pas une vulgaire voiture noire repeinte en blanc.

J'ai un peu embelli l'histoire de Jean-Eponyme, mais, dans ses grandes lignes, elle est authentique. Eh bien croyez-le si vous le voulez, des épidémiologistes et des statisticiens de l'Université d'Auckland, en Nouvelle-Zélande, ont établi un rapport entre la couleur des automobiles et la fréquence des accidents de la route. De cet échauffement de neurones qui a dû friser la carbonisation, est sorti un résultat dont le magazine Science & Vie a jugé bon de faire écho dans son numéro de février 2004. Tenez-vous bien.

Non, tenez-vous mieux que ça.

Nos distingués scientifiques ont établi que, statistiquement, les véhicules de couleur sombre présentent les plus grands risques de finir aplatis. Ils ont aussi démenti la théorie du père de Jean-Eponyme : ce sont les voitures gris métallisé, et non blanches, qui sont les plus sûres : 2 fois moins d'accidents que la moyenne. Les automobiles rouges et jaunes présentent également un risque très inférieur au reste du parc automobile mondial.

Le rapport de ces gens, qui ont perçu des salaires (et pas qu'un peu à mon avis), pour arriver à de telles conclusions, préconise même la fabrication massive de véhicules gris métallisés pour enrayer mécaniquement le nombre des accidents de la route.

Ca tombe bien : il se trouve que je suis le possesseur épanoui d'une R-19 gris métallisé-rouillé. La dernière fois qu'il a tourné, son compteur affichait largement plus de 200.000 km, et il m'est rigoureusement impossible de dépasser les 90 km/h, même poussé par un vent d'Ouest. Eh bien je vous l'annonce officiellement : vu l'usage que j'en fais, les risques statistiques que je me plante avec cette bagnole sur autoroute sont de l'ordre de zéro.

En dehors des gens comme moi, il est facile de constater que les voitures gris métallisé, d'une manière générale, sont massivement utilisées par des octogénaires à casquettes pour le trajet hebdomadaire domicile-PMU. Et ce, au contraire des golf GTI noires qui ont un "A" rouge aux fesses, des décibels énervés dans l'habitacle, et des assureurs rongés par l'inquiétude.

Ca me permet de conclure que la recherche scientifique, c'est bien. Mais faut que ça laisse quand même du temps aux gens pour qu'ils sortent de leur labo. Sinon ils finissent par trouver vraiment n'importe quoi.

Comme disait ma boulangère, on est bien peu de choses.

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dimanche 25 janvier 2004

Pirateries

zimageC'est la débandade au MIDEM : les ventes de disques ont chuté de 15 % en 2003. Nos amis de l'industrie du disque pleurent à qui mieux-mieux que c'est la faute aux méchants pirates du Net. J'ai même entendu Patrick Zelnick (PDG de Naïve, et chef de file autoproclamé des indépendants) faire cause commune avec Pascal Nègre (PDG de Universal) dans une émission de France-Inter, lundi dernier. C'en était presque touchant.

Ce qui est bizarre, c'est que les éditeurs de livres en papier n'aient pas à subir les mêmes affres. En effet, on entend assez peu parler de bouquins à télécharger sur kazaa ou e-donkey. Pourtant, avec un bon scanner et de la patience, y a moyen de faire les mêmes miracles qu'avec un logiciel de compression MP3 : à bien y réfléchir, les poids lourds, du genre Amélie Nothomb, Michel Quint ou Christian Jacq pourraient faire l'objet des mêmes échanges frénétiques que les derniers Lorie ou Johnny Hallyday. A quinze ou vingt euros le livre, ça vaudrait le coup.

Sauf que les éditeurs de papier n'ont pas essayé d'avoir le beurre et l'argent du beurre. Ils ne se sont pas compromis avec les gens de chez TF1. Ils n'ont pas essayé de nous faire croire, à grands coups de plans marketing, qu'une analphabète à gros lolos pouvait publier dans la collection blanche de la NRF, au même titre que Proust ou Perec. Ils n'ont pas tenté de nous fourguer leurs bouquins au supermarché ni chez le marchand de journaux. Ils n'ont pas galvaudé le support : depuis cinq siècles, un livre, c'est toujours la même chose. Bien sûr, chez eux aussi, il y a pas mal de cochonneries. Mais AUCUN libraire digne de ce nom n'a jamais eu l'idée saugrenue de ranger Paul-Lou Sultizer dans le même rayon que Romain Gary. Allez voir à la FNAC, et vérifiez si Bruel n'est pas à côté de Brel...

