dimanche 31 août 2003

C'est la rentrée (1) !

Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en ligne droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.

Si vous avez deux sous de ce vernis culturel bourgeois qui enchante l'agrégé de Lettres centriste entre la poire et le fromage, vous aurez reconnu sans peine les trois premières phrases de Bouvard et Pécuchet. Sinon, c'est que vous êtes un(e) inculte crasse dans mon genre. Je ne peux pas faire grand-chose pour vous, mais j'accepterai volontiers une partie de Trivial Pursuit.

Faut être honnête : malgré tout le respect que je dois à Gustave Flaubert, elles ne sont pas si fabuleuses que ça, ces trois premières phrases. Dans le genre "incipit-de-la-mort-qui-foudroie", c'est loin de valoir "Longtemps je me suis couché de bonne heure", "Aujourd'hui Maman est morte" ou bien "La bouchère Maréchal leva un œil de son magazine féminin". En plus, à mon avis, Flaubert ponctue vraiment n'importe comment. Bon. Vous m'objecterez avec raison que là n'est pas le sujet. J'opinerai. "Mais où qu'il est, alors, le sujet, bordel de Gastéropode ?", éructerez-vous alors (attention, vous postillonnez). Patience, vous répondrai-je. On y vient.

Pouf-pouf.

Je résume : on a trois phrases pas si géantes que ça. Eh bien vous savez ce qu'il en fait, cet enfoiré de Pierre-Marc de Basi, de ces trois phrases, dans Le Livre de Poche ? Il y met quatre notes de bas de page ! Quatre notes de bas de page en trois phrases ! Et c'est comme ça pendant tout le bouquin ! Pas une page de Bouvard et Pécuchet qui ne soit farcie de notes ! Sans compter celles où le volume des notes est plus important que celui du texte original…

Je hais les types qui rédigent les notes de bas de page[1]. Parce qu'évidemment on se fait toujours avoir par ces cochonneries[2].
D'abord, on refuse de les lire, mais on a quand même peur de manquer un éclairage vachement important. Alors on va voir, même si c'est en plein milieu d'une phrase, et qu'on en perd tout le plaisir de la lecture : on se dit que c'est pour la bonne cause... Et tout ça pour apprendre qu'un jour d'inactivité pluvieuse, Flaubert avait griffonné un zob d'une main distraite dans son carnet n°11987-XR-54, et qu'il faut se reporter sans tarder à l'ouvrage remarquable de Marcel Bénichou, La symbolique du zob chez Flaubert, Duschmoll éditeur, 1903 (épuisé).

Je hais les types qui rédigent les notes de bas de page[3].
Derrière la complaisance de la référence bibliographique, la sécheresse de la citation ou l'apparente objectivité de la définition, j'y lis le sadisme, l'aigreur, et la frustration. Moi, dans "Le 1er août 1974, Flaubert annonce à sa nièce Caroline qu'il vient de trouver la première phrase de son roman après tout un après-midi de torture", je lis en filigrane : "d'accord, je suis un pauvre boutonneux arthritique, j'ai autant de vie sociale qu'un gnou égaré sur la banquise et je pue des pieds. D'accord, j'ai travaillé sans joie pendant trente ans sur Flaubert. Mais maintenant que j'ai mon doctorat d'Etat, l'heure de la vengeance a sonné, et je vais vous faire chier jusqu'à la dernière ligne du livre que vous êtes en train de lire".

Dans la note de bas de page, il y a aussi le prof de français qui vous prend par la main avec sa modestie légendaire de pédagogue satisfait : "tu es bien trop idiot pour lire ce livre tout seul, petit élève décérébré. Viens avec moi, que je te dise ce qu'il faut comprendre et penser de ce monument de l'histoire littéraire, sinon tu vas tout me salir les pages avec tes gros doigts gourds de paysan ou d'ouvrier"…

Les notes de bas de page ont tué la littérature du dix-neuvième. Qui a envie de se faire prendre pour un abruti à peine les yeux posés sur son livre ? Pas moi, en tous cas. Mais les éditeurs se croient obligés de faire de la surenchère dans l'explication de texte, parce qu'ils ne paient plus de droits pour tous ces auteurs tombés dans le domaine public. Du coup, on a l'impression de retrouver les "Classiques Bordas" qui nous faisaient bailler en attendant la récré. J'attends le jour où un rédacteur de notes plus facétieux que les autres nous ressortira le sempiternel "relevez la justesse psychologique de ce personnage"…

