vendredi 19 septembre 2003

Archéologie du quotidien

Cette semaine, j'ai vidé une voiture qui était en panne depuis deux ans, avant de confier son avenir à un casseur.

Je suis un peu bordélique, comme garçon.

Du coup, c'est fou ce qu'on retrouve dans une bagnole où j'ai séjourné. Dans celle-là, il y avait des paquets de cigarettes, une boîte de coca périmée, des pièces de monnaie... Vous allez rire : j'ai eu l'impression de retrouver le tombeau de Toutankhamon.

La boîte de coca, elle était entièrement rouge, sans les liserés gris et jaunes pourris ni les effets d'ombré sur le logo qu'ils ont rajoutés depuis. Le paquet de Camel, c'est l'authentique, celui avec les colonnades le long des plis, et la scène dans le désert au verso. Pas sa pâle copie qu'ils ont sortie ensuite, encore moins les nouveaux paquets en forme de faire-parts qui vous promettent une mort lente et douloureuse. Et les sous, c'était une large pièce en nickel de 0,76 €. A l'époque, ça faisait cinq balles, une thune, c'était pas rien. Chez nos amis belges, ça valait même trente francs ! Maintenant, 0,76 €, ce sont des pièces jaunes qu'on oublie au fond de sa poche.

Voilà. C'est récent, tout ça : deux ans. Et pourtant, c'est fou ce qu'on oublie vite les objets qu'on utilisait au quotidien avant qu'ils ne soient remplacés par d'autres, plus modernes.

Moi, ce qui m'obsède, ce sont les billets de train... Vous vous rappelez à quoi ça ressemblait, un billet de train, vous, avant l'arrivée de leur système informatique ? Moi pas. Pourtant, c'est pas vieux, ce logiciel, je me souviens des râleries dans la presse pendant sa mise en place. Et comment il faisait, avant, le mec au guichet, pour la destination ? Il l'écrivait à la main ? Il avait un tampon ? Il le remplissait à la machine à écrire, en tirant la langue ? J'ai presque l'impression de l'avoir rêvé, le mec au guichet, tellement je me suis habitué à leurs saloperies de machines. Alors ce qu'il faisait du billet, hein...

Et je ne parle pas des trucs technologiques en diable, comme le téléphone portable : je me demande comment j'ai pu travailler jusqu'en 1997 sans cet objet qui m'agresse plusieurs fois par heure. Et pourtant, je me souviens du jour où le mec des PTT (ah oui, ça ne s'appelait pas France-Télécom, à l'époque : c'était une entreprise nationale avec des vrais gens en chair, en os et en salopette bleue) est venu installer le téléphone fixe chez mes parents, quand j'étais petit. C'était un S-63 gris à cadran, j'ai le même, là, sur mon bureau. Je m'en sers pour les coups de fil que je reçois, c'est vachement bien : quand ça sonne, on l'entend dans toute la maison, et on sait toujours où le trouver, vu qu'il est relié à la prise par un fil : malin ! On peut même faire partager une conversation à quelqu'un d'autre, avec l'écouteur qui s'accroche derrière. C'est bien pratique. Et je parie que dans quelques années, il y aura un petit malin pour faire breveter le système, le temps que l'amnésie collective ait fini de faire son chemin.

Mais je m'égare, et je vais encore me faire qualifier de réactionnaire alors que je voulais juste parler de la mémoire, et de sa bête tendance à ne pas vouloir enregistrer les menus objets qu'on a tous les jours dans sa main. Pourtant, on en a consommé, des télécartes toutes blanches parce qu'ils n'avaient pas encore eu l'idée de mettre de la pub dessus, des yaourts dans des pots en carton paraffiné, des bouteilles d'eau minérales pas compressibles une fois vides, et celles en verre qu'on ramenait chez le marchand pour la consigne... Sic transit gloria mundi, comme disait le vieux pirate dans Astérix.

Vous vous rappelez de l'an 2000, quand vous étiez petit ? On se disait qu'on aurait des voitures qui volent, et qu'on irait en vacances sur Mars. Pour ça, c'est raté, on y est pas. Mais imaginez-vous à l'époque (si vous avez moins de vingt-cinq ans, c'est pas la peine. Vous vous êtes égaré). Et pensez à la tête que vous auriez tirée, si un type du futur était venu vous dire qu'en l'an 2000, il y aurait ds ordinateurs dix-mille fois plus puissants que C.I.I-Honeywell-Bull dans la majorité des maisons, que chacun aurait un téléphone dans la poche et une carte en plastique pour payer ses achats, et qu'on pourrait communiquer avec la planète entière au moyen d'un écran, tout en continuant de faire la gueule à ses voisins de pallier. Vous l'auriez cru ? Pas forcément. L'hypothèse la plus crédible, à l'époque, c'était celle des faux-prophètes. Ceux qui prétendaient qu'en 2003, il n'y aurait plus d'avion de ligne supersonique dans le ciel, que des centrales nucléaires pourries auraient fleuri dans les pays du Tiers-Monde, qu'une épidémie inconnue aurait dévasté le monde à commencer par l'Afrique, que la pollution aurait tellement dégommé la planète que les glaciers menaceraient de fondre, et que les gens se plaindraient de la canicule en Europe du Nord, que les religions feraient un retour en force et que des gens mourraient encore pour elles, ou que le Mur de Berlin serait tombé sans que les choses soient plus rassurantes pour autant. Mais ça, heureusement, c'était vraiment de la science-fiction.

jeudi 18 septembre 2003

Sale, gros et con

Chouette, un mail anonyme !