D'ailleurs, on ne dit pas "l'industrie du livre".

Les maisons de disques peuvent bien se casser la gueule : elles ne font que payer cinquante ans à se goberger sur le dos des pigeons.

Quand le CD est sorti en 1985, ces vieilles maquerelles ont flairé la bonne affaire : le support coûtait deux fois moins cher en fabrication que les galettes de vinyle, mais ça ne les a pas empêchées de multiplier les prix de vente par 1,5. "Le con moyen aime la modernité", se disaient-elle. "Il va payer". Elles se marraient : avec un bon plan de promo, on allait même faire le faire raquer deux fois, ce con moderne, puisqu'il allait racheter en CD tous les vinyles qu'il possédait déjà.

Aujourd'hui, le con moyen prend sa revanche. On veut lui faire bouffer de la soupe à longueur de "Star Académy" ou de "Popstar" ? Il avale docilement. Mais de préférence là où c'est gratuit.

Les producteurs de disque n'avaient qu'à mieux entretenir le trésor dont ils avaient la garde. Avant qu'ils ne la touchent avec leurs grosses mains salies par les billets, la musique c'était de la culture. Ils l'ont transformée en merde. Qu'ils ne viennent pas se plaindre de la dévaluation.

jeudi 8 janvier 2004

Plus fort que Nostradamus !

Il a vécu au XVIème siècle et fut longtemps médecin. Il a écrit dans une langue qui rebute souvent le téléspectateur de TF1, mais s'est essayé aux prophéties avec succès. Nostradamus ? Non, François Rabelais : "cette année, les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal, les muetz ne parleront guières".

mardi 6 janvier 2004

Bug

zimageJe suis victime du bug. Le grand bug de l'an 2004.

J'avais déjà remarqué que j'étais plutôt binaire, comme garçon. Faut pas en vouloir à mes concepteurs : on était au début des années septante, l'informatique était balbutiante, comme on dit. Résultat, il y a une information qui, chez moi, n'a été codée que sur sur cinq bits. Comment ça s'appelle, d'ailleurs, un groupe de cinq bits ? Un quintet ? berk !

Bref. L'an dernier, j'étais au taquet, à 11111 en binaire (pour les nuls en calcul mental, on peut aussi écrire 1F en hexadécimal, ou 31 en décimal).

Le 19 décembre dernier, s'il y avait eu un sixième bit, je serais passé à 100000[1]. Mais il n'était pas là, ce foutu sixième bit, ou bien il était occupé à faire la foire avec des sous-programmes plus ou moins instables, de type "écran de veille". Ca fait que l'incrémentation de la variable "âge" à 32 a propagé la plus grande confusion dans mes circuits déjà vétustes. J'ai commencé à grésiller, à dire des choses très vulgaires, comme "vacances", "liberté" ou "plaisir", et à détester cette saison de merde, avec ses grandes résolutions et ses petits froids secs qui gèlent les glaouis.

J'ai quand même repris le boulot, hier, après quinze jours de panne. Mais le microprocesseur a trop chauffé pour être efficace. Si on ne me reformate pas très vite, je sens que je vais tout planter avec des ricanements de hyène.

Comme disait ma boulangère, on est bien peu de choses.

Notes

[1] ou 20 en hexadécimal, ou 32 en décimal, faites un effort

dimanche 4 janvier 2004

Bonne année...

'"LE SAVIEZ-VOUS ? Sur cent personnes à qui l'on souhaite "Bonne année, bonne santé" le 1er janvier, deux meurent dans d'atroces souffrances avant le pont de la Pentecôte"''

(Pierre DESPROGES - l'Almanach)

Je venais de commencer un édito assez long pour dire à quel point je hais le réveillon du 31 décembre, la fête obligée, les embrassades à minuit et le reste, mais voilà que Desproges avait déjà tout écrit, bien mieux que moi, et en trois lignes.