Les notes de bas de page puent le formol, la craie, la poussière et les idées courtes façon Lagarde et Michard. Je ne connais pas ce monsieur Pierre-Marc de Biasi, mais il m'a gâché mes vacances. A la place de Bouvard et Pécuchet, j'ai lu deux polars idiots, un Jonquet, trois Simenon, un Garcia-Marquez et un livre sur Gauguin, vachement pédagogique lui aussi. Autant dire que, du point de vue littéraire, je me suis très légèrement fait chier sur fond de lande bretonne (pour le reste, ça va bien, merci : farniente et crèpes au beurres, j'avais pas tellement envie de rentrer).


J'aime pas les pédagogues, d'une manière générale. Et croyez-moi, c'est pas une position facile à tenir quand on a, comme moi, un père instituteur à la retraite, un frère agrégé d'histoire, et une meilleure amie et une chérie profs de lettres. Mais quand je croise un prof en dehors de ces quatre-là, c'est plus fort que moi, l'ancien élève pointe sous le trentenaire, et il faut que je fasse le malin comme à treize ans pour lui gâcher l'existence. Un jour, j'ai passé tout un repas avec une quinzaine d'abonnés du catalogue de la CAMIF (les collègues de ma chérie). Je me suis retenu pour que ça ne finisse pas en fait divers, et j'ai illico proposé à ma mie de ne plus fréquenter mes collègues, pour ne plus avoir à subir les siens.

J'aime pas les profs parce que tout ceux que j'ai eu en français, de la sixième à la terminale, se sont toujours appliqué, avec un sadisme qui doit être enseigné dans les IUFM, à me faire détester les livres qu'ils me faisaient étudier. Bien sûr, les mêmes braillaient à qui mieux-mieux contre la jeunesse décadente qui délaisse la lecture pour se rouler dans le stupre et les fumées qui rendent nigaud… Et vous, vous les aimez, les livres, bande de cons ? Et si vous y mettiez un peu de passion, dans vos cours ?

J'exècre les profs de français, mais les autres ne valent pas mieux : en Allemand, je n'ai eu que des malades de la discipline, en Anglais des névrosées de la touffe qui nous racontaient leur psychanalyse par le menu, en Sciences-Nat' une hystérique de la géologie, en Philo un priapique fou de Bergson qui nous dictait ses cours en relisant Matière et Mémoire, etc. Les pires étant, évidemment, les profs de sport qui enfilent un survêt pour actionner un chronomètre, et ceux qui s'exhibent en blouse blanche à longueur d'année, alors que le seul geste salissant qu'ils font dans leur classe, c'est de décapuchonner un stylo rouge pour relever les noms des absents.

C'est pourquoi, à tous ces petits sadiques de l'interro surprise et de la récitation bête, à tous ces malades de l'équation à deux inconnues et du lancer de javelot, à tous ceux que les verbes irréguliers passionnent sincèrement, aux disséqueurs de grenouilles et aux enculeurs de mouches, je ne peux que souhaiter une EXCELLENTE RENTREE !

Notes

[1] Sauf quand c'est l'auteur lui-même qui les insère, le modèle du genre étant Roland Moréno dans son fabuleux (et bien nommé) Théorie du Bordel Ambiant, qui contient des notes de bas de page à l'intérieur des notes de bas de page, etc, et ce sur 3 ou 4 niveaux. Il faut dire que l'auteur venait de découvrir les joies du Macintosh… Je plains le type qui s'est fadé la mise en page pour l'impression, vu qu'il y a peu de chances que les traitement de textes de ces années-là aient été compatibles avec les linotypes encore en usage chez les imprimeurs… XPress n'existait pas encore, j'étais jeune, j'étais mince, mais aujourd'hui, je vous emmerde !

[2] Vous voyez ce que je veux dire

[3] Il y a pire : la note de fin de volume. Dans ce genre, la palme incontestée du sadisme revient évidemment à la Pléiade, la collection que Gallimard a inventée pour dégoûter définitivement les gens de la lecture : c'est lourd, le contact du papier-cigarette est odieux, c'est imprimé sur fond jaune pour faire mal aux yeux, et c'est farci de notes de fin de volume. Le premier qui m'offre un Pléiade à Noël, je le lui fais bouffer dans l'heure

vendredi 8 août 2003

Je suis un sale con

Plus je vieillis, plus je deviens un sale con radicalement misanthrope, et plus je me sens seul au milieu des gens.