Voilà ce que ça dit : Tu n'es pas un sale con. Tu es un gros con aux idées vraiment immatures et prétentieuses de surcroit. Discuter de façon rationnelle avec toi semble vain alors je préfère t''insulter. Espèce de réactionnaire. Tu n'as même pas l'excuse de l'âge en plus. Ton mauvais shit te crame la tête. Un point c'est tout.

Gros con immature, âgé et prétentieux ? Ouais, ça colle. Voilà un correspondant courageusement anonyme qui a tout compris... Sauf pour le shit : bon ou mauvais, j'en fume pas. Je présume que notre ami(e) va considérer ça comme une circonstance aggravante...

Ce qui est sûr en tous cas, c'est que notre interlocuteur n'est pas quelqu'un que j'aime. Parce que personne parmi ceux-là n'aurait eu la vulgarité d'écrire "de surcroit", c'est déjà rassurant. Et si c'est pas quelqu'un que j'aime, c'est personne.

J'ai toujours trouvé ça pathétique et drôle, cette espèce de réflexe imbécile qui consiste à insulter les gens dès que la frustration remonte un peu trop fort. Ca va pas bien dans ta vie, insulteur anonyme ? Tu pourrais continuer, si ça te fait du bien. Parce que tu es loin d'avoir fait le tour du sujet : je ne suis pas que gros, con, prétentieux, immature et réactionnaire. Je suis aussi sectaire, grossier, égoïste, arrogant, agnostique, intolérant, dépensier, malpoli, superficiel, dilettante, vélléïtaire, incompétent, paresseux, gourmand, et j'en oublie forcément. Mais de tout ça, je m'en flatte, n'en déplaise aux cons. Les vrais, je veux dire. Ceux à qui, comme disait Audiard, je parle pas : ça les instruit.

vendredi 12 septembre 2003

Tatsouin !

Tatsouin ! Me voilà de retour parmi les gens qui ont un ordinateur, des yeux rouges, et une vie sociale désolante.

Il faut dire que depuis ma dernière contribution consternante sur ce site, j'ai déménagé. Pour la sixième fois depuis 1995, et toujours dans le même périmètre d'environ 20 km carrés, certes, mais c'est quand même du boulot. Et madame France-Télécom est très chatouilleuse sur le protocole : il faut la prévenir cinq jours avant de partir. Sinon, pas de téléphone, donc pas d'internet non plus. D'où un silence de plus en plus assourdissant dans ces pages, je le concède.

Me revoilà donc, dans un pavillon traditionnel sur sous-sol, planté au milieu d'un jardin des hauteurs d'une ville de banlieue huppée. J'y ai emmené mon chien, ma chérie et mes deux enfants, ainsi que mon monospace d'occasion, ma bouillotte[1] en plastique, mes livres, et mes chaussons... Si on m'avait dit, il y a seulement treize ou quatorze ans, que j'écrirais un jour cette phrase sans rougir, je me serais suicidé séance tenante. Il faut dire qu'à l'époque, je passais mes nuit à gaufrer des phrases définitives sur le papier, en tapant comme un sourd sur une authentique Underwood de 1926. Le lendemain matin, la bouteille de Tequila était vide, les pages fraîchement pondues ne valaient pas tripette, et je ne m'appelais ni Bukowski, ni Henry Miller, ni Hemingway ; eh bin tenez-vous bien : aujourd'hui, je m'en fous (le vrai scandale dans la phrase qui précède, c'est le point-virgule : c'est à ce genre de fautes de goûts qu'on s'aperçoit qu'on a vraiment mal vieilli).

Et ce midi, donc, dans cette nouvelle demeure qui promet des "hivers crépitants", comme chantait le toulousain, je me suis offert une sieste divine. Après avoir bouffé vite-fait, je me suis allongé avec le dernier Monsieur Jean et le CD que je venais d'acheter pour mon fils. Ah oui, j'ai un petit garçon de bientôt deux ans qui voue une passion sans limite pour les chansons douces, et une autre un peu précoce pour toutes les filles de 18 à 25 ans. Du coup, je m'étais dit que l'album de Norah Jones lui ferait doublement plaisir.

Bon, d'accord, Norah Jones, c'est pas la révolution.