Reste qu'il n'a pas connu les voeux par SMS, le Desproges. Ca lui aurait plu, sans doute, ces millions d'imbéciles qui dépensent des fortunes pour adresser le même message crétin à tout le répertoire de leur téléphone... "BONANE ! BONN SAN T !"...

Pas de bol, cette année, les opérateurs ont été un peu dépassés : à minuit, le nombre de SMS émis simultanément a augmenté de plus de 50 % par rapport à l'année passée ! (Il semblerait que les cons se reproduisent plus vite que les êtres humains). Ca fait que le réseau n'a pas supporté le choc, et que la plupart des destinataires de ces messages à l'originalité touchante ignorent encore ce qui les attend.

Ca m'a rappelé une nuit de la Saint-Sylvestre que j'avais passée dans l'allégresse à France-Télécom, à l'époque où j'y bossais (officiellement pour financer mes études) il y a pas loin de quinze ans. Nous n'étions que deux, ce soir-là, dans les grands bureaux vides, à assurer la permanence au "12" (les renseignements) et au "13" (les dérangements). Le type qui me faisait face était une espèce de barbu laconique, le genre bourru au premier abord, mais au second aussi.

Jusqu'à minuit, on s'était emmerdés poliment, sans mot dire. Pas une flûte de champagne, pas un confetti, pas une langue de belle-mère, rien : nous nous étions regardés en chien-de-faïence toute la soirée, dans un grand silence épais, ponctué de trop rares coups-de-fil.

Et puis, à minuit, ce fut la fin du monde. Sur le grand panneau des alarmes, des dizaines de diodes représentant des centraux en panne s'allumaient les unes après les autres, des sirènes beuglaient toutes les dix secondes, nos propres téléphones fumaient d'énervement, il s'agissait pas de rigoler.

Heureusement, la Direction avait tout prévu : des hordes de techniciens de garde, prêts à intervenir, pince-multifonction entre les dents, attendaient fébrilement les ordres (là, je ne vous cache pas qu'il y a eu quelques cafouillages : pour demander l'intervention d'un technicien, à l'époque, on téléphonait chez lui. Si la panne concernait le central dont dépendait son propre numéro, l'affaire devenait délicate. D'autant que la Direction n'avait pas prévu les pigeons voyageurs).

Il y avait donc eu une demi-heure de frénésie intense : hurlements des alarmes électriques, hurlements des usagers qui appelaient pour râler parce qu'il n'arrivaient pas à appeler le cousin Gilbert, et rires alcoolisés des petits malins qui parvenaient à téléphoner, eux : "allo ? On appelle pour dire qu'on pense à ceux qui bossent ! Bonne année les travailleurs !"...

A minuit et demi, le calme était revenu. Car le con est grégaire, mais pendant un temps très limité : son téléphone n'a d'intérêt pour lui qu'au cours du quart d'heure annuel où ça ne fonctionne pas. Exactement sept mois avant le jour où il partira en vacances, pour rejoindre tous ses frères en connerie, dans d'interminables bouchons sur l'A6. Sans ces repères spatio-temporels indispensables à son équilibre nerveux, le con s'étiole et perd cette agressivité pittoresque qui fait son charme.

Bref. La soirée avait retrouvé une ambiance austère que n'aurait pas reniée un mormon dépressif quand, tout à coup, mon poste sonna. C'était une voix chevrotante, une toute petite voix usée jusqu'à la corde :

- Bonne année, Monsieur !
- Merci, Madame. Bonne année à vous !
- Ah... J'aurais tellement aimé qu'on me téléphone pour me souhaiter la bonne année...
- Je comprends, Madame. Mais il ne faut pas désespérer. Quelqu'un va sans doute vous appeler.
- Ca m'étonnerait. Je suis toute seule, vous savez !

Evidemment, Bourru-mais-Bourru a bien voulu faire le numéro que je lui donnais pour souhaiter une bonne année à la vieille dame.

Moi, j'ai pensé que c'était bizarre, d'attendre minuit avant d'aller se coucher, la nuit de la Saint-Sylvestre, même quand on sait que personne ne vous appellera. Et j'ai imaginé que la vieille dame avait trompé sa solitude en regardant Michel Drucker.

J'ose à peine l'avouer, mais depuis, chaque 31 décembre, j'ai une pensée presque amicale pour les animateurs de télévision.