Je hais la télévision. Je la hais vraiment. Je ne supporte plus la gaieté feinte de ses animateurs à l'encéphalogramme plat. J'exècre le sourire des présentateurs de journaux télévisés. J'abhorre ses divertissements aliénants, ses téléfilms insipides et ses tunnels de pub criarde. Quand j'allume ma télé, j'ai l'impression de vivre un mauvais film de science-fiction. Et, comme c'est une expérience que je m'inflige à une fréquence de plus en plus rarissime, à chaque fois c'est pire.

Hé, les téléspectateurs, réveillez-vous !

Comment pouvez-vous supporter de vous faire ainsi traîner dans la boue ? Comment pouvez-vous regarder passivement un média qui vous prend pour des cons, qui vous désinforme à longueur de journal télévisé, qui vous balance de la soupe en continu, qui vous transforme en voyeurs de la misère intellectuelle des autres, qui fait l'apologie de l'astrologie, des jeux débiles, des starlettes à deux balles, de la politique de Café du Commerce et du poujadisme rampant ?

La télé rend con, et je pèse mes mots. Parce qu'il faut quand même avoir les neurones sacrément liquéfiées pour passer deux heures devant Arthur ou Flavie Flament, et ensuite aller chez le marchand de journaux se jeter sur Gala ou Voici pour savoir avec qui ils couchent et s'ils aiment bien la drogue.

Faut avoir redoublé dix fois son CPPN pour croire que Jean-Pierre Pernaut est un journaliste, et que "Questions pour un Champion" est une émission culturelle ! Faut pas être plus malin que les chiens qui mangent leur propre merde pour regarder Koh-Lanta ou l'Ile de la Tentation et penser qu'on est toujours au pays des Droits de l'Homme.

La télé se vautre dans l'abrutissement généralisé, et plonge le monde dans une torpeur intellectuelle que Hitler, Staline, Franco, Mussolini et Pinochet n'auraient même pas osé rêver pour asseoir leurs dictatures.

Qu'on ne vienne surtout pas me faire chier avec les alibis habituels, Thalassa, les documentaires de la Cinq ou les Thema d'Arte. La télé met le cerveau en mode "veille", quel que soit le contenu. Et j'ai plus de respect pour quelqu'un qui lit le pire bouquin de Barbara Cartland que pour le téléphile patenté qui ne regarde que l'émission de Philippe Lefait à deux heures du matin en prenant des airs inspirés. Parce qu'au moins, quand on lit, même la pire insanité, on fait un peu fonctionner ses cellules grises.

La télé abrutit les gens, installe le fascisme au deuxième tour des présidentielles, vide les théâtres et les bibliothèques. Elle est même nuisible à la bonne marche économique du pays : quand on voit le pourcentage de gens qui la regardent tous les jours jusqu'à une ou deux heures du matin, faut pas s'étonner de croiser des zombies le lendemain. Faut pas non plus s'étonner de voir des générations entières de frustrés de la culotte se venger en organisant des tournantes dans les caves : ça fait quinze ans que Canal-Plus leur fait croire tous les samedis que la femme est une sorte de grosse poupée gonflable tempérée à 37° qui adore gémir lascivement quand on la prend à plusieurs. Ces pauvres idiots boutonneux sont convaincus qu'éjaculer sur le visage de leur partenaire, c'est le nec plus ultra de l'érotisme, parce qu'ils le voient faire dans tous les films pornos !

Bon, vous allez m'objecter que je ne fais que rebâcher des vieux clichés. Et c'est vrai. Mais ce qui m'insupporte au plus haut point, c'est de voir que PERSONNE ne s'élève publiquement contre les méfaits de la télé. Ses ravages sont quand même dix fois plus graves que ceux des OGM et de la malbouffe, à mon avis. Et qu'est-ce qu'ils en disent, les altermondialistes de mes deux ? Rien. Ils s'en servent pour montrer le joli profil de José Bové.