Mais, dans la torpeur de la digestion, quand on a comme moi une quinzaine d'heures de sommeil à récupérer, c'est une expérience qui se laisse tenter. On ferme les yeux, on se laisse glisser dans un demi-sommeil très légèrement halluciné, et l'on écoute la brunette vous susurrer des "come away with me" langoureux à l'oreille… Ca n'apporte pas grand-chose à l'histoire de la pop, ça ne relève ni du fantasme ni de l'esthétique, c'est juste un petit moment en suspension. Une parenthèse de vide tranquille, juste avant de repartir à pieds joints dans le grand fracas.

Et puis boum.

Notes

[1] Si, si. J'ai VRAIMENT une bouillotte, en souvenir de mon enfance frileuse chez des grands-parents mal chauffés. Mes amis m'appellent "Cul-de-Plomb". Et je leur chie au nez.

lundi 1 septembre 2003

C'est la rentrée (2) !

Un jour, j'ai lu un article sur des entomologistes très sérieux, qui ont établi une typologie hyper-précise pour dater les cadavres en putréfaction. En fonction de la nature et du nombre de larves d'insectes qui festoient sur le macchabée, ils ont une précision redoutable et peuvent dire que le gars est mort à 4 heures, dans la nuit du 27 au 28. J'ignore si les mêmes ont fait le même boulot pour dater des poubelles oubliées, mais si c'est pas le cas, je peux leur filer un échantillon sympa.

Dans le bled infâme où j'habite encore pour une semaine, les boueux ne passent en effet qu'une seule fois par semaine, le lundi à l'aube. Évidemment, si tu as passé ton week-end ailleurs que chez toi, ou si le lundi est férié, tes poubelles ont l'honneur de pouvoir rejouer en deuxième semaine.

Quant on a comme moi une maison illuminée par deux bambins qui s'ébattent en riant, une semaine de poubelles, ça veut dire un stock moyen de 70 couches plus ou moins humides, et de 14 autres qui débordent franchement de caca. Plus les déchets alimentaires de quatre personnes et un chien (pour le verre, le plastique et le papier, je fais comme tout le monde, je trie. Mais comme par hasard, on ne nous met des collecteurs que pour les choses qui ne courent aucun danger de putréfaction, c'est malin).

Ca fait que, rentrant de vacances, j'ai retrouvé ce soir des poubelles datant de la semaine du 11 au 17 août. Eh bien je vous le dis sans ambages : ça suinte. Ca pue la salade de merde au vinaigre, et ça abrite une collection de larves grouillantes, du blanc-crème au rouge foncé, de l'asticot de base à la chrysalide mystérieuse, avec des tailles allant de 2 mm à près d'un centimètre. Je viens donc de nettoyer-désinfecter ce marigot puant, avant de m'attaquer au congélateur. Une merveille de technologie que j'avais vidé et débranché en partant, mais qui abritait encore, à mon insu, une fine pellicule de glace et de minuscules débris échappés des sacs de chez Thiriet : microscopiques morceaux de haricots verts bio, pelures infimes de carottes, et autres poussières d'oignons à la con. Vous imaginez le résultat : la glace a fondu, la soupe a mariné sous la chaleur, et un bouillon de culture au fumet impressionnant s'est développé dans mon électroménager. Je trouve que tout ça résume admirablement ces maudits temps de rentrée…


Pendant que je suis là, je voulais vous rassurer sur Bob Woodward, l'affreux qui laisse des messages débiles sur ce site à intervalles plus ou moins réguliers. Dans la vie, l'animal qui se cache derrière ce pseudonyme est un être charmant, et même parfaitement intégré à notre civilisation (bien que son pelage le rapproche davantage de la bête que de l'être humain). C'est d'ailleurs un artiste, qui pousse la chansonnette et commet des musiques dans un groupe à qui une "mailing-list" très active est consacrée quelque part sur le net. On y trouve de nombreux messages angoissés de donzelles qui se demandent sans rire si le percussionniste a 30 ou 44 ans, comme si le sort du monde en dépendait, c'est dire le sérieux de l'affaire. Je voudrais donc lancer un message solennel à Bob Woodward : soit il arrête de passer des apéros entiers à commenter le contenu de ces pages en ricanant, soit certaines photos que j'ai en ma possession pourraient illustrer un site internet qui aurait bien besoin d' iconographie rigolote… Je précise que ces photos ont un intérêt graduellement croissant : je commencerais par des clichés pris dans mon garage, puis je compléterais successivement avec des souvenirs de Buckingham Palace, des portraits en slip rouge et enfin des clichés montrant sans fard certaines parties assez décevantes de son anatomie, mais dont la vue est habituellement réservée à ma meilleure amie depuis vingt ans….


Pour terminer, je ne sais pas si vous connaissez la chanson de Lou Reed, "just a perfect day", celle qu'il commence en susurrant avec sa voix sensuelle et traînante… Eh bin ma journée de demain, c'est exactement le contraire. Je vous raconterai.