dimanche 28 décembre 2003
Histoire d'Henri Pierné
Par M. LeChieur, dimanche 28 décembre 2003 à 01:44 :: J'aime pas les gens
Billet sauvé par Lebrad
Gloire à l'obscur journal local qui publia, en juin 1993, un article consacré à Henri Pierné. Que le titre de ce valeureux bi-hebdomadaire soit honoré pour les siècles des siècles, lui qui a rendu grâce à un écrivain beaucoup plus précieux que tous les autres : il n'a jamais existé.

''Acte I : Naissance d'Henri Pierné''
L'histoire commence donc en 1993. J'ai vingt-et-un ans, et ça fait deux ans que je suis correspondant pour un quotidien régional où je m'emmerde ferme. Tellement que j'ai tout loisir d'observer les journalistes, les vrais. Et j'ai remarqué que la plupart des membres de la rédaction où je travaille ont tellement pris l'habitude de recopier les dossiers de presse qu'ils en ont perdu celle de réfléchir.
J'invente donc un écrivain, qui aura une vie minable, une carrière pathétique, mais qui sera copain avec Vian et Queneau parce que j'aime bien ces deux-là. Pour le nom, je pointe au hasard dans le dictionnaire. Ca tombe sur Pierné (Gabriel), le compositeur. Comme j'aime bien le prénom Henri, mon gars s'appellera Henri Pierné.
Une photo découpée dans un bouquin consacré à Boris Vian fera office d'iconographie :

Pour parfaire le tout, mon ami Jihem dessine un "autoportrait" de l'auteur. En une demi-journée, le dossier de presse est bouclé. J'achète un tampon "faites-le-vous-même", qui sera le timbre officiel du Cercle Littéraire et Bibliophile des Amis d'Henri Pierné, je torche une belle lettre invitant nos amis journalistes à une conférence sur Pierné (c'est de l'info-service, ça, Coco, c'est prioritaire, dans la PQR), et je fais poster le tout par une copine qui habite à Paris, pour le cachet de la poste.

Le vendredi suivant, déception : mon journal ne publie qu'une brève. Mais Terroir-Info, jamais en retard sur le scoop, a consacré pas moins d'un quart de page à l'événement :

Le journaliste qui a pondu ça s'est contenté de recopier mot à mot la lettre qui accompagnait le dossier de presse (dans lequel il n'a sans doute pas mis le nez). Seule création originale de sa part : les fautes d'orthographes qui émaillent le papier, et dont il est l'auteur exclusif.
L'histoire pourrait en rester là. Mais, deux ans plus tard, Henri Pierné va ressortir du tiroir.
''Acte II : Louise Antonin''
En ce chaud été 1995, je travaille dans la cûltûûûûûre, quoâ. Un spectacle de danse contemporaine que j'aime bien se fait descendre par un journaliste pitoyable, dans les colonnes nauséeuses de Pourri Hebdo, un spécialiste du fait divers crapoteux sur cinq colonnes.
Cette fois, j'ai retenu la leçon : pas besoin de dossier de presse, une simple lettre suffira. J'envoie donc une missive éplorée à la rédaction du journal, pour annoncer la mort de ma maman, la comédienne Louise Antonin. Que croyez-vous qu'il arrivera ? Le journal publie, lui aussi, l'intégralité de ma lettre, en se contentant de modifier quelques phrases. Que j'aie rédigé le courrier en dix minutes chrono, sans jamais m soucier d'une quelconque crédibilité historique ne les effleure même pas. Aucune référence n'est valable, mais qu'importe ! Le papier ne refuse pas l'encre...

L'article sera sans doute lu par tous les cultureux de la région : il est en effet placé juste à côté de la présentation de saison du Centre Dramatique National du coin. Mais, à ma connaissance, personne ne s'est offusqué de cette nécro d'une comédienne qui n'a, elle non plus, jamais existé...
''Acte III : les Nouvelles''
Un an plus tard, me voilà "rédacteur-stagiaire" à Prozac-Matin, encore un bi-hebdo local. Je remplace un journaliste en congé-maladie, et, chaque jour, je dois me faire violence pour ne pas vomir. On y fait du fait-divers, des micro-trottoirs où l'on demande aux cons qui passent ce qu'ils pensent de l'actualité nationale, et des papiers palpitants sur les concours de baby-foot et les cross des collèges des alentours. Moi qui rêvais de faire du journalisme de haute-volée, j'assiste à des conférences de rédaction où la chef de pub demande qu'on fasse un papier sur le supermarché du coin (qui n'a pas pris d'annonce depuis trois semaines), et je suis obligé de passer mes dimanches à surveiller les allées et venues du VSAB des pompiers : on ne sait jamais. Un accident mortel sur la quatre-voies, une bonne photo de la bagnole défoncée et un commentaire pleurnichard sur le décès d'une jeune mère de quatre enfants, et bingo, on double le tirage ! Alors y a intérêt à être sur le coup, Coco.
Quand je quitte enfin ce triste canard, le journaliste qui travaillait juste en face de moi me fait un aveu douloureux : il est de gauche ! Je suis la première personne de la rédaction à qui il ose faire cet embarrassant coming-out...
En ce qui me concerne, j'ai épuisé toutes les provocations possibles : je suis le seul à refuser obstinément de porter une cravate, je lis ostensiblement Charlie-Hebdo sur mon lieu de travail, et je me fais engueuler parce que je prends un malin plaisir à faire des papiers sur des compétitions sportives sans JAMAIS donner les résultats.
Mais rien ne fonctionne. Pire, on me propose un CDI dans un titre jumeau, Xanax-Soir. Perspective réjouissante : six mille balles par mois pendant vingt ans, pas un seul week-end de libre, et l'obligation contractuelle d'habiter dans la ville où je suis né, capitale mondiale de la dépression nerveuse.
Evidemment, je refuse, et ce sera ma dernière expérience dans la presse locale. Mais j'ai besoin d'expectorer toute cette haine que j'ai emmagasinée en quelques mois. C'est le moment de ressusciter Henri Pierné (pour mieux le tuer une nouvelle fois) :

Pour le coup, je ne m'emmerde pas : un petit courrier vite-fait, que je ne fais même pas poster de Paris. Plus c'est gros, plus ça passe ! La preuve.
Petite jubilation personnelle : à Prozac-Matin, c'est le rédacteur en chef qui recopiait les dossiers de presse. Quand j'ai vu la nécrologie publiée, j'ai compris que, ce jour-là, pour la PREMIERE FOIS, il avait lu un de mes papiers. Dommage, lui ne l'a jamais su.