Si je faisais de la politique, mon premier engagement en cas d'élection, ce serait de nationaliser toutes les chaînes de télévision, d'y interdire formellement toute forme de publicité ou de partenariat, et d'envoyer le patron de Médiamétrie au chômage. D'ailleurs, le type qui a inventé le concept de "mesure d'audience", j'espère qu'il est mort dans d'atroces souffrances.

Bon, allez, après tout, je m'en fous, de la télé. Je la regarde pas, et si les gens ont du plaisir à se faire prendre pour des cons par des salauds, c'est leur problème. Ma vraie angoisse est ailleurs : ça fait des années que la radio a pris le même chemin que la télé. Pour raisons professionnelles, je me suis trouvé dans l'obligation d'écouter RTL et Europe 1, ces temps-ci. C'est là que j'ai réalisé à quel point France-Inter est une bulle d'intelligence dans le "paysage audiovisuel", comme ils disent. Et je me demande surtout combien de temps ils vont encore pouvoir tenir.

mardi 5 août 2003

Pierné, Althusser et Cantat

Il y a déjà dix ans que j'ai créé Henri Pierné pour me moquer des journalistes avec mes amis. (Pierné n'apparaît pas encore dans cette nouvelle version du Grenier, mais patience, ça viendra !)

Pour les nouveaux, sachez juste qu'Henri Pierné est un écrivain qui n'a jamais existé, mais dont quelques journaux de ma région se sont fait l'écho parce que, dans la moiteur touffue de certaines rédactions de Province, on se contente parfois de recopier les dossiers de presse pour tirer à la ligne avant de rejoindre les collègues à l'apéro.

Bref. Au moment de la rédaction de la première bio de Pierné, je m'étais largement inspiré de la vie de Louis Althusser, qui me faisait hurler de rire tant elle était pathétique. Je n'avais pas d'autre excuse que ma jeunesse imbécile, et j'avais un sens de l'humour si particulier qu'il donnait envie à beaucoup de gens de me taper dessus pour l'oublier.

Aujourd'hui, la vie d'Althusser ne me ferait plus autant rire, sans doute. Et le cours que Bertrand Cantat a fait prendre à la sienne me plonge dans des abîmes de perplexité.

Je n'ai aucun intérêt pour le fait divers sordide et son traitement spectaculairement abject par nos amis les médias (et encore, je parle que des journaux et de France-Inter, je regarde pas la télé. J'imagine que les trépanés du 20 heures ont dû se rouler dans la fange avec une délectation rare, partagée par les vingt millions d'abrutis qui les regardent). Je n'étais pas en Lituanie ce soir-là (quelle idée, d'ailleurs, la Lituanie !), je connaissais pas ces gens-là, je ne sais pas s'il avait l'habitude de la frapper, si elle était une violente hystérique ou une douce victime, s'il avait pris du crack ou du Calvados hors-d'âge, bref. Je me sens pas en droit de juger ce genre d'histoires, vu que je n'en connais pas les circonstances, atténuantes ou aggravantes. Il y a aussi que ces affaires-là sont légion, et que la presse a d'habitude plutôt tendance à s'en foutre : le même jour, dans mon coin, il y a une femme battue qui a accouché dans le coma profond, et Ouest-France a fait à peine semblant de s'y intéresser. Comme pour l' "affaire Trintignant", il y a une femme qui va mourir, un type qui va finir en prison, mais en plus, il y a un nouveau-né qui commence sa carrière d'être humain salement amoché.

En revanche, ce qui me fascine, c'est comment un type qui a autant de talent (je connais peu de chanteurs français capable d'interprêter une chanson comme lui), et qui est plutôt joli, admiré, écouté, pété de thunes et plein de projets intéressants, a pu faire basculer sa vie aussi vite dans un sordide de compétition. Comment peut-on rater les choses à ce point en l'espace de quelques heures ? Et comment y survivre ?

Dans Rolling Stone de ce mois-ci, il y a, délais de bouclage obligent, un article sur Septembre ensemble, la manifestation que Zebda et Noir Désir avaient prévu d'organiser, et qui est évidemment annulée. Le Cantat est en photo avec les mecs de Zebda, sous le soleil, souriant, et il dit des tas de trucs bien pensés dans l'interview. D'imaginer que le même croupit dans une geôle lituanienne quelques semaines plus tard, ça fout le vertige.

Comme disait ma boulangère, on est bien peu de choses.